
Si je vous invite aujourd'hui dans l'antre la plus secrète de l'atelier, le placard des couleurs, refuge discret de ce qui reste des teintes fabriquées après chaque série, c'est que l'huile est sur le feu, l'os dans le pâté, les yeux dans le bouillon...
Il fallait bien y venir, certains d'entre nous se sont fait recaler cette semaine à l'examen pourtant le plus facile à avoir d'habitude : acheter. C'est limpide, on va chez le marchand de peintures, "bonjour Monsieur, je voudrais un demi-litre de noir 1250 en 55, un litre de diluant 352 216, un demi de durcisseur.....".
Ah non.
Non quoi ?
Le durcisseur il est épuisé et on n'a pas encore reçu le nouveau, celui qui va avec le nouveau vernis qui va avec les nouvelles peintures, vous savez, les peintures à l'eau.....
Stupeur, pétrification, aller-retour du coeur entre les chaussettes et le cerveau : pour une fois une norme va être appliquée à sa date prévue, ce qui en France relève de l'accident culturel : à partir du 1er janvier, plus de peintures solvantées (sauf les vernis et les laques et quelques subtilités que les nouvelles techniques ne sont pas parvenues à égaler).
Mais nous sommes seulement fin novembre, dis-je. Oui, mais il faut que les stocks soient épuisés, alors on épuise, quitte à épuiser avant l'heure... Me voilà donc avec, en dépannage, un durcisseur rapide totalement inadapté qui va me contraindre à surdiluer le mélange et refroidir l'atelier pour compenser.
Il fallait bien y venir, écologie oblige, oh, mes convictions et mes bronches sont loin d'être contre ! Mais panoplie complète de produits à changer, techniques à réapprendre, une source d'angoisses, et puis surtout des manoeuvres qui seront désormais impossibles.
Plus moyen de poser des décalques sur la base couleur et de vernir après (comme sur la VOISIN Petit Duc, par exemple), puisque les décalques se posent à l'eau, et que l'eau, pour une base à l'eau... devient du diluant.
Plus possible, pour faire une carrosserie bicolore, d'appliquer la couleur principale, de masquer, de peindre l'autre teinte, démasquer et revernir le tout, car... je ne disposerai plus que de deux heures une fois la base sèche pour la recouvrir de vernis (faute de quoi le carrosse se transforme en citrouille, je vous passe les insidieux détails), donc, pas le temps. Il faudra peindre la teinte N°1, vernir, cuire, masquer, peindre la teinte N°2, vernir, démasquer, et accessoirement poncer la jolie couture entre les deux. Géant ! (et je ne parle pas de l'impossibilité de retouches par cette méthode...)
Passons aux intérieurs : il "suffisait" de fabriquer la couleur, l'appliquer, on pouvait la conserver gentiment dans son pot pour un usage ultérieur, une retouche que sais-je. Mais, trop fragiles les bases à l'eau : une éclaboussure, un doigt humide, et c'est l'auto-destruction ! Donc il faudra stocker, en plus des nouvelles teintes, les mêmes en laque, fabriquer les teintes, y ajouter du matant (à différents dosages de sorte à reproduire les autant d'aspects, tissu, cuir, etc...), du durcisseur (vous savez, le nouveau, celui qu'on ne trouve pas encore et dont on ne sait pas quand il arrivera et qui remplace celui que je ne trouve déjà plus), mettre à sécher, ...et jeter le reste du pot, parce que le durcisseur fait son travail aussi dedans.
Non pas que nous ayons fait les autruches, non pas que nous soyons réfractaires, mais côté passage en douceur, c'est un peu raté.
Investissement complémentaire : un second pistolet, puisque d'une part la peinture à l'eau est trop épaisse pour une buse de 0,6, d'autre part, les joints qui ont trempé dans le dilant en sont imbibés, et ne peuvent servir pour l'eau, à moins d'aimer les yeux de grenouille et la mayonnaise sur la peinture. (300 à 400 , le pistolet.)
Modification de l'installation : l'eau n'est, dans la peinture, qu'un véhicule pour les pigments. Une fois sa mission accomplie, elle doit disparaître, et pour qu'elle s'évapore, il faut ventiler. Ceux d'entre nous qui cuisent à l'étuve (heureusement, ce n'est pas mon cas !) devront sérieusement revoir leur copie.
Je passe sur tous les repères pris quant aux métamorphoses des teintes au séchage qu'il faudra revoir de A à Z (bon, d'accord, de B si vous voulez...), perte de temps et gaspillages en essais assortis.
Je n'insisterai pas non plus sur la différence de concentration des pigments, apparemment plus forte, et qui va rendre plus qu'aléatoires nos petits dosages déjà à peine formulables.
Mais alors, me direz-vous, puisque les laques sont encore solvantées, pourquoi ne pas peindre en unicouche au lieu de base revernie ? Certes, mais de toute façon, si l'on veut faire les choses comme il le faut, il est impératif, sous la laque, passer une couche de base d'une couleur la plus approchante possible, car sinon les arêtes ressortent (si, losrque vous approchez un modèle d'une source de lumière suffisante, les arêtes sont plus claires, c'est qu'il s'agit d'un brillant direct jeté à la va-vite sur la carrosserie). Donc, retour à la case départ. Non, il n'y a pas de solution miracle à long terme.
Bien que d'aucuns affectent encore l'insouciance, il faudra pourtant bien y venir...
Your comments / dialogue...