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Je me suis enfin remise au boulot. Voici un nouvel épisode de la nouvelle d'Angela Carter... Pour lire ou relire le début, il suffit de cliquer sur le thème "The Bloody Chamber - Le Cabinet sanglant", plus besoin de fouiller parmi les archives poussiéreuses... Sinon, promis, je ne mettrai pas 5 mois avant de pondre le prochain épisode... Enjoy !
J'examinai le lourd trousseau d'un œil circonspect. Jusqu'alors, je n'avais jamais pensé aux aspects pratiques de mon mariage : une belle maison, une grande fortune, un homme important au trousseau de clefs aussi garni que celui d'un geôlier. Il y avait les clefs grossières et archaïques des oubliettes car nous avions de nombreuses oubliettes qui avaient été reconverties en caves pour ses vins, les casiers de bouteilles poussiéreuses vivaient dans ces lieux de souffrance sur lesquels le château avait été bâti. Il y avait les clés des cuisines, celles de la galerie, des toiles amassées par des générations et des générations d'avides collectionneurs. Oh, il savait que j'y passerais des heures !
Il avait largement comblé sa passion pour les Symbolistes, me dit-il, une étincelle gourmande dans le regard. Il y avait ce magnifique Moreau, portrait de sa première femme, La Victime offerte en sacrifice, où elle portait l'empreinte des chaînes, dentelle sur sa peau translucide. Connaissais-je l'histoire de ce tableau ? Comment, lorsqu'elle se déshabilla pour lui pour la première fois, elle, tout juste sortie de son bar de Montmartre, elle rougit involontairement et ses seins, ses épaules, ses bras, tout son corps s'enveloppa dans ce fard ? Il avait pensé à cette histoire, et à cette chère enfant, quand il m'avait déshabillée pour la première fois... Ensor, le grand Ensor et son immense toile : Les Vierges folles. Deux ou trois des derniers Gauguin et son préféré Entends la Nuit qui marche qui présentait une jeune femme brune en transe dans un manoir déserté. Et, en plus de ses propres acquisitions, son extraordinaire héritage de Watteau, de Poussin, et ces deux tableaux très particuliers de Fragonard, fait sur la commande d'un aïeul libertin qui, d'après ce qu'on disait, avait posé avec ses deux propres filles pour le maître... Il interrompit brusquement l'inventaire de ses trésors.
« Ton visage de porcelaine, chérie, dit-il comme s'il me voyait pour la première fois, ton visage de porcelaine et ce présage de débauche que seul un amateur peut y déceler. »
Une bûche s'écroula dans la cheminée, provoquant une nuée d'étincelles ; l'opale à mon doigt flamboya. Étourdie, je me sentais comme au bord d'un précipice. J'avais peur, pas tant de lui qui était lourd comme s'il avait été doté de plus de gravité que nous autres, pas tant de sa monstrueuse présence, de cette présence qui, même lorsque j'étais amoureuse de lui au plus haut point m'oppressait toujours subtilement. Non, je n'avais pas peur de lui, c'est de moi que j'avais peur. Je me sentais renaître dans ses yeux sans reflet, renaître sous une forme étrangère. Je me reconnaissais tout juste dans ses descriptions de moi et pourtant, pourtant, n'y avait-il pas là une once de vérité bestiale ? Et, à la lueur du feu de bois, je rougis encore de penser qu'il devait m'avoir choisie car il avait décelé, dans ma naïveté, un rare don pour la luxure.
Voici les clefs des vaisseliers, ne ris pas, ma petite chérie, nous avons dans ces meubles une fortune en porcelaine, de quoi payer la rançon d'un roi en sèvres et celle d'une reine en limoges. Et la clé de cette pièce qui renferme cinq générations d'assiettes...
Des clés, des clés, des clés. Il me confiait les clefs de son bureau même si je n'étais encore qu'une enfant, et les clefs de ses coffres où il gardait des bijoux, que je pourrai revêtir, il me le promit, quand nous retournerions à Paris. Tant de bijoux ! L'Impératrice Joséphine changeait sa lingerie trois fois par jour, si je le voulais, je pourrais faire de même avec mes bracelets et mes colliers. Il doutait, me dit-il en produisant ce son étrange et caverneux qui lui servait de petit rire, que je trouve autant d'intérêt à ses actions qui avaient, pourtant, infiniment plus de valeur.
Hors de l'intimité du feu de cheminée, je pouvais maintenant entendre la marée qui se retirait de la laisse de galets ; il serait bientôt temps pour lui de m'abandonner. Une seule clef restait anonyme sur le trousseau et il semblait hésiter à son propos. Un instant, je crus qu'il allait la séparer de ses sœurs, la glisser dans sa poche et l'emporter avec lui.
« Et cette clé-là, demandais-je, ses plaisanteries m'ayant donné du courage. C'est la clé de votre cœur ? Donnez-moi-la ! »
Il balança la clef tantalienne juste au dessus de mon visage, de mes doigts tendus. Ses lèvres rouges et nues se craquelèrent en un sourire.
« Oh non, répondit-il, ce n'est pas la clé de mon cœur. Ce serait plutôt la clé de mon enfer. »
Il la laissa sur le trousseau qu'il referma et secoua mélodieusement comme un carillon. Puis, il lança le tas cliquetant de clefs sur mes genoux. Le métal froid me glaçait les cuisses à travers la fine mousseline de ma robe. Il se pencha au-dessus de moi pour déposer sur mon front un baiser masqué de barbe.
« Tout homme doit avoir un secret, ne serait-ce qu'un seul, qu'il cacherait à sa femme. Promets-moi une chose, ma petite pianiste au teint pâle, promets-moi que tu utiliseras toutes les clefs de ce trousseau à l'exception de la dernière petite clé que je t'ai montrée. Joue avec tout ce que tu trouveras, bijoux, argenterie... Fais des bateaux de papier de mes actions, si ça t'amuse, et envoie-les en Amérique à ma rencontre. Tout est à toi, toute la maison t'est ouverte à l'exception de la serrure qu'ouvre cette petite clé. Pourtant, il ne s'agit que d'une petite pièce au pied de la tour ouest, sous le cellier, au fond d'un petit corridor sombre plein d'horribles toiles d'araignées qui s'accrocheraient dans tes cheveux si jamais tu t'aventurais là-bas. Oh, et tu trouverais cette petite pièce si triste ! Mais tu dois me promettre, si tu m'aimes, de ne jamais y aller. Ce n'est qu'un petit cabinet de travail, une cachette, un repère, où je peux aller, parfois, en ces occasions peu fréquentes mais inévitables, où le joug du mariage me semblera peser trop lourd. Et je veux aller là, comprends-tu, savourer le rare plaisir de me retrouver sans femme. »
Publié par Lillysback à 14:41:11 dans The Bloody Chamber - Le Cabinet sanglant | Commentaires (18) | Permaliens
29-03-2008 14:37
De Mazeo Sujet:
Des illustrations pour accompagner ? Url: [Liens]
06-03-2008 20:51
De Lillysback
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Euuuuuuuh Url: [Liens]
06-03-2008 20:50
De Lillysback
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Hé ben Url: [Liens]
06-03-2008 20:50
De becauseofme
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comme toi Url: [Liens]
06-03-2008 20:48
De becauseofme
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quoique Url: [Liens]
06-03-2008 20:46
De becauseofme
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Bon Url: [Liens]
06-03-2008 20:11
De Lillysback
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Ou Url: [Liens]
06-03-2008 20:08
De Lillysback
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J'ai Url: [Liens]
06-03-2008 20:06
De rockingchair
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attends alors Url: [Liens]
06-03-2008 19:44
De rockingchair
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et bien Url: [Liens]
06-03-2008 17:45
De Lillysback
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Ceci Url: [Liens]
06-03-2008 17:43
De Lillysback
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Ah ben Url: [Liens]
06-03-2008 17:31
De becauseofme
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Oui c'est pas trop tôt... Url: [Liens]
06-03-2008 14:49
De Lillysback
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Je sais Url: [Liens]
06-03-2008 14:48
De Lillysback
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A part ça, Url: [Liens]
06-03-2008 14:47
De Lillysback
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Toudoudoum ! Url: [Liens]
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