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<< Ouikende | Le Cabinet sanglant - 2 | Les yeux au ciel >>
Psssiiit : "Le Cabinet sanglant" est une traduction perso de la nouvelle d'Angela Carter "The Bloody Chamber".
Même quand il me demanda ma main et que je répondis « Oui ! », il ne se départit pas de sa lourde quiétude. Je sais que ça peut paraître étrange, de comparer un homme à une fleur, mais parfois il me faisait penser à un arum. Oui, un arum. Il semblait possédé du calme étrange et menaçant de ce végétal sensible, semblable à un de ces arums à tête de cobra dont les fourreaux blancs sont ourlés d'une chair aussi épaisse et ferme au toucher que du vélum. Quand je lui ai dit que je voulais l'épouser, pas un muscle de son visage ne tressaillit, mais il laissa échapper un long soupir assourdi. Je pensai alors : « Oh ! Comme il doit me vouloir ! ». Et c'était comme si l'irrésistible poids de son désir était une force à laquelle je ne pourrai résister, non pas à cause de sa violence mais en raison de sa gravité même.
La bague avait été tenue prête dans un écrin de cuir tapissé de velours cramoisi, une opale de feu de la taille d'un œuf de pigeon, sertie d'un cercle compliqué de vieil or sombre. Ma nourrice, qui vivait encore avec ma mère et moi, avait dit, louchant sur la pierre avec défiance : « Les opales portent malheur ! ». Mais cette opale avait appartenu à la mère de mon époux, et à sa grand-mère, et à la mère de celle-ci avant cela, offerte à une aïeule par Catherine de Médicis, la bague avait été portée par chaque épouse dans le château depuis des temps immémoriaux. « Et il l'a donnée et reprise à ses autres femmes ? », demanda la vieille nourrice, elle était snob. Je serai sa petite Marquise mais elle cachait sa joie incrédule face à mon coup d'éclat derrière un mépris de façade. Cependant, elle m'émut. Je haussai les épaules et lui tournai le dos avec mauvaise humeur. Je ne voulais pas même me souvenir qu'il avait aimé d'autres femmes avant moi mais cette idée me tourmentait souvent au petit matin, à l'heure où mon assurance s'effilochait.
J'avais 17 ans et ne connaissais rien du monde. Mon Marquis avait déjà été marié, plus d'une fois, et je restais un peu perplexe de voir qu'après d'autres, il ait pu me choisir, moi. « Mais il ne portait pas toujours le deuil de sa femme ? Tss, tss ! », continua ma vieille nourrice. Même ma mère avait été réticente à ce que sa fille soit courtisée par un homme veuf depuis si peu. Une comtesse roumaine, une dame de haut rang. Morte tout juste trois petits mois avant que je ne le rencontre, un accident de bateau, chez lui, en Bretagne. On ne retrouva jamais son corps. Mais en fouillant dans d'anciens numéros des revues mondaines que ma vieille nounou conservait dans un coffre, sous son lit, je découvris une de ses photographies. Un museau pointu de vilain petit singe malicieux, un charme si puissant et si bizarre à la fois, une créature sombre et brillante, sauvage mais rompue aux usages du monde dont l'habitat naturel aurait pu être l'intérieur luxueux d'un décorateur, une jungle de palmiers en pots et de perroquets apprivoisés aux cris stridents.
Avant cela ? Son visage à elle était dans le domaine public. Tous l'avaient peinte mais c'était la gravure de Redon, L'Etoile du soir à la tombée du crépuscule qui me plaisait le plus. À voir sa grâce, énigmatique et squelettique, personne n'aurait pu imaginer qu'elle était serveuse à Montmartre avant que Puvis de Chavannes ne la découvre et la fasse poser, pour ses seins plats et ses cuisses effilées. Mais l'absinthe l'avait perdue, à ce qu'on disait.
La première de ses dames ? Cette somptueuse diva que j'avais entendue chanter Isolde car, en musicienne précoce, on m'avait emmenée à l'opéra pour un anniversaire alors que j'étais encore enfant. De quelle passion chauffée à blanc elle brûlait sur scène ! On pouvait prédire qu'elle mourrait jeune. Nous étions assis en haut, à mi-chemin du paradis, pourtant son talent m'aveugla. Et mon père, qui était encore vivant, oh il y a si longtemps, mon père avait pris ma petite main moite pour me réconforter durant le dernier acte. Mais je n'entendis que la splendeur de sa voix.
Marié trois fois durant ma courte existence à trois grâces bien différentes, comme pour démontrer l'éclectisme de son goût, il m'invitait maintenant à rejoindre cette collection de femmes superbes, moi, la pauvre petite orpheline, avec mes cheveux couleur souris qui portaient encore les marques des nattes dont ils venaient tout juste d'être libérés, mes hanches anguleuses, mes doigts nerveux de pianiste.
Il était riche comme Crésus. La nuit précédant notre mariage, une cérémonie toute simple, à la Mairie, le décès de sa comtesse était encore si récent, il nous emmena ma mère et moi, coïncidence troublante, voir Tristan. Et, bien vrai, mon cœur brûla tant durant le Liebestod, que je pensai que je devais l'aimer bien fort. Oui, j'en étais persuadée. Quand j'entrai à son bras, tous les yeux se braquèrent sur moi. La foule qui murmurait s'écarta à mon passage telle la Mer Rouge. Ma peau frémit à son contact.
Comme les choses avaient changé depuis la dernière fois que j'avais entendu ces chœurs voluptueux qui transmettaient une telle charge de passions morbides. Maintenant nous étions dans une loge, confortablement installés dans des fauteuils de velours rouge et un laquais portant galons et perruque nous apporta du champagne frappé dans un seau d'argent durant l'entracte. La mousse déborda de mon verre et me trempa les mains, je pensai « Et ma coupe déborde ». Je portais une robe de Poiret. Il avait obtenu de ma mère, d'abord réticente, de m'offrir mon trousseau ; sinon, qu'aurais-je porté pour lui ? Des dessous plusieurs fois reprisés, du vichy décoloré, des jupes en serge, de vieilles fripes. Alors, à l'opéra, j'étais vêtue d'un sinueux fourreau de mousseline blanche noué sous la poitrine par un ruban de soie. Tous les regards étaient sur moi. Et sur son cadeau de noces.
Son cadeau de noces qui enserrait ma gorge. Un collier ras du cou de rubis, large de cinq bons centimètres, semblable à une gorge tranchée d'une extraordinaire richesse.
Après la Terreur, à l'aube du Directoire, les aristocrates qui avaient échappé à la guillotine portèrent, avec un engouement ironique, un ruban rouge noué autour du cou, à l'endroit même où la lame l'aurait tranché, un ruban rouge qui rappelait la blessure. Et sa grand-mère, prise de la même lubie, avait fait faire son ruban en rubis, mêlant le luxe au geste de défi ! Cette soirée à l'opéra me revenait encore... Cette robe blanche, cette frêle enfant qui la portait, ces joyaux cramoisis, étincelants autour de sa gorge, brillants comme du sang artériel.
Je le vis qui me regardait dans les miroirs dorés, avec l'oeil d'un connaisseur inspectant des chevaux ou même d'une ménagère au marché, inspectant les morceaux de viande sur les étals. Je n'avais jamais vu ou du moins jamais reconnu chez lui un tel regard, uniquement empli de désir charnel, qui était encore amplifié par le monocle qu'il portait à l'œil gauche. Quand je vis qu'il me regardait avec ce désir-là, je baissai les yeux, mais en détournant le regard, j'accrochai mon reflet dans le miroir. E je me vis soudain telle qu'il me voyait, ma figure pâle, les muscles de mon cou saillants qui dessinaient de minces fils. Je vis à quel point le cruel collier me seyait. Et pour la première fois de mon innocente vie confinée, je sentis en moi un potentiel de dépravation qui me coupa le souffle.
Le lendemain, nous étions mariés.
Publié par Lillysback à 10:23:35 dans The Bloody Chamber - Le Cabinet sanglant | Commentaires (8) | Permaliens
10-07-2007 21:40
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09-07-2007 17:39
De Lillysback
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09-07-2007 17:35
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09-07-2007 16:45
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09-07-2007 11:15
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09-07-2007 10:27
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09-07-2007 10:25
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