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Je l'ai revu encore. Il montait dans le bus dont je descendais, les yeux ailleurs. Ne m'a pas regardée, peut-être même pas vue. Mon coeur s'est arrêté. Je suis morte quelques secondes.
Pleure pas Lilly, putain, pleure pas ! Continuer son chemin surtout... Reprends ton souffle, respire un grand coup et repars en faisant bien claquer tes talons. Lève les yeux au ciel, papillonne un peu, serre les dents, les poings, mais pleure pas putain...
Publié par Lillysback à 19:52:44 dans Badaboum et Patatrac | Commentaires (6) | Permaliens
Psssiiit : "Le Cabinet sanglant" est une traduction perso de la nouvelle d'Angela Carter "The Bloody Chamber".
Même quand il me demanda ma main et que je répondis « Oui ! », il ne se départit pas de sa lourde quiétude. Je sais que ça peut paraître étrange, de comparer un homme à une fleur, mais parfois il me faisait penser à un arum. Oui, un arum. Il semblait possédé du calme étrange et menaçant de ce végétal sensible, semblable à un de ces arums à tête de cobra dont les fourreaux blancs sont ourlés d'une chair aussi épaisse et ferme au toucher que du vélum. Quand je lui ai dit que je voulais l'épouser, pas un muscle de son visage ne tressaillit, mais il laissa échapper un long soupir assourdi. Je pensai alors : « Oh ! Comme il doit me vouloir ! ». Et c'était comme si l'irrésistible poids de son désir était une force à laquelle je ne pourrai résister, non pas à cause de sa violence mais en raison de sa gravité même.
La bague avait été tenue prête dans un écrin de cuir tapissé de velours cramoisi, une opale de feu de la taille d'un œuf de pigeon, sertie d'un cercle compliqué de vieil or sombre. Ma nourrice, qui vivait encore avec ma mère et moi, avait dit, louchant sur la pierre avec défiance : « Les opales portent malheur ! ». Mais cette opale avait appartenu à la mère de mon époux, et à sa grand-mère, et à la mère de celle-ci avant cela, offerte à une aïeule par Catherine de Médicis, la bague avait été portée par chaque épouse dans le château depuis des temps immémoriaux. « Et il l'a donnée et reprise à ses autres femmes ? », demanda la vieille nourrice, elle était snob. Je serai sa petite Marquise mais elle cachait sa joie incrédule face à mon coup d'éclat derrière un mépris de façade. Cependant, elle m'émut. Je haussai les épaules et lui tournai le dos avec mauvaise humeur. Je ne voulais pas même me souvenir qu'il avait aimé d'autres femmes avant moi mais cette idée me tourmentait souvent au petit matin, à l'heure où mon assurance s'effilochait.
J'avais 17 ans et ne connaissais rien du monde. Mon Marquis avait déjà été marié, plus d'une fois, et je restais un peu perplexe de voir qu'après d'autres, il ait pu me choisir, moi. « Mais il ne portait pas toujours le deuil de sa femme ? Tss, tss ! », continua ma vieille nourrice. Même ma mère avait été réticente à ce que sa fille soit courtisée par un homme veuf depuis si peu. Une comtesse roumaine, une dame de haut rang. Morte tout juste trois petits mois avant que je ne le rencontre, un accident de bateau, chez lui, en Bretagne. On ne retrouva jamais son corps. Mais en fouillant dans d'anciens numéros des revues mondaines que ma vieille nounou conservait dans un coffre, sous son lit, je découvris une de ses photographies. Un museau pointu de vilain petit singe malicieux, un charme si puissant et si bizarre à la fois, une créature sombre et brillante, sauvage mais rompue aux usages du monde dont l'habitat naturel aurait pu être l'intérieur luxueux d'un décorateur, une jungle de palmiers en pots et de perroquets apprivoisés aux cris stridents.
Avant cela ? Son visage à elle était dans le domaine public. Tous l'avaient peinte mais c'était la gravure de Redon, L'Etoile du soir à la tombée du crépuscule qui me plaisait le plus. À voir sa grâce, énigmatique et squelettique, personne n'aurait pu imaginer qu'elle était serveuse à Montmartre avant que Puvis de Chavannes ne la découvre et la fasse poser, pour ses seins plats et ses cuisses effilées. Mais l'absinthe l'avait perdue, à ce qu'on disait.
La première de ses dames ? Cette somptueuse diva que j'avais entendue chanter Isolde car, en musicienne précoce, on m'avait emmenée à l'opéra pour un anniversaire alors que j'étais encore enfant. De quelle passion chauffée à blanc elle brûlait sur scène ! On pouvait prédire qu'elle mourrait jeune. Nous étions assis en haut, à mi-chemin du paradis, pourtant son talent m'aveugla. Et mon père, qui était encore vivant, oh il y a si longtemps, mon père avait pris ma petite main moite pour me réconforter durant le dernier acte. Mais je n'entendis que la splendeur de sa voix.
Marié trois fois durant ma courte existence à trois grâces bien différentes, comme pour démontrer l'éclectisme de son goût, il m'invitait maintenant à rejoindre cette collection de femmes superbes, moi, la pauvre petite orpheline, avec mes cheveux couleur souris qui portaient encore les marques des nattes dont ils venaient tout juste d'être libérés, mes hanches anguleuses, mes doigts nerveux de pianiste.
Il était riche comme Crésus. La nuit précédant notre mariage, une cérémonie toute simple, à la Mairie, le décès de sa comtesse était encore si récent, il nous emmena ma mère et moi, coïncidence troublante, voir Tristan. Et, bien vrai, mon cœur brûla tant durant le Liebestod, que je pensai que je devais l'aimer bien fort. Oui, j'en étais persuadée. Quand j'entrai à son bras, tous les yeux se braquèrent sur moi. La foule qui murmurait s'écarta à mon passage telle la Mer Rouge. Ma peau frémit à son contact.
Comme les choses avaient changé depuis la dernière fois que j'avais entendu ces chœurs voluptueux qui transmettaient une telle charge de passions morbides. Maintenant nous étions dans une loge, confortablement installés dans des fauteuils de velours rouge et un laquais portant galons et perruque nous apporta du champagne frappé dans un seau d'argent durant l'entracte. La mousse déborda de mon verre et me trempa les mains, je pensai « Et ma coupe déborde ». Je portais une robe de Poiret. Il avait obtenu de ma mère, d'abord réticente, de m'offrir mon trousseau ; sinon, qu'aurais-je porté pour lui ? Des dessous plusieurs fois reprisés, du vichy décoloré, des jupes en serge, de vieilles fripes. Alors, à l'opéra, j'étais vêtue d'un sinueux fourreau de mousseline blanche noué sous la poitrine par un ruban de soie. Tous les regards étaient sur moi. Et sur son cadeau de noces.
Son cadeau de noces qui enserrait ma gorge. Un collier ras du cou de rubis, large de cinq bons centimètres, semblable à une gorge tranchée d'une extraordinaire richesse.
Après la Terreur, à l'aube du Directoire, les aristocrates qui avaient échappé à la guillotine portèrent, avec un engouement ironique, un ruban rouge noué autour du cou, à l'endroit même où la lame l'aurait tranché, un ruban rouge qui rappelait la blessure. Et sa grand-mère, prise de la même lubie, avait fait faire son ruban en rubis, mêlant le luxe au geste de défi ! Cette soirée à l'opéra me revenait encore... Cette robe blanche, cette frêle enfant qui la portait, ces joyaux cramoisis, étincelants autour de sa gorge, brillants comme du sang artériel.
Je le vis qui me regardait dans les miroirs dorés, avec l'oeil d'un connaisseur inspectant des chevaux ou même d'une ménagère au marché, inspectant les morceaux de viande sur les étals. Je n'avais jamais vu ou du moins jamais reconnu chez lui un tel regard, uniquement empli de désir charnel, qui était encore amplifié par le monocle qu'il portait à l'œil gauche. Quand je vis qu'il me regardait avec ce désir-là, je baissai les yeux, mais en détournant le regard, j'accrochai mon reflet dans le miroir. E je me vis soudain telle qu'il me voyait, ma figure pâle, les muscles de mon cou saillants qui dessinaient de minces fils. Je vis à quel point le cruel collier me seyait. Et pour la première fois de mon innocente vie confinée, je sentis en moi un potentiel de dépravation qui me coupa le souffle.
Le lendemain, nous étions mariés.
Publié par Lillysback à 10:23:35 dans The Bloody Chamber - Le Cabinet sanglant | Commentaires (8) | Permaliens
Comment j'ai fait plein de trucs ce week-end !! Non contente de faire copain-copain avec les lézards du jardin, j'ai aussi appris des tas de choses !
Les rebelles vieillissent mal (en général). Le beau Mehdi a pris 10 kilos. L'est 'achement moins beau. I drague les caissières à Auchan, maintenant...
Si on fait des macarons mais qu'on met pas tout à fait les ingrédients nécessaires, qu'on ne respecte pas la recette à la lettre et qu'en plus on a une 'tite soeur dans les pattes pendant la préparation... ben ça donne tout sauf des macarons ! Je crois que je vais me remettre au gâteau au yaourt...
Z'avez vu ? Chu dans le blogg-pop !! Ah, c'est bon ce savoir qu'on est aimé comme ça !!
Publié par Lillysback à 13:28:22 dans Badaboum et Patatrac | Commentaires (7) | Permaliens
Publié par Lillysback à 15:35:06 dans Badaboum et Patatrac | Commentaires (11) | Permaliens
Je me souviens être restée étendue cette nuit-là sur ma couchette du wagon-lit, prise d'une tendre et délicieuse impatience, la joue brûlante pressée tout contre le lin impeccable de l'oreiller et le cœur imitant par ses battements le martèlement des grands pistons qui sans cesse poussaient le train qui me transportait à travers la nuit, loin de Paris, loin de mon enfance, loin de la blanche quiétude cloîtrée de l'appartement de ma mère jusqu'aux mystérieuses contrées du mariage.
Je me souviens avoir imaginé avec tendresse ma mère, qui à ce même instant devait parcourir lentement la petite chambre que j'avais quittée pour toujours, pliant et rangeant toutes mes petites reliques, les vêtements épars dont je n'aurais plus besoin, les partitions qui n'avaient pas trouvé de place dans mes valises, les programmes de concert que j'avais abandonnés ; elle s'attarderait sur ce ruban déchiré, sur cette photographie fanée avec les émotions mêlées de joie et de tristesse d'une mère le jour du mariage de sa fille. Et, au milieu de mon triomphe nuptial, j'eus un pincement au cœur, comme si, lorsqu'il m'avait passé la bague au doigt, j'avais cessé d'être la fille de ma mère pour devenir son épouse.
Es-tu bien sûre, me demanda-t-elle quand on nous livra l'immense boîte contenant la robe de mariée qu'il m'avait offerte, enveloppée de papier de soie et de ruban rouge, semblable à une corbeille de fruits confits. Es-tu bien sûre de l'aimer ? Il y avait une robe pour elle aussi, en soie noir pétrole à la moire chatoyante, plus délicate que tout ce qu'elle avait porté depuis son enfance intrépide en Indochine. Ma mère était la fille d'un riche planteur de thé, une indomptable au visage d'aigle. Quelle autre élève du Conservatoire pouvait se vanter d'avoir une mère qui avait tenu tête à toute une jonque de pirates chinois, soigné un village touché par la Peste, tué d'une balle un tigre mangeur d'hommes, et le tout avant même d'avoir atteint mon âge ?
Es-tu bien sûre de l'aimer ? Je suis sûre de vouloir l'épouser, répondis-je. Et n'en dirai pas plus. Elle soupira, comme si ce n'était qu'à regret qu'elle voyait s'éloigner de notre maigre table le spectre de la pauvreté. Car c'était avec plaisir que ma mère avait scandaleusement renoncé à son rang par amour. Et un triste jour, son beau soldat n'était pas revenu de la guerre, laissant à sa femme et sa fille un héritage de larmes qui ne séchèrent jamais, une boîte à cigares pleine de médailles et son ancien revolver de service, que ma mère, devenue excentrique avec l'âge, gardait toujours dans son sac, au cas où, et je la taquinais avec cela, elle serait surprise par des brigands en rentrant de l'épicerie.
Ici et là, des gerbes de lumière éclaboussaient les stores tirés comme si la compagnie de chemin de fer avait illuminé les gares que nous traversions en l'honneur de la mariée. Mon déshabillé de satin sortait tout juste de son emballage, il avait glissé sur mes épaules, sur mes seins érigés de jeune fille, fluide comme un tissu d'eau lourde et me caressait maintenant de façon flagrante, troublante, pressante entre les cuisses alors que je me tournais et me retournais sur mon étroite couchette sans trouver le sommeil. Son baiser, son baiser donné avec la langue, les dents et même le frottement de sa barbe m'avait évoqué, avec la même délicatesse que le déshabillé qu'il m'avait offert, la nuit de noces qui serait voluptueusement reportée jusqu'à ce que nous reposions dans le grand lit de ses aïeux, dans cette propriété au faîte des falaises, face à la mer, que je ne pouvais qu'imaginer alors. Un lieu magique, un château féerique aux murs d'écume, une légendaire habitation où il avait vu le jour et où, plus tard, je mettrai au monde un héritier. Notre destination, ma destinée.
Par-dessus les vrombissements syncopés du train je pouvais entendre son souffle régulier. Seule la porte de communication me séparait de mon époux et elle était restée ouverte. En me soulevant sur le coude, je pouvais deviner le contour sombre et léonin de sa tête et je sentais l'opulente fragrance mâle de cuir et d'épices qui l'accompagnait toujours et qui, lorsqu'il me faisait la cour, avait été parfois le seul indice de sa présence dans le salon de ma mère, car, malgré son imposante stature, il se déplaçait comme avec des semelles de velours, comme sur de la neige.
Il aimait me surprendre lorsque j'étais seule au piano. Il demandait à ce qu'on ne l'annonce pas, ouvrait la porte sans un bruit et s'avançait à pas de loup jusqu'à moi avec un bouquet de fleurs de serre ou une boîte de marrons glacés, déposait le présent sur le clavier et appliquait les mains sur mes yeux alors que j'étais absorbée dans un prélude de Debussy. Mais son parfum de cuir épicé le trahissait toujours, après mon premier choc, je dus feindre la surprise pour qu'il ne soit pas déçu.
Il était plus âgé que moi. Il était bien plus âgé que moi ; il y avait des fils d'argent dans sa sombre crinière. Mais son visage étrange, lourd, presque cireux n'était pas marqué par l'expérience. Les années semblaient même l'avoir poli parfaitement, comme un galet dont les imperfections sont érodées par les marées qui se succèdent. Et parfois ce visage, si stoïque quand il m'écoutait jouer, les lourdes paupières closes sur des yeux inquiétants par leur totale absence de lumière ; parfois ce visage m'évoquait un masque, comme si son réel visage, le visage qui reflétait véritablement la vie qu'il avait menée avant de me rencontrer, avant, même, que je sois née, comme si ce visage-là gisait sous un masque. Ou ailleurs, plus loin. Comme s'il avait déposé le visage qu'il avait porté si longtemps pour offrir à ma jeunesse une figure qui ne soit pas marquée par les années.
Et ailleurs, je pourrai le voir vraiment. Ailleurs, mais où ?
Peut-être dans ce château, auquel le train nous menait, ce merveilleux château où il était né.
Publié par Lillysback à 15:55:40 dans The Bloody Chamber - Le Cabinet sanglant | Commentaires (25) | Permaliens
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