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La Montanita | 16 novembre 2007

 

Avant que son père n'aille perdre haleine dans la chevelure blonde meryl-streepienne d'Elvira, la fille à Tony Montana avait été conçue à la va-vite, comme quelques autres bâtards des trottoirs de la Havane, et autres boulevard du Crépuscule de Varadero et Camaguey. Plus que tout autre, elle avait cette fibre paternelle de l'insensibilité. On l'appelait d'ailleurs la Montanita, jusqu'à ce que son prénom s'oublie, presque pour de bon, comme on le lira après. Antes que anochezca écrivait Reinaldo Arenas, Avant la nuit, un autre exilé tel son paternel, car il s'était trouvé qu'entre un lever et un coucher de soleil d'avril 80, Tony profitant de l'exode de Mariel comme d'autres grimpent dans un bus, s'en alla vivre son rêve américain, ce qui chez beaucoup, dont lui, n'est qu'un accouchement sans forceps d'une mégalomanie qui rend bien à la caméra. Avant la nuit, donc, il lui était arrivé de sauter sur les genoux paternels, entre les mains qui sentaient la viande, le sang, la chair, aux rythmes des injonctions des plans quinquennaux de l'occasion. Être un assassin sous régime insulairement communiste, c'était quelque chose, et son père ne pratiquait pas tant que ça à la faucille et au marteau, seulement s'il n'en avait pas sous les doigts, tandis que ses mains, il les avait toujours sur lui. Elles écrasaient les joues, dodelinaient les dents, adoucissaient les sourires, enfonçaient les nez. Puis elles la prenaient, moites de travail, poisseuses presque, enflées de labeur et des plaques de craintes arrachés des figures défigurées. Jusqu'à ces âges, on a conscience de plus de choses qu'il n'y paraît. Peut-être parce qu'on ne sait pas les nommer. C'était avant la nuit et l'Exode de Mariel.

Aujourd'hui qu'elle a quitté son île, en balsera, sur radeau polychlorure de vinyle, elle lit avec un sourire qui ne dit rien, mais qui dit long, elle retouche ce pan de l'Histoire, en suivant de l'index, les lignes des études économiques, sur ces merdes exilées d'une chiotte à l'autre : ...l'économie de marché a une forte capacité d'absorption des chocs externes d'immigration... Entre autres, pense-t-elle, sans jamais rien en dire, l'économie de marché a fait sopalin pour toutes les saloperies de mon père, les petits débitages à la tronçonneuse dans la baignoire, et les rails de coke où radotent des tramways extatiques nommés des ires. Son père était devenue une idole et elle s'en foutait. Les camps, la carte verte, les malheurs de celui-ci, les malheurs de celui-là. Elle, la Montanita, elle était partie vivre au Montana, une sorte de trou du cul du monde avec de l'ombre.

Juste après l'avant la nuit, quand il lui arrivait de penser à ceux qui partaient de l'autre côté de la mer, dans un des bouts du monde qui se cachent derrière les vagues, elle s'inventait des pays, dont un petit Montana, avec ses collines, et ses mers, sa neige d'un côté et ses complexes balnéaires de l'autre, ses histoires d'un soir, et des guitares hawaïennes qui traînent, parce qu'étrangement Hawaï quand on est Cubaine, ça fait exotique, plus encore que Missoula, et son immense pas grand chose qui se recouvre parfois d'un n'importe quoi de neige.

Derrière sa caisse, à vendre sodas et magazines, sandwiches sous vide, et chewing-gum aux fruits de la passion E134, elle regardait passer les hommes. Mais toujours insensiblement. Elle allait en posséder quelques uns parfois, sur une banquette arrière. Histoire de se sentir un pouvoir. Mais sans plus. En fait, pour dire vrai, elle aurait tué le premier, Mike, qui la regardait les yeux dans les seins. Découpé le second. Fracassé le troisième. Puis elle s'habitua quelque part entre le quatrième et le cinquième. Avec cette sensation, ce quasi leitmotiv, « je suis née déracinée de toute façon », et de jouer de l'arrière-train, la fleur parasite qui embrasse et reçoit, le temps de trois allers-retours.

Elle lit. En attendant.

Alors qu'elle errait dans le n'importe quoi de neige blanche, avant la nuit noire, elle croisa le vieux Vermicelli, ce gars du carrefour qui ne dit rien, ou du pas plus qu'elle. Comme ils se rentrèrent l'un dans l'autre, ils se retrouvèrent assis sous un réverbère qui peinait à s'allumer.

Et ils rient, et se relèvent, d'un autre temps.

« Pourquoi ? » hésite-t-elle, et elle ne pose pas sa question, « Pourquoi vous appelle-t-on Vermicelli ? »

Parce qu'il était le fils de Noodles. Et qu'avant la nuit, donc, il lui était arrivé de sauter sur les genoux paternels, entre les mains qui sentaient la viande, le sang, la chair, aux rythmes des corruptions et des coups. Être un assassin sous régime prohibitionniste, c'était quelque chose, et son père ne pratiquait pas tant que ça pour le sabbat, seulement s'il n'avait pas tous ses doigts joints en prière, tandis que ses mains, il les avait toujours sur lui. Perdus de l'un à l'autre. Presques pareils. Dans ce qui différenciait un De Palma d'un Leone, vers quatre-vingt-trois quatre-vingt-quatre.

Il rajuste son manteau et sa vieillesse, elle rajuste son bonnet et sa jouvence. Elle lui sourit. Mais il voudrait l'étreindre, lui dire son vrai prénom, entendre le sien. Envoyer chier cette vie de fils et fille de héros de fiction, même pas cités dans le film...

Non ce n'est même pas vrai. Il corrige : ces antihéros de fiction. A son père, Fat Moe a dit « j'aurais tout parié sur toi », et Noodles avait répondu : « tu aurais tout perdu. »

« Je rêve parfois de pays », commence Vermicelli, prêt à partir.
« Un petit Montana ? », demande-t-elle, prête à lui emboîter le pas.
« Cela se pourrait. »
« Je m'appelle Célia. » Et c'est comme si elle agitait un passeport.

OST - Montanita - Ratatat

 

Publié par maximgar à 15:05:14 dans 50, boulevard du Crépuscule | Commentaires (5) |

20-11-2007  17:34  20-11-2007 17:34
Non  De  Gatrasz  Sujet:  Non
elle torturait les gens^^
17-11-2007  18:13  17-11-2007 18:13
voui voui voui  De  maximgar identité certifiée Sujet:  voui voui voui Url: [Liens]
ils sont pas pluriel, quoique duo.
16-11-2007  19:57  16-11-2007 19:57
chapeau  De  A.lex  Sujet:  chapeau
ça m'a pris un peu de temps pour remettre les deux références cinématographiques (surtout la deuxième), mais une fois le lien fait : chapeau. Parce que c'est là pour le lecteur que tout commence, on a leurs âges, donc on ne les voit pas vivre ensemble, mais n'empêche... Ce qui aurait été bien, ç'aurait été la même histoire aussi complète du point de vue du fils de Noodles. Mais alors, quelle musique ? à ce sujet, il me semble que c'est Ratatat et pas Ratatats. :)
16-11-2007  17:07  16-11-2007 17:07
euh...  De  maximgar identité certifiée Sujet:  euh... Url: [Liens]
alors détaillons l'éventail des possibilités : 1. ta grand-mère avait des grosses mains; 2. ta grand-mère était le sujet central d'un film de Brian de Palma; 3. ta grand-mère a attaqué toute une troupe de latinos lourdement armé du haut d'un escalier volé dans un opéra; 4. ta grand-mère avait des bonnes grosses mains (je sais je l'ai déjà dit), tannée par l'effort, polies par la sueur, qui était étonnament douces malgré tout, sans ajout de nivea mixa et autres laits sans lactose.
16-11-2007  16:58  16-11-2007 16:58
C'est drôle quand même...  De  Gatrasz identité certifiée Sujet:  C'est drôle quand même... Url: [Liens]
...ton Montana-père aux mains sales me rappelle ma grand-mère...

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