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Depuis lors, je poursuis avec Patricia cette tentative de cure et je constate les progrès de ma patiente. Je ne sais pas encore où nous conduira cette expérience, mais je sais désormais que la compassion, pardon, l'empathie, est une arme efficace pour faire reculer les frontières de la souffrance.
Publié par felixmartin à 23:48:57 dans Nouvelles d'hier | Commentaires (0) | Permaliens
Retour arrière. Je suis psychanalyste, freudien. J'exerce dans mon cabinet à titre indépendant, je consulte également à l'hôpital psychiatrique des Pénitents, grande bâtisse XIXe, bordée de son parc ombragé à l'entrée de la ville. Enfin, le mardi et le jeudi, je professe à l'université pour les étudiants du DESS de psychologie clinique. J'ai acquis en vingt années de métier une solide réputation, la confiance de mes pairs, le respect, voire l'admiration, de mes étudiants, et de réels progrès de mes patients. J'accumule avec mes conférences, mes articles, une certaine notoriété, au moins dans le petit monde de la psychanalyse freudienne, qui dépasse le cercle de ma ville provinciale et remonte par les courants jusqu'à Paris, où certaines de mes hypothèses, pas encore des théories, sont commentées dans la presse spécialisée. Je peux, sinon m'enorgueillir, au moins me satisfaire de mon parcours et, les nuits d'insomnie, énumérer mes brillantes étapes.
Lorsque j'ai reçu Patricia pour la première fois dans mon cabinet, j'étais parfaitement conscient de ses difficultés psychologiques. Patricia est une jeune femme de vingt-quatre ans, plutôt jolie, à la bouche peut-être trop fine -certains vous diront qu'elle dénote son manque de confiance mais je n'aime pas les raccourcis trop rapides. De longues jambes, un corps élancé, une courte chevelure brune. Des cils épais, un regard... voilà c'est ça qui frappe : son regard, lointain et vague. Lorsqu'elle vous regarde, Patricia vous annonce non pas des tempêtes mais des orages d'été : ceux qui apaisent quand la tension de la chaleur a été trop forte. Au cours de ce premier rendez-vous, je l'ai écouté exposer dans un long monologue -les monologues se prêtent à ma profession plus que les dialogues- ses difficultés, ses souffrances, en mots courts et essoufflés. Patricia appartient à une famille plutôt bobo, comme on dit, ouverte à la psychanalyse, relativement cultivée, son père est architecte. Patricia a été quelque temps étudiante aux beaux arts, puis en littérature comparée, et finalement en ethnologie. Rien de concluant, me dit-elle, ses difficultés de vivre l'empêchant de conclure dans ses études. Je l'ai écouté avec toute l'attention que ma profession nécessite. J'avais déjà compris par sa présentation hachée, ses respirations, ses détournements, que je n'avais pas affaire à une patiente habituelle. Il est bien connu que la cure psychanalytique ne soigne que les névroses, quand elle y parvient. La règle est simple : en cabinet, un freudien ne soigne pas les psychoses, obligation de se référer à un autre cadre. La déontologie de l'obédience freudienne, à laquelle j'adhère pleinement, est très explicite sur ce point. Je n'ai qu'à m'y conformer et à renvoyer Patricia auprès du Centre des Pénitents. Rien d'autre à décider. Au lieu de quoi, orgueil, direz-vous, je me remémorai mes récentes hypothèses, tout mon parcours -je ne vous le refais pas une deuxième fois- et je déclarai en un claquement de doigts : « J'ai une place pour vous, les vendredis à 14 heures, cela vous conviendrait-il ? » C'est ainsi que Patricia, une patiente psychotique, entama une cure psychanalytique dans mon cabinet.
à suivre
Publié par felixmartin à 22:36:22 dans Nouvelles d'hier | Commentaires (0) | Permaliens
Elle se tenait debout devant ma bibliothèque et je la voyais poindre son révolver dans ma direction. J'étais incapable de savoir si, oui ou non, l'arme était chargée. Je me contentais de me tenir à l'abri derrière le dossier de mon fauteuil, à genou sur le plancher, dans un geste de suppliant. Entre ses phrases criées, indistinctes, le silence de mon bureau. Dehors, sur les quais, les voitures attendaient que le feu passât au vert. Il m'était impossible de me pencher à la fenêtre de mon cabinet pour crier aux conducteurs dans quel danger je me trouvais, ce vendredi vers 14 heures en plein cœur de la cité. J'attendis encore dans cette fâcheuse posture que la jeune femme se calmât. Au fond, je savais qu'en aucun cas je n'aurais pu jeter au monde un « sauvez-moi », j'étais trop dépité de me retrouver ainsi dans la pointe de mire d'une patiente qui me tenait à sa merci et qui me faisait goûter à l'effarement. J'évoquais un bref instant le regard de mes pairs penchés sur cette scène qui n'avait rien de biblique. Cette ligne de mire me remettait en cause, et pour tout dire me reléguait au ban de ma société.
à suivre
Publié par felixmartin à 22:28:41 dans Nouvelles d'hier | Commentaires (0) | Permaliens
Elle a touché les arbres, leurs feuilles se sont desséchées, elle a marché sur le lit de la rivière, il a coulé à flot, couleur de sang, elle a touché son genou, elle s'est mise à boiter. Elle regardait derrière les croix noires au-dessus des tombes, les fosses encore ouvertes où les hommes debout, nus, attendent la mort. Dans le silence de l'horreur, dans le silence, par respect pour ceux-là qui déjà ne souffraient plus, par respect pour ceux-là qui se souviendraient de leurs pères, ensevelis pour toujours. L'Histoire, majestueuse, aux seins massifs, avançait le regard oublieux. Comment pourrait-elle les voir ces tombes ? Sa démarche lente et assurée recouvrait d'ombre les tombes, les tombes et l'agonie lente et cruelle des hommes debout dans la terre noire. Le lendemain, les herbes folles recouvraient les charniers. L'homme marchait debout dans la ville reconstruite par-dessus. Assane s'éveilla en sursaut, la langue pâteuse. Il détestait s'endormir dans le train. Le jeune homme continuait à puer. Il se leva pour boire un café et oublier son rêve. Ava portait au bras, gravé, un numéro bleu. Entre Lyon et Paris, il lut dans le journal acheté à la gare qu'une jeune femme avait brûlé dans un incendie accidentel. Ava s'était endormie oubliant d'éteindre sa cigarette. Le temps de l'oubli était venu.
Publié par felixmartin à 22:17:57 dans Nouvelles d'hier | Commentaires (0) | Permaliens
Il héla un taxi et l'accompagna jusqu'à son domicile. Elle ne résista pas quand il entra avec elle. Elle était troublée par sa déclaration alors qu'ils se tenaient sur le pont et qu'elle lui donnait la preuve de sa déchéance à elle. Cette scène se répétait depuis des mois sans qu'elle ne tentât rien pour l'empêcher. Au contraire, elle portait sa déchéance en témoin, en preuve. Elle voulait encore plus de vermine pour se haïr tout à fait, regarder les regards propres des civilisés autour d'elle et leur montrer son visage de Gorgone. Elle pensait à d'anciens amants. « Ils m'ont appris à rire, à chanter dans la vie. Leurs mains dans mon corps, ils m'ont appris à crier. Avec le temps, ils sont partis ou je suis partie ; ils ont laissé mon sourire se figer, mes chants se blesser et mes cris se taire. » Elle pensait au premier qui lui avait appris à marcher et qui était parti trop tôt dessous la terre.
Sa tête, alourdie par le vide qui l'encombrait, lui interdisait tout espoir et elle ne s'approcha pas d'Assane. Elle réclamait du feu pour sa cigarette blonde. Elle vacilla jusqu'à la cuisine et se pencha au-dessus de la cuisinière. Ses cheveux blonds valsaient au-dessus des flammes. Elle s'étala sur un canapé. Malgré son effondrement elle restait superbe et intouchable. Sa cigarette entre les lèvres oubliées, elle regardait Assane avec reconnaissance mais quand il voulut l'embrasser, elle le supplia de partir. Il ne l'écouta pas et resserra son étreinte. Il empoigna sa nuque longue, approcha sa bouche à sa bouche, glissa sa langue entre ses lèvres ouvertes. Leur souffle se mêlait, haletant. Ses mains modelaient ses jambes, ses cuisses chaudes tremblaient. Il la déshabilla pour sentir sa peau, son odeur de désir. Agenouillé, il glissait son visage, son torse lisse, son sexe dressé, sur tous les points tendus d'Ava. Et ses râles accentuaient encore sa quête. Elle eut à peine à le guider jusqu'à son point le plus humide. Il la pénétrait déjà. Avide, elle en demandait davantage.
à suivre
Publié par felixmartin à 10:21:07 dans Nouvelles d'hier | Commentaires (0) | Permaliens
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