Pour les shégués (enfants de la rue) du rond point Victoire, la cause est entendue. A la volée, ils distribuent un feuillet photocopié à la hâte, avec des chiffres impressionnants : à Kinshasa, Jean-Pierre Bemba l'emporterait avec 70% des suffrages, contre 20% à Joseph Kabila ; le « chairman » ferait 80% dans l'Equateur, 60% dans le Bandundu, où il se partagerait la victoire avec le patriarche Antoine Gizenga, dont les partisans menacent de reprendre le maquis si leur leader n'était pas élu et où Kabila est inexistant!

Ailleurs dans la cité, cet engouement pour Bemba se confirme : près du marché de la Liberté, sur la route de l'aéroport, les résultats affichés devant le bureau de vote de Bethanie ont été arrachés comme des trophées et les chiffres recopiés sur un simple carton. Ils assurent que Bemba a emporté 920 voix, contre 471 à Gizenga et 329 à Kabila.
Au siège du Mouvement pour la libération du Congo, on n'hésite pas à confirmer et amplifier ces résultats très partiels enregistrés dans la capitale, assurant que Bemba, avec 60% des bulletins dépouillés, mènerait désormais la course en tête et pourrait même espérer la majorité absolue au premier tour ! Assis devant leur parcelle en ce jour de congé (c'est la fête des parents) des hommes désoeuvrés mais bavards confirment leur adhésion à Bemba : ils aimaient Kabila père, qui leur a offert le grand Marché de la Liberté, mais assurent qu'ils ne connaissent pas le fils.

Il ne faut pas attendre longtemps pour que défile la litanie des accusations dont le président est l'objet. « Un étranger, responsable de la mort de son père, une créature des Blancs, un homme qui n'a rien fait pour une capitale qu'il ignore et méprise, qui ne parle même pas le lingala ». Et les titis kinois assurent que lorsqu'il prononce le mot « élection », eux, ils entendent « érection », à la mode rwandaise.
D'où viennent ces rumeurs, devenues articles de foi à force d'avoir été indéfiniment répétées? Tous assurent que c'est la télévision de Bemba qui leur a expliqué tout cela, et aussi le vice-président lui-même, au fil de ses discours de campagne...Et de promettre, avec des accents bravaches, que Kabila ne sera jamais accepté dans la capitale et que beaucoup d'hommes sont prêts à faire usage d'armes qui leur ont été distribuées... Fanfaronnade, vantardise ? Comment le savoir avant qu'il ne soit trop tard ?
Le problème, c'est qu'en face aussi, les accents sont à la fois martiaux et triomphalistes. Le « camp Kabila » est galvanisé par les scores « soviétiques » enregistrés dans l'Est du pays : à Bukavu, Uvira, et même Masisi ou Goma, l'adhésion au chef de l'Etat dépasse les 90%.
A tel point que les Tutsis congolais, constatant que leurs représentants n' ont pratiquement obtenu aucun suffrage, sont déjà en train de traverser la frontière vers le Rwanda ou le Burundi, comme s'ils voulaient se mettre à l'abri. D'ailleurs, à Bukavu, la fête a déjà commencé : lundi, jusque tard dans la nuit, les voitures ont tourné dans la ville, la bière a coulé à flots.

Il y a eu de la musique et des chants, tout les Kivutiens étant persuadés que grâce à leur soutien sans faille au chef de l' Etat une victoire au premier tour lui était assurée. Dans l'entourage du président, on se veut plus prudent. On prêche la réserve, on accuse les gens de Bemba d'enflammer les esprits en proclamant trop vite la victoire et en dénonçant, en cas d'échec, d'éventuelles tricheries.
On assure ne vouloir se fier qu'à la froide réalité des chiffres. Tout en ajoutant, l'air de ne pas y toucher, que Kinshasa n'a pas connu la guerre, mais que, en cas de troubles, tout sera fait pour rétablir l'ordre, par la force s'il le faut. Autrement dit, la transition, l'époque du partage du pouvoir sur une base « consensuelle » est révolue et cette « bataille des chiffres » pourrait bien se terminer par un choc frontal.
C'est donc le temps des arbitres, le moment où, rentrées du terrain, les diverses missions d'observation publient leurs conclusions. Un communiqué commun, publié par les observateurs européens, ceux des pays d'Afrique australe et des Etats d'Afrique centrale, ne prend aucun risque : plus petit commun dénominateur entre des Européens excessivement prudents et des Africains qui auraient voulu utiliser le mot « succès » il se contente de féliciter le peuple congolais pour sa participation et à exhorter les candidats à respecter le choix qui aura été exprimé.

Vieux routier de la politique africaine, l'ex-président burundais Pierre Buyoya, refuse de se montrer alarmiste, mais il laisse entendre que, quelle que soit la réalité des chiffres, un deuxième tour permettrait aux deux rivaux de s'affronter à la loyale...
Quant aux ONG congolaises qui, depuis des années, ont assuré la formation civique de la population, elles se préparent à affronter la minute de vérité. Car si Kinshasa s'embrase sur base de rumeurs et de manipulations, l'immense travail mené à la base n'aura servi à rien...
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