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...Sur l'aliénation de l'Ouest | 29 janvier 2006

...Sur l'aliénation de l'Ouest

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The Rich Kid : Where does Alberta fit into the Canadian family now? , The Literary Review of Canada, 28 avril 2005, Canada West Foundation.

Publié par florenceandco à 09:39:42 dans A lire.... | Commentaires (1) |

Les Grandes lignes de l'aliénation de l'Ouest | 29 janvier 2006

Les Grandes lignes de l'aliénation de l'Ouest

Le Canada, terre d'accueil pour les communautés immigrantes qui s'y sont installées, se caractérise par son pluralisme ethnique, religieux ou encore linguistique. Si sa diversité ne peut aujourd'hui être remise en question, l'intégration des différents groupes reste encore au cœur des débats. En effet, les divergences démographiques, économiques, politiques, culturelles et régionales demeurent marquées. Le Québec apparaît parfois comme une société distincte, à part du reste du pays. Cependant, il ne faudrait pas tomber dans l'extrême qui consisterait à avoir une vision dualiste de la fédération : ainsi, il n'y a pas le Québec d'un côté et un bloc monolithique de l'autre. Chaque province a ses propres caractéristiques et va participer à l'enrichissement national. En conséquence, la dimension du pluralisme régional est bien présente avec les trois grands ensembles que constituent l'Ouest (Colombie-Britannique, Alberta, Saskatchewan et Manitoba), le Centre (Ontario et Québec) et l'Est (Nouveau-Brunswick, Ile-du-Prince-Edouard, Nouvelle-Ecosse et Terre-Neuve). Ce régionalisme est d'ailleurs source de conflits : l'Ouest se différencie depuis son entrée dans la Confédération et cherche à se faire entendre à Ottawa, dans l'espoir d'être mieux intégrée. On parle d'ailleurs parfois d'aliénation. Cette présentation a pour objectif de comprendre les raisons des divergences de l'Ouest et de souligner le dynamisme politique qu'elles peuvent entraîner. Pour en expliciter les tenants et les aboutissants, notre communication évoluera de la manière suivante : après un descriptif de l'identité de cette périphérie, nous aborderons une analyse historique et économique puis nous nous acheminerons vers un aspect plus politique et institutionnel.

A l'heure de la mondialisation et de l'uniformisation, les propriétés des provinces peuvent sembler disparaître progressivement dans le quotidien. Ainsi, si les styles de vie à Toronto (Ontario), Halifax (Nouvelle-Ecosse), Edmonton (Alberta), Charlottetown (Ile-du-Prince-Edouard) et Brandon (Manitoba) ne sont pas identiques, ces différences restent moins flagrantes de nos jours que par le passé. Peu importe où vivent les Canadiens, ils peuvent lire le Globe and Mail, faire leurs courses au Canadian Tire, manger chez MacDonald, souscrire aux mêmes chaînes payantes et boire la même bière. Cependant, des particularités demeurent  et acquièrent une importance croissante au sein du système politique et économique[1]. Les habitants n'ont pas tous les mêmes relations avec le reste du pays ou du monde. Les niveaux de vie sont différents et la population est d'origines diverses en fonction des provinces : plus de francophones vivent dans la ville de Québec qu'à Winnipeg, au Manitoba, où l'on compte une vaste communauté ukrainienne. Toronto est une grande mégalopole dynamique où une société multiculturelle évolue sous les auspices d'un climat plutôt doux, grâce à la présence des Grands Lacs. Winterpeg, le surnom donné à Winnipeg, parle de lui-même. Il n'est pas question de voir dans cette ville de taille moyenne une foule d'hommes d'affaires sortir des gratte-ciel en fin de journée, il ne faut pas non plus espérer y trouver une vie culturelle trépidante. Les villes des Prairies se caractérisent par leur calme presque aussi plat que leur relief. Malgré et peut-être d'ailleurs grâce à leurs différences flagrantes, ces espaces entretiennent des relations interprovinciales. On voit parfois un rapport de forces s'installer, une sorte de concurrence, de course pour attirer les nouveaux immigrants ou les entreprises et les garder : c'est à la province qui pourra offrir le niveau de vie le plus élevé, les universités les mieux cotées, les meilleures routes, le climat le plus agréable (même si cela reste relatif dans un pays comme le Canada), la sécurité, les aides aux familles ou encore la plus belle architecture. En d'autres termes, chacune cherche à avancer, à s'améliorer et à aider ainsi ses habitants. Pour cela, les fonds fédéraux sont nécessaires. Il arrive que certaines régions se sentent alors oubliées par Ottawa : c'est ponctuellement le cas du Québec et de ses francophones mais c'est également vrai pour l'Ouest où sévirait un sentiment d'aliénation et où les citoyens ont l'impression de ne pas faire partie à cent pour cent de la fédération. Cette région évoque diverses images. L'arrière-pays est riche en ressources naturelles. Des fermiers y organisèrent les coopératives du blé ou les partis de protestation. Les chemins de fer y ont joué un rôle important. Les fanatiques religieux de droite, influencés par les idées américaines, y sont nombreux. On peut encore penser à la Grève Générale de Winnipeg en 1919[2], aux traditions du syndicalisme, à la lutte des classes et à l'émergence du mouvement social démocrate. Un tel territoire est souvent associé à l'agriculture. Ainsi, à la fin du 19ème siècle, le blé régnait en maître et conditionnait le développement[3]. A cette époque, nous avions une communauté unie par une même économie et par des expériences quotidiennes similaires. Les habitants avaient d'ailleurs l'impression d'être différents de ceux du reste du pays. Cependant, au cours des décennies qui suivirent la Grande Dépression et la Deuxième Guerre Mondiale, une certaine hétérogénéité commença à apparaître avec la diversification. D'autres ressources sont maintenant exploitées : le pétrole, le gaz naturel, le charbon, la potasse[4], les métaux précieux, l'uranium ou le bois pour la construction. C'est en partie pour cela que Roger Gibbins affirme : « L'Ouest, comme beaucoup de communautés régionales et nationales, acquiert une plus grande cohésion et une plus grande homogénéité plus on s'en éloigne. Quand on s'en rapproche, la région se fragmente en communautés provinciales bien distinctes[5]. » Le Manitoba et la Colombie-Britannique sont deux provinces situées aux antipodes de l'Ouest et nous permettent de comprendre les diversités qui existent au sein de cet ensemble. Le Manitoba se différencie sur le plan politique et économique notamment. Son bon fonctionnement dépendant largement des transferts fédéraux, les habitants ne tiennent pas beaucoup à la mise en place de mesures de décentralisation. Contrairement à la majorité des Albertains ou des Britanno-Colombiens, ils soutiennent donc plus facilement des solutions nationales[6]. La Colombie-Britannique est une province unique, caractérisée par une grande diversité. Les gouvernements successifs ont cherché à l'intégrer sur l'axe Pacifique et l'élite politique a conscience des particularités liées à la situation périphérique, aux bouleversements démographiques et aux nouvelles ouvertures vers l'Asie. En décembre 1975, Dave Barrett[7] affirma en décembre 1975 : « Ma province est différente des autres régions du Canada qu'il s'agisse de son histoire, de ses habitants, de son économie et de sa culture[8]. »Malgré tout, plusieurs recherches montrent que les habitants ont le sentiment d'appartenir à une même région. En 1977, une étude indiqua que l'identité régionale était fortement marquée chez 80 % des citoyens. Ce fut le cas de 77 % des Manitobains et de 90 % des Albertains. En 2001, le même sondage fut mené et les résultats obtenus furent similaires[9]. Ainsi, si l'hétérogénéité caractérise les provinces de l'Ouest, elles semblent encore former un groupe uni face au Centre.

Cette divergence régionale existe depuis l'intégration de ces espaces à la fédération. Il faut donc s'appuyer sur des facteurs historiques pour en comprendre les origines : le statut d'outsider ou le sentiment d'aliénation sont en effet intimement liés au passé. L'Ouest entra dans la Confédération alors que la structure de ce système avait déjà été définie : des relations franco-anglaises avaient été établies, de même que des partis politiques et l'économie encourageait les échanges entre l'Est et la périphérie. Cependant, celle-ci n'allait pas être considérée comme un partenaire égal : elle devait devenir ce que le Centre avait été à la Grande-Bretagne jusqu'en 1870, à savoir, un arrière-pays économique permettant de nourrir le cœur éloigné du Canada[10]. Le Manitoba et la Colombie-Britannique rejoignirent la fédération en 1870 et 1871. L'Alberta et le Saskatchewan ne réussirent à obtenir le statut de provinces qu'en 1905. En dehors de la Colombie-Britannique, aucun de ces territoires n'avait jusque-là été développé de manière durable, contrairement à ceux de l'Est : les infrastructures étaient peu nombreuses, les installations de colons éparses et l'organisation gouvernementale presque inexistante. Pour y remédier et freiner tout expansionnisme américain, Ottawa mit en place un système particulièrement centralisé[11] : en d'autres termes, la vie des habitants de ces nouvelles provinces se trouvait réglementée par des officiers fédéraux, peu soucieux de consulter les résidents. En outre, le modèle qui s'était formé au Centre et dans les provinces maritimes n'allait pas se retrouver à l'Ouest du pays[12]. En effet, aucun équilibre n'y existait entre les deux grandes communautés nationales. Les Francophones étaient perçus comme une minorité linguistique parmi d'autres dans une région polyglotte. Ils restaient peu importants en comparaison des nombreux Russes, Ukrainiens, Polonais ou Suédois. Ces groupes ne parlaient ni français, ni anglais et n'étaient en aucun cas attachés au système politique canadien. Les colons américains, qui arrivaient en masse, ajoutèrent une touche de populisme agraire aux premières caractéristiques de cette périphérie, où les colons espéraient construire un nouveau Canada à leur image. Le recensement de 1921 constitua une preuve tangible quant aux différences régionales en matière de démographie. Du point de vue ethnique, les provinces de l'Alberta, du Saskatchewan et du Manitoba étaient bien plus hétérogènes que le Centre. Les Canadiens britanniques y étaient en nette minorité, contrairement au reste du pays où ils constituaient une majorité sauf au Québec. Dans les Prairies, les Canadiens français ne formaient que 6 % de la population, et étaient donc en nombre moins important que les Allemands (10 %), les Ukrainiens (8 %) et les Scandinaves (7 %). Environ 8 % de la population était née aux Etats-Unis contre seulement 2 % dans le reste du Canada[13].Ottawa voulait avant tout rentabiliser les nouvelles provinces le plus rapidement possible. Le gouvernement établit une politique nationale à deux vitesses qui allait accroître les différences régionales déjà bien marquées entre l'arrière-pays et le Centre. Des lignes de chemin de fer traversant l'ensemble du Canada furent construites, en partie grâce au financement fédéral[14] : ces infrastructures allaient permettre de communiquer et d'échanger des biens. Cependant, les habitants de l'Ouest devaient payer davantage que ceux de l'Est pour transporter leurs marchandises par voie ferrée : en d'autres termes, faire transiter du grain de Winnipeg à Ottawa revenait plus cher que le même trajet effectué en sens inverse. Ces coûts élevés réduisaient les bénéfices agricoles et accentuaient le sentiment d'aliénation[15]. Des droits de douane furent également prélevés sur les machines provenant du voisin américain afin d'éliminer toute concurrence aux manufactures de l'Est. Le gouvernement fédéral semblait freiner le développement industriel de l'Ouest pour que cet arrière-pays ne fasse pas de l'ombre au Centre, en plein essor économique[16]. Les divergences furent renforcées par les crises économiques successives qui frappèrent plus durement les fermiers de la périphérie que les habitants du reste du pays. Le gouvernement fut accusé d'insensibilité à l'égard des populations agricoles : aucune solution ne parvint à soulager des individus accablés par le poids des dettes et souffrant des catastrophes naturelles[17]. Si Ottawa mit en place des programmes de quotas pour limiter la surproduction et encouragea la disparition des fermes familiales peu rentables, de telles mesures eurent pour conséquence de creuser le gouffre entre deux régions d'un même pays mais divergentes sur les plans économiques et démographiques. Depuis la seconde guerre mondiale, des ressources naturelles diverses y sont exploitées. L'Alberta est devenu prospère grâce aux gisements de pétrole[18]. Cependant, comme si le gouvernement fédéral ne pouvait tirer aucune leçon du passé, il chercha à gommer les différences et à uniformiser le pays en termes de richesses : ainsi, au cours de la crise des années 1970, le premier ministre libéral, Pierre Trudeau, gela les prix du pétrole pour protéger les provinces consommatrices à l'Est de la flambée des coûts internationaux. Les conséquences furent désastreuses pour les relations domestiques : très vite, les liens entre l'Alberta et Ottawa ressemblèrent à ceux de deux nations étrangères totalement rivales. D'un côté, le Centre fondateur était prospère grâce aux industries manufacturières et était peuplé à la fois par des anglophones et des francophones. Quant à la périphérie multiculturelle de l'Ouest, elle dépendait presque exclusivement de l'agriculture et des ressources naturelles dont les revenus variaient en fonction de la conjoncture. Le pluralisme qui existait n'était donc pas représenté par les politiciens fédéraux qui cherchaient uniquement à unir les différentes parties du pays sans prendre en compte les caractéristiques propres à chacune.

On l'a vu, la diversité économique et démographique caractérisa très rapidement l'Ouest et se doubla bientôt d'une divergence politique. Ainsi, les habitants y mettent en avant les injustices d'un système qui ne les comprend pas. La région n'est en effet que très faiblement représentée à la Chambre des Communes où elle n'a que 88 députés contre les 178 que comptent l'Ontario et le Québec. Cette disparité s'explique certes par un peuplement inégal mais les conséquences négatives n'en demeurent pas moins importantes : à cause d'une telle répartition, il est presque impossible de former un gouvernement sans le soutien des deux provinces du Centre, qui voient en conséquence leurs intérêts largement défendus. En outre, les députés et les ministres sont liés par la discipline de parti et en oublient parfois les besoins véritables de leur circonscription[19]. Ce clivage n'est d'ailleurs pas corrigé par la présence d'une seconde Chambre, comme en Australie ou aux Etats-Unis[20]. Ainsi, le Sénat canadien ne soutien pas efficacement les régions périphériques : il n'est pas élu et n'a donc pas de légitimité démocratique. Il se contente de relire les textes de lois proposés par le Parlement en émettant la possibilité d'éventuels amendements. Des divergences politiques en terme de représentation font ainsi partie intégrante de la fédération canadienne. Si l'on s'en tient à cette brève description, on peut percevoir cette structure comme étant statique et incapable de supporter le moindre changement ou d'accommoder les différences. Cependant, le tempérament de contestation des habitants de l'Ouest permet de dynamiser la politique canadienne : leur divergence idéologique va donc constituer un atout de poids pour avancer sur le chemin des réformes institutionnelles. Ainsi, si le bipartisme domine généralement, la périphérie a engendré plusieurs partis de protestation. Certains d'entre eux sont restés au niveau régional comme le Crédit Social créé par le radio évangéliste William Aberhart dans les années 1930. D'autres, en revanche, ont eu une influence fédérale et continuent aujourd'hui à exister après plusieurs coalitions et changements de noms. C'est le cas de la Fédération du Commonwealth Coopératif devenue depuis le Nouveau Parti Démocratique ou du Parti de la Réforme qui trouve un équivalent dans le Parti Conservateur actuel. Ces tiers partis, qu'ils soient de gauche ou de droite, sont influencés par des idées populistes : ils cherchent à donner une voix aux communautés divergentes sur le plan régional, ethnique, religieux ou économique. En conséquence, ils constituent un vecteur du pluralisme. En outre, l'élément religieux joua un rôle important dans leur évolution : leurs fondateurs furent tous inspirés des idées évangéliques qui prédominaient à l'Ouest. Certes, ils n'adoptèrent pas tous la même approche mais leur succès n'aurait pu être tel sans cette composante chrétienne[21] qui a certainement freiné leur développement dans le reste du pays. L'évolution du Parti de la Réforme présente un intérêt pour sa proximité historique. Il est donc important de chercher à comprendre comment il a accueilli la diversité canadienne dans toute son ambiguïté. Depuis les années 1970, le mécontentement allait croissant chez les habitants de l'Ouest qui ressentaient de plus en plus des divergences d'opinion avec le Centre. Ni les Conservateurs, ni les Libéraux ne répondaient à leurs attentes et instauraient au contraire des mesures décriées dans la périphérie : on peut citer la politique sur l'énergie nationale, le bilinguisme ou encore diverses mesures économiques qui favorisaient l'Ontario et le Québec[22]. L'arrière-pays n'avait donc plus le choix : si ses caractéristiques idéologiques devaient être représentées, il fallait créer un nouveau parti. Les habitants trouvèrent une oreille attentive en Preston Manning, le fils d'un des anciens chefs du Crédit Social. En 1987, il créa, à l'Ouest, le Parti de la Réforme qui allait garder une certaine composante régionale tout au long de son existence, quelques soient les questions abordées. Une feuille d'érable coupée en deux servait de logo pour montrer que le Canada n'était pas entier sans la périphérie, idée rapidement renforcée par le slogan « The West Wants In ». Le parti encouragea une réforme du Sénat selon le modèle du Triple-E. Le but était d'instaurer une deuxième chambre Elue par tous les citoyens, Efficace et qui permettrait à toutes les provinces d'avoir un nombre Egal de sénateurs. En 2004, une analyse menée par la Canada West Foundation indique que 87 % des Albertains soutiennent la mise en place de tels changements, ce qui est loin d'être le cas dans le reste du pays[23]. Nous voyons donc bien une divergence politique s'installer. L'égalité régionale fut placée au cœur des préoccupations du parti qui s'opposa aux Accords de Meech Lake et de Charlottetown[24]. Si Preston Manning reconnaît le caractère unique de chaque province et de chacun des citoyens, il rejette tout statut spécial accordé à l'une ou l'autre des minorités. Dans son autobiographie, il parle d'un bilinguisme territorial : le français peut ainsi être une des langues officielles du Québec car la population francophone y est en nombre important. L'anglais serait donc la langue officielle du reste du pays. En d'autres termes, le bilinguisme ne s'appliquerait que là où le nombre de francophones et d'anglophones le justifierait[25]. Ainsi, il ne refuse pas de reconnaître le caractère unique de la culture et de la langue du Québec : cependant, ce particularisme ne doit pas induire des pouvoirs constitutionnels spéciaux, si l'on veut œuvrer à la construction de l'unité nationale dans la diversité. Le discours de ce parti porte sur une dénonciation générale des fondements identitaires du Canada : bilinguisme, multiculturalisme et reconnaissance des Premières Nations. En 1992, seulement 31 % des délégués pensaient que le gouvernement fédéral devrait être bilingue et pas plus de 6 % acceptaient le statut spécial du Québec[26]. La citation suivante résume bien le programme de ce parti : Nous rejetons l'imposition du bilinguisme ou de l'unilinguisme à tous les niveaux du gouvernement. Le PR s'oppose au concept actuel de multiculturalisme et de l'identité canadienne à trait d'union telle que la conduit le gouvernement du Canada. Nous mettrions un terme au financement des programmes du multiculturalisme et abolirions le Ministère du Multiculturalisme. [27]La lecture d'ouvrages ou d'essais émanant des partisans du Parti de la Réforme ne présente pas une haine déclarée à l'égard des groupes divergents de la société canadienne : qu'il s'agisse des homosexuels, des immigrants de couleurs, des Aborigènes ou des blancs, ce parti cherche à promouvoir une idée d'égalité dans le traitement que l'on accorde aux communautés. Ainsi, aucune mesure ne doit favoriser ou aider l'une d'entre elles. Murray Dobbin est fermement critique à l'égard de cette position qu'il considère comme raciste et homophobe. Sur son site internet Reform Watch, il a régulièrement publié des articles analysant les propositions de Preston Manning. L'un d'entre eux intitulé « Intolerance in Reform : the exception or the rule ?[28] » présente ici un intérêt particulier. Ainsi, à en croire Dobbin, les Réformateurs issus des minorités seraient racistes à l'égard des autres groupes. Ce serait donc le cas de Janice Lim qui est originaire de Singapore. Comme d'autres membres, elle pense qu'un employeur doit avoir le droit de renvoyer un homme de couleur si sa présence fait de l'ombre à ses affaires : elle ne précise pas si ces conséquences négatives sont liées à la couleur de peau ou à une certaine incompétence professionnelle. D'autres mettent en avant les problèmes liés à l'immigration comme l'analphabétisation ou le taux de chômage important. En outre, le PR rejette tout gouvernement autonome pour les Aborigènes de même que l'aide financière que le gouvernement peut leur apporter en guise de compensation pour les conquêtes effectuées il y a plus de 300 ans. Pourtant, en dépit des interprétations de Murray Dobbin, Preston Manning ne semble pas tenir un discours raciste ni homophobe. Quant au programme du parti, il est loin de présenter des propos extrémistes. En outre, Neil Bissoondath met en avant une thèse très similaire sur la politique du multiculturalisme dans Selling Illusions[29]. De plus, selon Tom Flanagan, la position de Manning reste confuse en matière de multiculturalisme : il ne s'oppose pas ouvertement à cette politique mais pense que le gouvernement fédéral ne doit pas s'en charger, il incombe donc aux provinces de financer ou non de tels projets.Le PR insista sur la nécessité de réduire la dette, le déficit et les taxes. Sur ces trois points, il se positionna donc dans le camp opposé à celui occupé traditionnellement à l'époque par les Libéraux. Preston Manning dévoila en mars 1993 un projet intitulé Zero In Three dont le but était de supprimer le déficit en trois ans. Il fallait donner un nouveau souffle à l'économie grâce à un contrôle plus efficace des dépenses, ce qui permettrait de réduire les taxes, entraînant ainsi une augmentation du pouvoir d'achat des consommateurs. En outre, à l'égard des programmes sociaux, l'objectif était de réduire les dépenses en matière d'assurance chômage par exemple et d'encourageant la privatisation du système de santé. Le parti de Preston Manning remporta un certain succès au niveau fédéral et provincial. En 1993, il eut 52 députés à la Chambre des Communes. En 1997, grâce à ses 60 sièges, il forma l'Opposition Officielle jusqu'en 2000. Cependant, il ne réussit jamais à percer véritablement à l'Est du Manitoba où il gardait une étiquette régionale trop conservatrice. En outre, si ce parti mit en avant certaines des idées divergentes de l'Ouest, il ne représenta pas l'opinion de tous les habitants de cette périphérie. Ainsi, il attira essentiellement les classes moyennes, les actifs du secteur privé, les traditionalistes, les électeurs des zones rurales et périurbaines, les anglophones ou les protestants issus des riches provinces de l'Alberta, de la Colombie-Britannique et de l'Ontario. En 1993, on observa que les électeurs du PR étaient généralement contre le bilinguisme, l'immigration, le multiculturalisme, le gouvernement aborigène, l'avortement et le mariage homosexuel. Au contraire, ils soutenaient la peine capitale, les mères au foyer, la réduction du financement de l'aide médicale et des allocations chômage[30]. Si Preston Manning espérait créer un parti transgressant les différences idéologiques et pouvant rassembler des individus de tous les horizons, de droite comme de gauche, il ne réussit pas à atteindre son objectif. Cependant, il a permis à des groupes tout de même divers d'être entendus sur la scène politique.

L'Ouest est une région aux caractéristiques multiples et qui ne rentre pas dans le moule traditionnel du pays. Elle est globalement plus conservatrice que le reste du Canada et n'accorde qu'un soutien minime aux Libéraux au profit du Parti Conservateur. Depuis sa création, ses habitants ont fait valoir leurs divergences : les différences sont économiques, culturelles, politiques et même éthiques. Cependant, au lieu de créer un sentiment séparatiste, elles se doublent d'un désir d'unité : afin d'accroître sa sphère d'influence, la région souhaite converger vers le Centre et vaincre cet éloignement géographique et parfois idéologique. Loin de jouer un rôle négatif dans la fédération canadienne, ces caractéristiques territoriales sont une force et un atout qui permettent au pays de garder un dynamisme, à condition de savoir écouter les voix divergentes. En outre, si l'Ouest diffère du Centre, il ne faut pas voir cet espace comme une formation monolithique, d'autant qu'à notre époque, les tracées des cartes ont une signification de plus en plus réduite en matière d'identités ou de mesures politiques. On pourrait donc conclure en affirmant que la société canadienne semble pouvoir être stratifiée de manière quasi indéfinie, chaque citoyen appartenant à une multitude de sous ensembles, luttant pour une meilleure représentativité de leurs intérêts et de leurs particularités.

 



[1] Roger Gibbins, Conflict and Unity : an Introduction to Canadian Political Life, Toronto, New York, London : Methuen Publications, 1986, pp. 82-84.

[2] En 1919, entre 25 000 et 30 000 habitants de Winnipeg prirent part à une grève générale qui paralysa la ville. Les ouvriers avaient essayé d'obtenir de meilleures conditions de travail mais sans résultat. Leur action fut perçue comme une conspiration révolutionnaire. La Police Montée et l'armée patrouillèrent dans les rues afin de mettre un terme à cette manifestation. Plusieurs grévistes furent tués ou blessés. Le mouvement se termina finalement sans résultats satisfaisants. (Loiselle Louise, L'encyclopédie du Canada, Montréal : A. Stanké, 1987.)

[3] Nelson Wiseman, « Reading Prairie Politics » in James P.Bickerton, Alain-G Gagnon, eds. Canadian Politics, Peterborough (Ontario) : Broadview Press, 1994, p. 491.

[4] La potasse est un minerai utilisé comme engrais.

[5] Roger Gibbins, Loleen Berdahl, Western Visions, Western Futures, (2e édition), Broadview Press, 2003, p. 11. « The West, like many regional and most national communities, takes on greater cohesion and homogeneity the farther one moves away. The closer you get to the land and its people, the more the region begins to fragment into quite distinctive provincial communities and then into a multitude of communities within the provinces themselves. »

[6] Stephen G. Tomblin, Ottawa and the Outer Provinces : The Challenge of Regional Integration in Canada, Toronto : James Lorimer and Company, 1995, p. 111.

[7] Dave Barrett, membre de la Fédération du Crédit Coopératif, fut élu à l'Assemblée Législative de Colombie-Britannique en 1960 et resta Premier Ministre de cette province de 1972 à 1975.

[8] Philip Resnick, The Politics of Resentment,

British Columbia Regionalism and Canadian Unity, Institute for Research on Public Policy, University of British Columbia Press, 2000, pp. 27-39. « My province is distinct in its history, in its peoples, in its economic thrust and partly distinct in its cultures from other regions of Canada. »

[9] Roger Gibbins, Loleen Berdahl, Western Visions, Western Futures, p. 13.

[10] L.H. Thomas, The Struggle for Responsible Government in the North-West Territories, Toronto : University of Toronto Press, 1956.

[11] J. M. Beck, The Shaping of Canadian Federalism : Central Authority of Provincial Right? Toronto : the Copp Clark Publishing Company, 1971, p. 11.

[12] The Rich Kid : Where does

Alberta fit into the Canadian family now? , The Literary Review of Canada, 28 avril 2005, Canada West Foundation.

[13] John Herd Thompson, Forging the Prairie West, Toronto, New York : Oxford University Press, 1998, p. 104.

Publié par florenceandco à 09:31:54 dans En Bref.... | Commentaires (0) |

....Sur le Canada et l'O.N.U | 28 janvier 2006

Quelques idées de lecture....

Barris Ted, Deadlock in Korea: Canadians at War, 1950-1953, Toronto : Macmillan Canada, 1999.

Beal John Robinson, Pearson of Canada, Duell, Sloan and Pearce, New York, 1964.

Bothwell Robert, Drummond Ian, English John, Canada 1900-1945, University of Toronto Press, 1987.

Bothwell Robert, “Eyes West: Canada and the Cold War in Asia” in Greg Donaghy, ed., Canada and the Early Cold War, 1943-1957, Ottawa: Canadian Government Publishing, 1998.

Bothwell Robert, Drummond Ian, English John, Canada Since 1945, University of Toronto Press, Revised edition, 1989.

 Burns E.L.M., Defence In the Nuclear Age: An Introduction for Canadians

Campney Ralph, The Empire Club of Canada Speeches 1955-1956, Toronto, Canada: The Empire Club Foundation, 1956.

Donaghy Greg, Canadian Diplomacy and the Korean War, 1950-1953, A Documentary Perspective, Dept. of Foreign Affairs and International Trade, 2001.

Fairlie Wood Herbert, Strange Battleground; the Operations in Korea and their Effects on the Defence Policy of Canada, Ottawa, R. Duhamel, Queen's printer, 1966.

Finer Herman, Dulles over Suez: the Theory and Practice of his Diplomacy,Chicago, Quadrangle Books, 1964

Giesler Patricia, Valour Remembered: Canadians in Korea, Ottawa: Veterans Affairs Canada, 1985.

Granatstein J.L., Who Killed the Canadian Military? Haper Collins Publishers Ltd, 2004.

Keating Tom, Canada and World Order: the multilateralist tradition in Canadian foreign policy , Oxford University Press, 2002.

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MacDonald Alastair, Peacekeeping: International Challenge and Canadian Response, Toronto, Canadian Institute of International Affairs, 1968.

MacDougall Barbara in Making a Difference?, John English and Normal Hillmer, 1992.

Melakopides Costas, Pragmatic Idealism, McGill-Queen's University Press, 1998.

Pearson Lester, Memoirs, Vol. 2, University of Toronto Press, 1973.

Soward Frederic Hubert, Canada and the United Nations, New York, Manhattan Pub. Co., 1956.

Stairs Denis, Diplomacy of Constraint, Ithaca, New York, 1990.

Watson Brent Byron, Far Eastern Tour: the Canadian infantry in Korea, 1950-1953, Montreal: McGill-Queen's University Press, 2002.

Watt Donald Cameron, Documents on the Suez Crisis, London, Royal Institute of International Affairs, 1957.

Whitaker Reg and Marcuse Gary, Cold War Canada, University of Toronto Press, 1994.

Zeidan Abdel-Latif M., The United Nations Emergency Force, 1956-67, Stockholm: Almqvist & Wiksell international, 1976.

Report on the United Nations Conference on International Organization, Ottawa, E. Cloutier, printer to the King, 1945.

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Le Canada et l'O.N.U. (5) | 28 janvier 2006

Après la Seconde Guerre mondiale....

Après la seconde Guerre Mondiale, le Canada eut une transition très rapide entre son isolationnisme d'avant guerre et son désir de jouer un rôle dans les missions des organisations multilatérales. En dépit de l'enthousiasme des diplomates canadiens, ils ne réussirent que très rarement à faire entendre leur voix auprès des grandes puissances et durent fréquemment adopter des positions plus modérées qu'ils l'auraient aimé pour garder le soutien des Etats-Unis. Il apparut rapidement que le Canada se contenta de changer de partenaires et abandonna la Grande Bretagne, puissance en déclin, pour se tourner vers son plus proche voisin, les Etats-Unis.

Les diplomates canadiens n'étaient pas tant concernés par le sort des populations des pays en conflit mais plus par ce qu'allaient penser Washington et Londres de leurs actions. Ainsi, quand le Canada tenta de se surpasser et d'accomplir des exploits jamais égalés par une puissance moyenne, ce pays y voyait souvent son propre intérêt.

Lester Pearson, St Laurent et E.L.M. Burns firent leur possible pour améliorer le fonctionnement des Nations Unies et en dépit de leur déception face aux conclusions de la Conférence de San Francisco, ils gardèrent foi dans cette organisation internationale et continuèrent à s'y investir. Ainsi, il ne faut pas tomber dans le piège de juger l'impact que le Canada a eu dans les missions de l'ONU en le comparant à celui des Grandes Puissances. C'est une puissance de taille moyenne qui joue donc un rôle en lien avec son statut. Et si l'on compare le rôle du Canada à celui des autres puissances moyennes, il joua un rôle important. On peut donc dire que le Canada en s'investissant dans l'ONU réussit un exploit inégalés auparavant puisqu'il n'avait jamais pris part à de telles missions. Il s'agit également d'une entreprise extrême pour cette puissance car le contexte et ses relations étaient tels qu'il fallait savoir négocier habilement pour obtenir des résultats même minimes. En effet, chaque mission est extrême car chaque conflit est unique et nécessite donc une solution propre qui ne peut être prévue à l'avance dans les moindres détails. Les situations ne peuvent être imaginées parfaitement et chaque mission constitue donc un exploit nouveau et jamais égalé. Et s'investir ne serait-ce que modérément dans une mission de maintien de la paix est en soi un exploit.

Avec la mise en place de l'ONU en 1945, le Canada commença à jouer le rôle de gardien de la paix dans le jeu de la politique internationale. Il se rendit bien vite compte que ce jeu est cynique. Dans les premiers temps de l'ONU les diplomates canadiens s'engageaient dans des missions extrêmes de l'ONU dans un esprit d'idéalisme. Mais, à de nombreuses reprises, la Guerre Froide, la rivalité entre les Grandes Puissances empêcha le Canada de s'investir efficacement dans ces missions. Et, la situation après la mise en place des deux missions de l'ONU en Corée et dans le Canal de Suez fut loin d'être parfaite. Ainsi, la Corée reste aujourd'hui encore divisée et la situation au Moyen Orient est toujours tendue.

Par conséquent, les Canadiens sont plus cyniques aujourd'hui et ne vont plus dire comme dans les années 50 : « N'est-ce pas merveilleux, le Canada prend part à une autre action pour le maintien de la paix ? » Ils n'ont plus cet esprit. Désormais ils disent : « Est-ce que cela va vraiment marcher ? » (CBC TV, 20 novembre, 1973) En d'autres termes avant de s'investir dans le maintien de la paix, il regardent leur propre intérêt et se demandent si la mission est possible.

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Le Canada et l'O.N.U (4) | 28 janvier 2006

LA GUERRE DE COREE ET LA CRISE DE SUEZ

Au cours de la Guerre Froide, les opérations pour rétablir la paix étaient souvent limitées à cause du contexte international et les possibilités d'action étaient généralement réduites. Il était par exemple très difficilement possible d'intervenir dans un conflit sans le consentement des partis impliqués ce qui nécessitait des négociations importantes avant la mise en place d'une opération de l'ONU sur le terrain.

Le Canada participa aux missions de l'ONU en Corée et pour résoudre la Crise de Suez. Le caractère de jamais vu des missions qui vont être mises en place pour rétablir l'ordre explique que l'on se concentre sur ces deux épisodes. De plus, le Moyen Orient et la Corée restent aujourd'hui encore des zones de tension dont on entend fréquemment parler à cause des conflits géopolitiques sans cesse en éruption dans ces deux régions.

La Guerre de Corée

La Guerre de Corée et le rôle que les Américains y ont joué sont souvent mentionnés dans les livres d'histoire. Ce que les diplomates canadiens ont apporté à travers leurs représentants aux Nations Unies pendant ce conflit est cependant rarement expliqué. On peut donc se demander comment cette puissance moyenne s'est lancée dans cette aventure extrême et quel a été son investissement.

A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les communistes prirent le nord de la Corée tandis que des forces soutenant les démocraties occidentales contrôlèrent le Sud. Pour trouver  une solution à ce début de conflit, une commission fut créée : la Commission Temporaire des Nations Unies sur la Corée (CTNUC). Son but était de travailler à l'unification des deux parties de la Corée et d'instaurer des élections au nord comme au sud (Ted Barris, 1999).

En dépit de l'évident soutien que le gouvernement canadien avait donné pour la conférence de San Francisco, la participation du Canada dans cette commission était loin d'être évidente et le premier ministre King s'opposa longtemps à tout investissement malgré la volonté de St Laurent alors Ministre des Affaires Extérieures et de Lester Pearson, Secrétaire aux Affaires Extérieures (Lester Pearson, 1973, p 135-136). St Laurent considérait que le Canada se devait de trouver une solution au sein de l'ONU pour résoudre la guerre de Corée (Robert Bothwell, 1998, p 67). Il était donc particulièrement impliqué dans cette organisation sur le plan théorique tout au moins. En effet, la pratique s'avéra être une autre affaire et en dépit de l'enthousiasme et de l'idéalisme des diplomates canadiens, ils durent rapidement apprendre qu'une puissance de taille moyenne comme le Canada est limitée dans ses actions.

Ce ne fut qu'après de longues négociations qui impliquèrent également le Président Truman que King consentit à ce que le Canada participât à la Commission Temporaire. Cependant il indiqua clairement qu'il souhaitait ne pas être le représentant de son pays à cette commission et  nomma le Général MacNaughton qui avait déjà participé à la Seconde Guerre Mondiale. Le Canada eut donc la possibilité théorique de jouer un rôle dans cette commission.

Malgré les négociations entreprises par les membres de la Commission, l'accès à la Corée du Nord ne put être accordée. Les élections ne pouvaient donc se dérouler dans le Nord. Les Etats-Unis proposèrent alors qu'elles soient maintenues mais sans la partie Sud seulement. Lester Pearson s'opposa à cette idée car selon lui elle risquait d'entraîner une division permanente de la Corée (Lester Pearson, 1973, p 145). Le Canada, par l'intermédiaire de Pearson, prenait donc position dans cette mission et adoptait une attitude ni influencée par la Grande Bretagne ni par les Etats-Unis : c'était son propre choix, une décision dictée uniquement par ses convictions. Mais, cette attitude ne dura pas longtemps puisque le Canada décida bientôt de soutenir la proposition des Etats-Unis. Il est donc difficile de parler d'une prise de position et d'affirmer que le Canada est l'anti-modèle des Etats-Unis. En effet, si pour la première le Canada avait la possibilité de se lancer dans une organisation internationale pour le maintien de la sécurité collective, et si ce pays pouvait désormais agir sans le consentement de la Grande Bretagne, il devenait dépendant sur le plan économique et militaire d'une autre puissance, les Etats-Unis, et devait donc prendre en compte leur position (Denis Stairs, 1990, p17-8). Le gouvernement canadien pensait en effet qu'en soutenant les propositions du gouvernement américain à l'ONU, il serait ainsi possible d'influencer ou tout au moins de modérer la politique américaine. Ainsi cette puissance moyenne ne s'inquiétait pas tant pour le peuple Coréen  mais essentiellement pour ses relations avec les Etats-Unis et était motivé par la crainte que l'invasion nord coréenne ne devienne le début d'une invasion communiste dans le reste du monde.

Peu après les élections qui eurent pour conséquence de diviser encore plus profondément la Corée, l'armée de la Corée du Nord envahit la Corée du Sud à la grande surprise du monde occidental et leur invasion fut couronnée de succès dans les premiers temps. La réaction Américaine fut rapide. Ainsi, le Président Truman demanda aux Nations Unies de mettre fin à l'invasion et exigea l'envoi de troupes en Corée pour repousser les Nord Coréens. Et, le 27 Juin 1950, avec le soutien des Etats-Unis, le Conseil de Sécurité de l'ONU adopta une résolution demandant le soutien militaire des membres de l'ONU pour aider la Corée du Sud. Cette opération devait être placée sous le commandement des Etats-Unis (Herbert Fairlie Wood, 1966, p10).

St Laurent, devenu Premier Ministre, et d'autres membres du gouvernement hésitèrent longtemps avant d'envoyer des troupes en Corée et finirent par accepter car les Etats-Unis mirent la pression sur Ottawa (Greg Donaghy, 2001, p75). Le gouvernement commença même à craindre un retour à l'isolationnisme américain puisque les Etats-Unis menaçaient d'intervenir seul en Corée. En d'autres termes on peut affirmer que, pendant la guerre de Corée, le Canada se subordonna aux intérêts américains. La pression américaine sur le Canada souligne le manque d'autonomie de ce pays et prouve que cette puissance moyenne ne pouvait se permettre d'aller à l'encontre des intérêts américains. Ainsi, si les Etats-Unis n'avaient pas exercé une pression, on peut se demander si Ottawa aurait décidé d'envoyer des troupes car rien ne laissait présager une telle attitude (Reg Whitaker, 1994, p391).

Ottawa se mit donc à recruter des volontaires pour la mission de l'ONU en Corée. Les raisons quant à l'engagement des volontaires sont très diverses : certains espéraient ainsi gagner plus d'argent ou encore aller à l'aventure et découvrir le monde. Peu cependant mentionnent comme raisons un désir de faire partie d'une mission de l'ONU[1] dans le but de rétablir la paix.

De nombreux volontaires s'engagèrent et le Canada est l'une des puissances moyennes à avoir envoyé le plus de contingents. 27 000 officiers et hommes de l'armée canadienne servirent en Corée. Le Canada fut le troisième pays après les Etats-Unis et la Grande Bretagne à avoir participé à la guerre de Corée qui fut le troisième conflit le plus coûteux dans l'histoire du Canada (Brent Byron Watson, 2004, p176). Cependant il faut se demander si le nombre fait la force et si d'autres critères ne sont pas à prendre en compte dans l'évaluation du rôle du Canada dans cette mission extrême.

D'un côté, les volontaires canadiens s'engagèrent dans une grande variété de tâches : certains faisaient partie des troupes militaires alors que d'autres avaient en charge la partie administrative. Le rôle des vétérans ne doit donc ni être oublié ni être mis de côté (Patricia Giesler, 1985, p 25). En effet, ils parvinrent à réaliser beaucoup avec les moyens mis à leur disposition. Leurs conditions de vie étaient dures, et leur connaissance du terrain très limitée. Mais il faut faire attention à se replacer dans le contexte historique, à une époque donc où les moyens de communication étaient moins développés que de nos jours.

Les soldats canadiens étaient cependant fréquemment mal équipés et mal préparés aux conditions de combat en Asie. Leurs armes légères étaient souvent des modèles anciens et peu perfectionnés et lorsque les armes étaient récentes, leur nombre était largement insuffisant (Brent Byron Watson, 2002, p177). Ce manque important pour avoir des troupes pleinement efficaces indique que le gouvernement Canadien envoya certes des hommes en grand nombre mais ne dépensa pas un budget suffisant pour les équiper. On peut donc affirmer qu'Ottawa ne s'impliqua qu'en surface. Cela peut s'expliquer également par le fait que pendant la guerre de Corée, le gouvernement s'investissait militairement à la fois dans les missions de l'ONU et dans les missions de l'OTAN et qu'il fallait accroître le nombre de soldats ainsi que le budget de l'armée qui avait été fortement réduit après la Seconde Guerre Mondiale.

C'est au cours de la Guerre de Corée que les Américains proposèrent de faire voter par l'ONU une proposition importante pour optimiser le fonctionnement de cette organisation : l'Union pour le Maintien de la Paix. Le Conseil de Sécurité de l'ONU avait eu jusque là comme rôle principal, la résolution de conflits. Toutefois, en raison des droits de veto, sa capacité d'agir pouvait être bloquée par n'importe quel membre permanent. Les États-Unis proposèrent donc que l'Assemblée Générale des Nations Unies (dont les décisions sont prises par consensus majoritaire sans droit de veto) ait le pouvoir d'agir lorsque le Conseil de Sécurité ne réussissait pas à remplir ses fonctions de préservation de la paix, qu'elle soit autorisée à se réunir dans un court délai et à recommander une action collective, action qui pourrait comprendre l'utilisation de la force au besoin, si le Conseil de Sécurité s'avérait incapable de prendre des mesures.

Pearson et le Canada appuyèrent fortement la résolution puisqu'elle revenait sur une de leurs premières préoccupations dès la création de l'ONU à San Francisco, soit le problème du veto. Les Américains s'inspiraient donc d'une idée des diplomates canadiens ce qui montre qu'ils avaient des opinions intéressantes et avaient la possibilité d'influencer l'organisation de l'ONU. Et cette résolution fut adoptée par l'Assemblée Générale le 3 novembre 1950.

En dépit des efforts et de l'avancée des troupes de l'ONU, celles-ci furent mises en échec suite à une offensive de Chine qui apportait ainsi son soutien à la Corée communiste. Les Etats-Unis voulaient que la Chine soit déclarée immédiatement comme un agresseur mais ce n'était pas le cas du Canada qui cherchait au contraire à localiser le conflit. Ottawa fit donc savoir aux autres membres de l'ONU qu'il était important de chercher à négocier avec le gouvernement Chinois pour stabiliser la situation militaire et obtenir ensuite un cessez-le-feu. Ainsi le gouvernement allait à l'encontre des désirs des Etats-Unis et son attitude montre bien sa volonté d'amener la paix et de cesser les conflits armés. Cette puissance moyenne se posait donc ici en anti-modèle des Etats-Unis.

Le président de l'Assemblée Générale, Nasrollah Entezam d'Iran, fut autorisé à mettre en place un comité pour négocier le cessez-le-feu et régler la situation avec la Chine. Il invita Lester Pearson à y prendre part. Cette participation montre que le Canada avait définitivement abandonné sa politique isolationniste et que son rôle et ses capacités de négociateur étaient reconnus par les autres puissances moyennes.

Cependant, la tâche de ce comité apparut vite comme difficile et sans beaucoup de succès : le représentant de Pékin refusa de rencontrer les membres du comité dans les premiers temps. Grâce aux négociations, Pékin devint moins intransigeant et un rapport fut donc rédigé en grande partie par Pearson qui contenait les changements importants pour aboutir à une résolution de l'affaire.

Le Ministre Chinois des Affaires Etrangères promit de retirer ses troupes. Ottawa le jugea sincère mais les Américains n'étaient pas du même avis et soulignaient que le Canada avait agi de manière contraire à leur volonté. Les Etats-Unis continuèrent donc à faire pression pour faire passer une résolution indiquant que la Chine était un agresseur. Lester Pearson refusa cette résolution dans les premiers temps. Cependant il décida finalement de la soutenir et prit donc le même parti que les Etats-Unis. Une telle attitude montre que le Canada se trouvait souvent dans l'impossibilité d'avoir une décision différente de celle des Etats-Unis et que le terme de négociations infinies pour obtenir la paix doit donc être fortement nuancé.

La Chine était donc désormais considérée comme un agresseur et la guerre de Corée s'installa progressivement dans un conflit long et coûteux où il n'y avait pas de place pour une puissance moyenne comme le Canada (Reg Whitaker, 1994, p387).

Ainsi, ce ne fut pas avant l'hiver 1952 que le Canada eut l'occasion à nouveau  de prendre part aux négociations. En effet, en 1952, Lester Pearson fut élu président de l'Assemblée Générale et trouver une solution au conflit en Corée devint son travail principal tandis qu'il commençait à avoir de sérieux doutes quant à la politique des Etats-Unis (Lester Pearson, 1973, p184).

Au cours des négociations concernant le sort des prisonniers de guerre, Pearson s'associa au représentant Indien. Et ils tentèrent ensemble de trouver une solution acceptable par tous les partis y compris les Etats-Unis.

Le 27 Juillet 1953, l'armistice fut signé. Quand la guerre prit fin, 1 577 Canadiens avaient été blessés et 312 d'entre eux allaient mourir. Après la fin des négociations les forces canadiennes restèrent encore en place pendant quatre ans. Le diplomate Canadien Chester Ronning écrivit que le Président des Etats-Unis accepta finalement les propositions du Canada[2] (Reg Whitaker, 1994, p399). Cependant cette affirmation semble quelque peu exagérée dans la mesure où elle est difficile à vérifier puisque la littérature historique sur la période ne mentionne pas une présence Canadienne importante dans les négociations qui amenèrent la fin de la guerre (Denis Stairs, 1990, p159-205).

Avec la Guerre de Corée, Ottawa prit véritablement conscience du prix à payer pour avoir le soutien militaire et économique des Etats-Unis. Et la possibilité d'une action indépendante et d'opinions différentes de celles des Américains a ainsi besoin d'être remise en question. En effet, lorsque les diplomates canadiens tentèrent de faire valoir leur avis si celui-ci était différent de l'opinion des Américains, ils se heurtèrent à des sentiments d'irritation face à ce que les Etats-Unis considéraient comme de l'insubordination (Reg Whitaker, 1994, p400). Au cours de la Guerre de Corée, les diplomates canadiens suivirent la politique américaine à plusieurs reprises et oublièrent de se demander si les Américains se préoccupaient quelque peu de ce que les diplomates canadiens en pensaient. Il faut également noter que le Canada était sans la puissance ou le prestige nécessaire pour mettre en place une politique qui créerait un système efficace de sécurité collective.

La Crise de Suez

La résolution de la crise de Suez fut soumise aux Nations Unies peu de temps après son commencement. Anthony Eden qui fut élu Premier Ministre en Grande Bretagne en 1955 espérait faire durer l'illusion quant à la puissance passée de son pays et ce, en dépit des difficultés économiques et militaires. En 1954, les troupes britanniques se retirèrent du canal de Suez qui restait la propriété d'une compagnie privée étrangère. Nasser qui était à la tête de l'Egypte et qui apparaissait comme un tyran comparé souvent à Hitler commença à tenir une politique qui irritait de plus en plus les puissances occidentales. Lorsque le gouvernement britannique annonça qu'il n'aiderait pas Nasser financièrement pour la construction d'un nouveau barrage, les relations entre les deux pays s'enflammèrent à nouveau. Suite à ce refus, Nasser nationalisa le canal de Suez, ce qui allait avoir une influence économique sur la Grande Bretagne mais aussi sur la France et Israël (Herman Finer, 1964 p 59). Ainsi, le 29 octobre 1956, les forces militaires britanniques, françaises et israéliennes débarquèrent sur le sol égyptien. Ils n'avaient cependant pas le droit de mener une telle action dans la mesure où elle violait la souveraineté de l'Egypte et où elle n'était pas soutenue par une organisation multilatérale comme les Nations Unies.

La Grande Bretagne avait espéré que le Canada les soutiendrait. Cependant dès le début, Pearson et d'autres diplomates canadiens indiquèrent clairement qu'il n'en était pas question (Lester Pearson, 1973, p 228). Ainsi, pour la première fois, le Canada n'allait pas soutenir la Grande Bretagne dans une affaire de politique internationale ce qui montre un grand pas en matière d'autonomie. En effet, depuis le Statut de Westminster et la déclaration Balfour, le Canada avait légalement le droit d'agir ainsi mais ne s'était jamais ouvertement opposé à une action du gouvernement britannique. La crise de Suez apparaît donc comme une mission extrême et comme un exploit pour le Canada.

Les diplomates canadiens comprirent rapidement qu'il fallait trouver une solution au conflit. Mais ce n'était pas tant le sort des Egyptiens qui les préoccupaient que l'apparition de tensions qui pouvaient avoir une répercussion importante pour le Canada. Il y avait ainsi le risque de division du Commonwealth car ses différents membres avaient des opinions opposées par rapport à l'action de la Grande Bretagne. La crise créa également des divergences importantes entre la politique des Etats-Unis et de la Grande Bretagne. Pour le Canada, il y avait donc le danger de devoir choisir entre la position des Etats-Unis et celle de la Grande Bretagne alors que ces deux pays restaient des partenaires importants (John Robinson Beal, 1964 p 109). Il fallait donc intervenir rapidement pour éviter un enlisement du conflit et une détérioration de la situation internationale. Ainsi, le Canada a certes la réputation d'être un modèle de générosité et de paix mais il n'en faut pas pour autant oublier que ce pays y trouve des intérêts bien personnels.

Le 1er novembre 1956, une Assemblée Générale se réunit en session spéciale. Une résolution américaine fut présentée, exigeant un cessez-le-feu immédiat, un arrêt du mouvement des forces et un retour à la liberté de navigation dans le Canal de Suez.

Cependant, Lester Pearson ne considérait pas cette résolution comme la meilleure et pensait qu'elle ne permettrait pas de maintenir la paix sur le long terme (John Robinson Beal, 1964, p 109). Les Etats-Unis ne laissèrent pas le temps au Canada de s'exprimer avant que la résolution ne soit votée. Une telle attitude indique que les Etats-Unis menaient les débats et que peu de pouvoir était laissé aux puissances moyennes comme le Canada. Et le 2 novembre 1956 la résolution fut donc adoptée par 64 voix contre 5 et 6 abstentions dont le Canada.

Cependant, peu de temps après, Lester Pearson proposa la mise en place d'une force de paix internationale sous le nom de Force d'Urgence des Nations Unies (FUNU) (Abdel-Latif M. Zeidan, 1976, p 22) et il reçut le soutien des diplomates américains. On peut donc affirmer que si ces derniers n'avaient pas été favorables à la proposition, Pearson aurait probablement renoncé.

Le Canada apparut comme un moteur possible dans la résolution de ce conflit dans la mesure où il n'avait pas d'intérêts économiques dans la région et n'avait pas de passé colonial. Lester Pearson était estimé aux Nations Unies comme en Grande Bretagne. Il avait été président de l'Assemblée Générale de 1952 à 1953 et connaissait donc parfaitement le fonctionnement de cet organe. Ses relations à Washington comme à Londres donnèrent de la force à sa proposition dans les deux capitales. De plus, le Canada avait déjà participé au maintien de la paix au Moyen Orient. Les Etats-Unis étaient également conscients que si ils proposaient officiellement une résolution pour la création d'une force d'urgence, cela risquerait de poser des problèmes à cause du contexte et des idéologies extrêmes de la Guerre Froide d'autant qu'ils proposèrent le 3 novembre 1956 deux résolutions qui furent rejetées. On peut aller jusqu'à affirmer que le commandement des Nations Unies semblait passer des mains des Grandes Puissances à celles des puissances de taille moyenne (Donald Cameron Watt, 1957, p 34). Le Canada eut donc la possibilité de prendre part à cette mission extrême dans la mesure où si les Grandes Puissances ne lui avaient pas laissé plus de liberté d'action, la situation serait restée bloquée.

Lester Pearson fit preuve de grandes qualités de négociations pour faire accepter la Force d'Urgence. Sa proposition indiquait qu'une force devait être constituée et maintenue jusqu'à la signature d'un accord de paix et jusqu'à la mise en application de celui-ci (Lester Pearson, 1973, p 249).

Il n'eut que peu de difficultés à convaincre le Secrétaire Général des Nations Unies mais la tâche fut plus difficile avec les membres du Cabinet. Le manque de soutien immédiat empêcha Pearson d'agir aussi rapidement qu'il l'aurait souhaité et montre également que tous ne soutenaient pas la participation active du Canada dans les missions extrêmes de l'ONU. Le chef de l'opposition Conservatrice, W. Earl Rowe, et Howard Green apparurent comme deux grands critiques de l'attitude de Lester Pearson. Et Howard Green alla même jusqu'à affirmer que le Canada devrait voter pour un gouvernement qui ne poignarderait pas le meilleur ami du Canada dans le dos. (John Robinson Beal, 1964, p 118) Ainsi le gouvernement Libéral de St Laurent était fortement critiqué pour son manque de soutien à la Grande Bretagne. On peut donc affirmer qu'une mentalité coloniale était encore présente.

Malgré ces critiques, les membres du gouvernement Libéral apportèrent leur soutien à la proposition de Pearson : St Laurent ou encore Ralph Campney, Ministre de la Défense Nationale, encouragèrent Pearson.  Ainsi, après un débat de quelques heures, les membres du Cabinet donnèrent leur approbation. Cependant, les Etats-Unis restaient sceptiques. Il fallut accepter leur désir de légère modification concernant la proposition initiale de Pearson. Ainsi, celle-ci fut certes initiée par Pearson mais les Etats-Unis ne purent s'empêcher de la modifier avant de donner leur accord.

Pendant la nuit du 3 au 4 novembre 1956, la résolution fut approuvée par 57 pays et 19 pays décidèrent de s'abstenir. La Force d'Urgence de Nations Unies fut donc établie et composée de 6 000 soldats et le Ministre de la Défense recommanda d'envoyer 1 000 soldats canadiens. Le Major Général canadien E.L.M. Burns fut nommé commandant en chef. Qu'un Canadien soit nommé à la tête de cette force, est une preuve de la reconnaissance quant à l'investissement du Canada pour la mise en place de cette Force d'Urgence (Ralph Campney, 1956, p 56).

Cependant les Canadiens n'étaient pas au bout de leurs problèmes dans leur désir de participer militairement à cette mission. En effet, Nasser était fortement réticent à accepter un contingent constitué de soldats canadiens. Et lorsque ceux-ci arrivèrent brandissant fièrement le même insigne blanc que la Marine Royale Britannique, les Egyptiens menacèrent de faire couler leur bateau qui était à peine différent de celui des Britanniques (Lester Pearson, 1973, p261). D'autres raisons peuvent expliquer une telle attitude de la part de Nasser. En effet, le régiment qui avait été envoyé en Egypte, les Queen's Own Rifles, marchait derrière un drapeau ayant un rappel du drapeau Britannique. De nombreuses infanteries avaient dans leur nom la mention d'un mot faisant référence à la royauté. Les uniformes canadiens ressemblaient à ceux des Britanniques. De telles appréhensions de la part des Egyptiens quant à la venue de soldats canadiens montrent que le Canada était encore associé à l'ancienne puissance impériale britannique dans les esprits.

Nasser finit par affirmer qu'il était préférable de renoncer à la présence des Canadiens dans la force d'urgence. En dépit des négociations menées par Lester Pearson et d'autres diplomates canadiens ou non, Nasser s'obstina et E.L.M. Burns affirma finalement qu'il serait préférable pour les Canadiens de participer de manière administrative et médicale à cette mission puisque l'on manquait de personnel dans ces deux domaines (E.L.M. Burns, 1976).

Le soir du 6 novembre, la Force d'Urgence des Nations Unies fut déployée sous le commandement Général Burns qui joua un rôle important et avait déjà une expérience dans les problèmes politiques et logistiques de cette région. En effet, il avait précédemment commandé une mission de l'ONU basée à Jérusalem en 1954. Selon lui, peu importaient les imperfections de l'ONU, l'idéal pour la prévention d'une guerre qui pourrait détruire le travail et la pensée d'un nombre incalculable d'hommes et d'années se trouvait dans la Charte des Nations Unies. Il ajouta également que toute personne qui croyait en cet idéal avait le devoir de mettre tout en œuvre pour que cet idéal devienne une réalité. Une telle affirmation montre que Burns était pleinement conscient de la nécessité de travailler en collaboration rapprochée avec les Nations Unies et souhaitait s'investir activement dans les missions pour le maintien de la paix.

Les négociations pour obtenir le retrait des troupes Israéliennes demandèrent beaucoup de temps et le Général Burns réussit à les mener avec prudence et diplomatie. Il négocia habilement avec le commandant Israélien, le Général Moshe Dayan qui était très réticent au début. Le retrait eut effectivement lieu, cependant les tensions réapparurent peu de temps après. Ainsi, le succès de Burns fut mitigé.

La crise de Suez représenta à la fois des risques et une opportunité pour le Canada. Le gouvernement démontra qu'il était possible de participer à des missions extrêmes pour des puissances de taille moyenne dans la mesure où elles n'étaient pas autant emprisonnées dans des conflits idéologiques que les Grandes Puissances (Barbara McDougall, 1992, pX). Cette crise peut apparaître comme une victoire pour l'homme qui contribua à la mise en place de la Force d'Urgence des Nations Unies et qui reçut pour cela le Prix Nobel de la Paix en 1957 (Costas Melakopides, 1998, p40).

Cependant, le rôle de Lester Pearson a besoin d'être nuancé et certains historiens allèrent même jusqu'à affirmer que son investissement et ses liens avec les Etats-Unis contribuèrent à la victoire des Conservateurs dans l'élection de 1957 (J.L. Granatstein, 2004, p32). En effet, dans cette crise, le gouvernement ne donna pas son soutien à la Grande Bretagne, la mère patrie encore pour certains notamment pour les Conservateurs (Lester Pearson, 1973, p 272).

De plus, la mise en place de la Force d'Urgence des Nations Unies fut loin d'être parfaite et c'est probablement l'une des raisons qui peut expliquer qu'en 1967 le conflit réapparut entre l'Egypte et Israël et que l'Egypte exigea le retrait total des membres de la Force d' Urgence des Nations Unies.

La Force d'Urgence des Nations Unies est un exemple important qui montre à la fois l'importance et les limites des forces de maintien de la paix de l'ONU. En effet, cette mission réussit à mettre fin à une guerre qui aurait pu devenir particulièrement destructrice mais en l'absence d'autres efforts pour maintenir la paix, le conflit reste aujourd'hui encore irrésolu.



[1] Remarque établie suite aux entretiens personnels avec trois vétérans de la Guerre de Corée : D.R. Soper le 14 Juin 2004 à Winnipeg, Canada; Harold Joseph Payne le 15 Juin 2004 par téléphone; Robert Ernest Long le 16 Juin 2004 par téléphone

[2] “The President of the

United States finally accepted the Canadian view and ordered the American representatives at Panmunjom to offer armistice terms as endorsed by the UN.”

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