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Ses sept dernières paroles | 26 septembre 2007

 

"Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu'ils font."
Évangile selon Luc

"En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis."
Évangile selon Luc

A sa mère : "Femme, voici ton fils". A son disciple : "Voici ta mère."
Evangile selon Jean

"Eli, Eli, lama sabactani ?"
"Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?"
Évangiles selon Marc et Matthieu

"J'ai soif"
Évangile selon Jean

"Tout est accompli."
Évangile selon Jean

"Père, entre tes mains je remets mon esprit''.
Ayant dit cela il expira.
Évangile selon Luc

Publié par felixmartin à 22:09:34 dans Nouvelles d'hier | Commentaires (0) |

Paul Agostini | 14 juillet 2007

- Mon Renard, tu m'as manqué. C'était comment New York ?

- Noir et blanc.

- Et ici ?

- Rien. Nothing. Degré zéro sur Paul Agostini. Qu'as-tu trouvé là bas pour notre enquête ?

- Il est bien arrivé par bateau. J'ai remué toutes les archives du port pour flairer sa trace. Une semaine de boulot avec les flics new-yorkais. L'adjudant Garett a été mon guide. Intéressant leurs méthodes. Whisky sur la 42e rue, bière à Broadway, vin rouge à Manhattan. Le best, cognac d'Angoulême à Big Apple. Que du bon. De la glace aussi et du salpêtre.

- Et le ground zero ?

- La place des tours perdues, pas eu le temps d'aller visiter un trou.

- Vraiment ?

- Putain, on a dit, on parle pas de vie privée au bureau.

- On est entre nous.

- Bon, d'accord, j'ai fait quelques virées. Les Américaines, enfin, surtout celles qui viennent du Mexique, sont abordables. Bon, je te parle de ma queue ou de mon enquête ?

- Commençons par ton enquête. Ca dit quoi sa trace ?

- Facile, le 1er mars 1999, arrivée au port de New York, paquebot Independance. Tu sais que Paul déteste l'avion. Donc inutile de relire les archives de JFK. Là où ça se complique, c'est la suite de son séjour.

- Salut les blaireaux, alors Guy t'as retrouvé ton renard ?

- Hello, la Rose, bon week end ?

- Rosa, je t'ai déjà dit de m'appeler Rosa.

- Rose, Rosa, quelle différence ? Pour une lettre !

- Rosa, mes parents étaient communistes, n'oublie pas cette différence, pas comme tes bof à deux balles du quartier Est.

- Pas d'insultes pendant le service, ma Rose, heu Rosa.

- Tiens, c'est pour vous.

- C'est quoi ?

- Des madeleines.

- Rosa, tu es géniale, tu as passé ton week-end à faire des madeleines.

- Regarde-moi bien Guy, est-ce que j'ai une tête à préparer des madeleines. Non, c'est ma mère, Yolande, qui les a préparées. Moi je suis sympa, je pense aux collègues, je vous ai amené des madeleines.

- Ca m'rappelle une chanson.

- Non, dans la chanson c'est des bonbons.

- Non pas celle-là : Madeleine elle aimera ça.

- Moi ça me rappelle les odeurs. L'odeur des madeleines de mon enfance. Mon souvenir d'enfance c'est la bouse de vache, celle des pâturages de l'Hirmentaz, avec les grosses vaches et leurs cloches au cou.

- Ca y est le voilà à faire son couplet sur la Savoie.

- La Haute-Savoie, la Haute, ne défigure pas tout s'te plait.

- Moi, ça me rappelle Magdalena, Marie-Madeleine, la pécheresse aimée de Jésus. Renard, ça a donné quoi les States ?

- J'ai bien démarré, il est arrivé au port de New York, comme on l'avait deviné. Après, visite-éclair chez le mac de Riverdale, à Brooklyn.

- Tout finit à Brooklyn.

- Tout commence. Là, on sait qu'il a séjourné trois mois, après partance.

- Où ça ?

- Nouveau paquebot destination Brésil.

- Qui va au Brésil ? Moi je suis partante ! C'est bientôt Carnaval.

- J'ai mailé à ceux d'Interpol, j'attends une réponse pour connaître escale et jour d'arrivée. Après on avisera.

- Il va se mettre au vert au Brésil, c'est quoi son ticket cette fois-ci ?

- Salut Rosa, bien ton week-end ?

- Salut Carlotta.

- Vous n'en avez pas marre de tous vos noms en A.

- Quoi ? Carlotta, c'est plus court que Marie-Charlotte. J'ai passé un week-end à garder mes neveux, 5 et 7 ans. La petite a passé en boucle la belle au bois dormant, version Disney.

- Bon, les filles c'est pas que vous gênez mais nous on bosse, donc allez pintader ailleurs.

- Sale macho, moi aussi je bosse, sur l'enquête de la tarentaise, c'est pas du gâteau. Salut, Rosa.

- Ouais, je me souviens bien de ce Disney. Drôle. L'histoire de la fée carabosse qui envoie ses sbires chercher la princesse. Quels cons, pendant quinze ans ils cherchent un bébé, ils ont oublié que la princesse a grandi, qu'elle est devenue une belle jeune fille à marier... Putain, les mecs, j'ai trouvé.

- Quoi, t'as trouvé quoi ?

- Je résume. Ca fait trois ans qu'on cherche partout notre Paul Agostini. C'est pas Paul qui faut chercher. Ajoutez un A et vous aurez la clé de votre énigme.

- Quoi, Rosa, tu vas nous faire croire que tu es sur une piste ?

- Evidemment, votre enquête, je vous l'ai résolue avec un simple « A » de trop.

- Tu peux être plus claire.

- Que va faire au Brésil un trafiquant dans le genre de Paul Agostini qui a Interpol à ses trousses ? Se refaire une identité. Et Paul Agostini, c'est connu, a des tendances, disons homo. Déjà repéré déambulant avec de la coke plein les poches de sa robe à froufrou les nuits de pleine lune dans l'île verte. Quoi de plus tentant que prendre une identité féminine pour rentrer au pays incognito ? Tout est dans la finale : rose, rosa, Marie-Charlotte, Carlotta, Madeleine, Magdalena. Je rajoute un «A » à mon passeport et illusion d'artistes, je suis en France. Cherchez une femme, vous trouverez l'homme.

- Redis-moi, coéquipière, c'est qui tes mentors ?

- Ca va mes blaireaux, ça fait deux ans que je fais équipe avec vous. Je vous dois tout, même mon cul de poulet.

- Renard, tu m'appelles le Fredo, je le veux dans le poulailler demain à la première heure. Notre indic est aux premières loges pour avoir entendu parler de Paula Gostini. Fixe-lui rendez-vous sans tarder.  

(à suivre, si j'ai le temps, l'envie, ...)

Publié par felixmartin à 16:09:34 dans Nouvelles d'hier | Commentaires (1) |

La vieille horloge | 27 juin 2007

Dans la rue, les piétons avancent sous la grosse horloge. Leurs démarches n'est pas toujours la  même : certains vont tète baissée, d'autres traînent les pieds, un tel regarde les vitrines, tel autre les fesses des femmes. Une se tord la cheville en courant sur ses talons aiguilles. Un relève son chapeau pour goûter au ciel. Chacun, pourtant, a dans la tête la même préoccupation : avancer, prendre le chemin le plus court pour rejoindre sa destination. L'horloge, l'œil en cyclope, les dévisage, en suit parfois un plus longuement pour deviner où va sa course. Mais elle est coincée là-haut, à ne rien faire. Impossible de courir, ni même de dormir : son œil s'ouvre tout le jour et toute la nuit.  Ne pas dormir ne la gêne pas vraiment. Son regret, qu'on entend dans ses soupirs, c'est de ne pas pouvoir rêver. Elle s'empare alors des rêves des passants qui vont plus bas au-dessous de son cercle noir. Tantôt, elle devient pianiste aux belles mains, tantôt belle ouvrière aux mains habiles. Parfois, elle a la jambe ronde d'une jeune femme, ou d'autres fois le pantalon droit d'un homme d'affaires. Elle vit toute leur vie en un clin d'œil, le temps que le passant surgisse du coin de la rue et passe en-dessous pour disparaître dans le vide derrière elle. Derrière. La magie de ce monde qu'elle ne voit pas : la rue est-elle encore longue ou s'interrompt-elle tout à coup ? Peut-être débouche-t-elle sur une place ombragée où jouent des enfants, avec des balançoires, des tourniquets et un marchand de glaces. Ou bien encore la bâtisse blanche d'un ministère aligne le long du trottoir ses fenêtres hautes à petits carreaux : le ministère de l'heure et des horloges.

Un jour -l'horloge s'en souvient comme si c'était hier- l'aiguille de ses heures s'est perdue. Bientôt, l'aiguille de ses minutes s'est détachée elle aussi. Il n'est resté que le cadran vide et absurde qui a continué de fixer les passants avec ses chiffres romains devenus muets. Tous les passants ont oublié qu'autrefois ils réglaient leurs pas sur elle. Le matin, ils se pressaient, tandis que le soir, ils prenaient le temps de la saluer avant de regagner leur logis. Maintenant, les piétons oublient tout simplement de lever les nez et si, par habitude, ou par hasard, ils jettent encore un regard distrait là-haut, ils s'irritent contre cet objet laid qui a perdu sa fonction. On ne peut pas me laisser comme ça éternellement, soupire-t-elle. Eternellement ! Le temps s'aplatit dans sa tête. Quand elle tournait rond, au fond elle n'y pensait pas au temps. Elle laissait faire. Parfois, elle remarquait : « Tiens, trois heures moins onze, le petit monsieur n'est pas encore sorti de son allée pour prendre le tramway. Il sera en retard aujourd'hui. » Elle sourit en pensant qu'autrefois, elle s'irritait quand l'aiguille des minutes paressait et prenait du retard. Elle grommelait et le tictac bourdonnait plus fort. Elle espère qu'un jour un passant, obsessionnel de l'ordre, lèvera les yeux sur elle et pensera : bizarre, cette grosse horloge n'a pas d'aiguilles. Il en aura des frissons parce que l'étrange, surtout dans les petites choses de la vie, étourdit. Ou bien, il y aura un fonctionnaire zélé, on en trouve partout, qui aura remarqué l'absence d'aiguilles et signalera cette anomalie au bureau des horloges de la ville. En attendant l'horloge continue de poser son regard cyclope au dessus des passants. La nuit tombe et elle soupire à la lune qui ne la voit pas.

Publié par felixmartin à 20:17:21 dans Nouvelles d'hier | Commentaires (0) |

La demande en mariage | 07 juin 2007

 Alors que les cloches sonnaient les vêpres, Joseph, le marchand de bois, s'était lavé, parfumé, avait revêtu son costume neuf, lissé un chapeau de feutre, pris une canne en noyer brun et avait remonté la rue jusqu'à la mairie. Sur son chemin, les hommes le saluaient et les femmes souriaient à demi. Les enfants suspendaient un instant leurs jeux bruyants, ne sachant trop si la canne serait utilisée contre eux. Quand Joseph surgissait dans une ruelle, les vieux du village juraient sur son passage et les vieilles croisaient les doigts. On se souvenait de son premier mariage qui n'avait duré qu'un jour. La pauvre épouse, une jeunette, avait fui la nuit même des noces et le pape dut accorder le divorce. Les paysans surnommaient Joseph, le taureau du village parce qu'une fois il avait soulevé d'un coup, sans plier les reins, un jeune taureau pour le hisser dans le camion du boucher à qui il avait vendu la bête. Ce surnom les femmes le lui donnaient pour d'autres raisons. Trapu, les membres courts, le visage basané, creusé de rides paysannes, Joseph se tenait ramassé, prêt à bondir. Ses doigts cassés, souvenirs de la guerre des tranchées, tricotaient inlassablement une pipe noircie qu'il allumait rarement. Le seul soin qu'il accordait à sa toilette était de parfumer sa chevelure noire -qu'il avait belle- avec de la brillantine de qualité. Cette odeur de lavande contrastait avec son allure générale, il le savait et en jouait.

Ce soir-là, Joseph avançait tranquille, un sourire, que sa moustache abondante masquait à demi, effleurait à ses lèvres. Il grimpa les quelques marches du perron, le maire, le père Pasquier, apparut sur le seuil comme s'il l'attendait. Il le reçut dans la pièce qui servait tout à la fois de bureau et de salle de réception : une grande salle rectangulaire, éclairée par trois larges fenêtres qui montaient jusqu'au plafond. Le maire était plutôt grand et bien bâti. Il s'assit, pour ne pas gêner son hôte qui, il le savait, maudissait sa petite taille. Il invita Joseph à en faire tout autant. Le maire savait bien pourquoi Joseph était monté jusqu'à la mairie mais il attendait que le marchand parlât le premier. Il servit deux rations de gnôle dans des petits verres épais. L'autre ne prit pas de détour et tout de go annonça. « Ecoute, le maire, tu sais pourquoi je suis ici. Avant l'été nous en avons déjà parlé ensemble. Le bois a encore pris de la valeur, toute la reconstruction après les années de guerre n'en finit pas. Ta fille ne manquera de rien, tu peux en être sûr et quand mes bûcherons redescendront avec les troncs lisses et droits, on fera la fête. Maintenant, tu peux m'accorder la main de ta fille aînée. » Il s'arrêta là et but à petites gorgées. Le maire avala d'un coup. Il admirait Joseph, sa puissance en affaire tout comme sa force physique. Il redoutait l'avis de la Louise, sa femme, qui craignait que leur fille tombât entre de mauvaises mains : « Une brute pareille. Il n'a rien d'humain. » Le gaillard avait vu juste en se rendant à cette heure à la mairie : la femme du Pasquier et ses deux filles, Joséphine et la plus jeune Pernette, se rendaient toutes trois à l'église avant l'heure du dîner. Dans la cuisine, la soupe chauffait et à leur retour, la Louise servirait le repas. Le maire remplit à nouveau les verres et cette fois-ci but lentement pour faire patienter son hôte. A la fin, il ne pouvait plus différer sa décision : « As-tu parlé à ma fille ? » Joseph fit signe que non. « Si elle est d'accord, moi aussi. » Il ne parla pas de son épouse, après tout la mère accordera ce que la fille désire. Trois coups carillonnèrent à la grosse horloge en bois qui ornait l'un des murs. C'était la demie. « Attendons-les, autant leur parler dès ce soir. » Ce pluriel ennuyait Joseph, il voulait éviter la mère. Il savait qu'elle écoutait les commères qui racontaient n'importe quoi sur lui. Habituellement, il souriait quand Paulette, sa servante, irritée, lui rapportait leurs propos. Mais aujourd'hui, l'affaire était sérieuse et que des bonnes femmes l'empêchassent d'aller jusqu'au bout le contrariait. Pourtant il se retint d'ajouter quoi que ce soit à ce sujet et le maire aussi. Ils attendirent en silence. Les femmes ne tardèrent pas. Derrière les fenêtres à carreaux de la mairie, les deux hommes pouvaient les voir remonter la rue et saluer les passants qu'elles croisaient. Elles passèrent par derrière le bâtiment de la mairie, pour regagner la cuisine et détacher le chien qui jappait à leur arrivée. C'était un chien de race, aux poils longs, au museau fin, qui répondait au nom particulier d'Indra. Les villageois ne l'aimaient guère parce qu'il n'était d'aucune utilité, puisque le maire ne l'utilisait ni pour chasser, ni pour garder les bêtes. Joseph était au contraire impressionné qu'on puisse élever un chien pour rien, sinon pour la beauté de sa race. Le maire lui avait dit une fois : « C'est un lévrier afghan ». Bien qu'il ne connaisse rien aux chiens de race, Joseph devinait que celui-ci était un spécimen digne d'intérêt. Le maire se leva pour rejoindre les femmes. La porte, qui permettait d'accéder à la partie privée de la mairie, était en chêne épais. Joseph ne pouvait entendre les propos du maire, il se contentait d'écouter l'horloge égrener les minutes avec son lourd balancier en cuivre. Il fallut bien dix minutes avant que le maire ne revint. Le chien jappait doucement, derrière son maître, et n'y tenant plus il entra dans la salle de réception : la tête au ras du sol et la queue basse comme font les chiens quand ils agissent contre l'ordre de leur maître, il se traîna plutôt qu'il n'avança jusqu'à Joseph. Le prétendant le flatta et le chien rassuré par l'accueil se redressa et tourna son museau allongé vers son maître. « Puisque tu ne gênes pas Joseph, tu peux rester. » Derrière les trois fenêtres, le soleil, dans son couchant, rougeoyait le parquet ciré. Joséphine entra dans cet instant.

Joseph se leva. Il tenait son chapeau comme s'il voulait la saluer. Il avança d'un pas, la mère suivait déjà. Pernette, la cadette, restait dans la cuisine mais la porte entrouverte laissait deviner qu'elle écoutait. Joseph serra la main de la mère puis celle de la fille. Joséphine était une jeune fille de vingt ans, grande et vigoureuse. Son visage était parfaitement lisse et ovale et Joseph se surprit à imaginer qu'il pourrait le tenir entre ses deux mains rugueuses. Elle s'habillait sagement, parlait peu et tenait toujours les yeux baissées. Une fois, pourtant, Joseph l'avait croisée et ils s'étaient regardés fièrement l'un et l'autre : ses yeux noirs et ceux de la jeune fille, d'un gris très doux, soulignés par de longs cils qui créaient de la profondeur. Elle n'avait pas rougi, ni détourné son regard. Cela avait plu à Joseph. Depuis cette brève rencontre, il avait décidé qu'elle serait son épouse. Une telle femme lui convenait : volontaire et belle. Il craignait que son allure à lui ne ressemblât pas à l'idée que la jeune fille pouvait se faire d'un époux. Ce sentiment était nouveau : pour la première fois, il envisageait l'échec. Joséphine avait souvent entendu parler de lui, plus souvent en mal qu'en bien, c'est-à-dire qu'on louait sa puissance de travail, sa force physique, sa réussite en affaires, mais ces louanges étaient ponctués de ricanements qui tournaient en dérision ce que justement on admirait. Surtout, l'épisode du premier mariage éveillait les esprits et déliait les langues. Pourtant on ne put jamais rien tirer ni de la première épousée, ni de sa famille. Du reste, on jugeait la mariée indigne de lui, sans l'avouer ouvertement. De sa première épouse, Joseph ne parlait jamais sinon pour dire, avant de conclure une affaire délicate : « Le pape m'a bien accordé le divorce ».

J
usqu'à ce jour, personne n'avait supposé que Joseph prendrait une seconde épouse. Seule, Joséphine s'était mise à penser à lui. Tout doucement. Si on lui avait dit qu'elle était amoureuse, elle ne l'aurait pas cru : on ne peut pas être amoureuse d'un tel homme. Peut-être, était-ce pour cela qu'il lui plaisait. Et ce soir encore, aux vêpres, son esprit avait formulé une étrange prière où il était question de Joseph. Elle ne savait pas au juste si elle demandait simplement à Dieu de bénir Joseph ou si, plus téméraire, elle exhaussait un vœu pour elle-même. Toujours est-il que, maintenant, elle se trouvait en face de lui et que son père, dans la cuisine, lui avait parlé de mariage et que sa mère avait joint les mains. Pour la rassurer, parce que sa fille tremblait et qu'il avait mal compris la signification de ce tremblement, le Pasquier avait ajouté : « Nous n'accorderons rien sans ton consentement. Toi seule décideras, ma fille. Nous, nous ne sommes pas pressés de te voir quitter la maison. Si celui-là ne te plaît pas, d'autres viendront. Joséphine n'avait rien répondu. Elle avait seulement retiré le tablier qu'elle portait pour servir le dîner et l'avait tendu à sa sœur puis, elle avait avancé vers la salle et sa mère et son père l'accompagnèrent. Elle voulait entrer avant sa mère, et rencontrer à nouveau, même un bref instant, le regard de Joseph. Elle dit : « Laisse-moi encore un mois pour réfléchir et tout ce mois, viens me voir ici, chaque soir. Nous parlerons tous les deux pour nous connaître. » Elle parlait avec bienveillance. Joseph comprit qu'elle avait accepté et par sagesse demandait ce délai. Longtemps, bien après la mort de Joseph, Joséphine fermait les yeux et revoyait tout distinctement. C'est ainsi que le souvenir de la scène s'était inscrit : la tache de lumière rouge qui s'allongeait sur le sol, Joseph, debout son chapeau à la main, le regard droit, et l'odeur de lavande qui l'étourdissait. Joseph avait gagné : il épousa Joséphine sept mois et vingt jours après sa demande en mariage, le samedi des Rameaux.

Publié par felixmartin à 22:11:32 dans Nouvelles d'hier | Commentaires (0) |

Le pianiste au fond du bar | 23 mai 2007


Dans le bar, le pianiste s'est levé, il délaisse le piano, tout noir. Au comptoir, les lumières sont éteintes, le pianiste commande le dernier whisky. « Un yiddish, Gab ! Double sec. » Il a la voix des mauvais jours, le pianiste, la voix érayée des soirs de solitude quand le café, noir de fumée, étale ses tables désertes et ses allées poussiéreuses et grasses. Le pianiste tourne le dos à l'instrument, à quoi bon la musique sous les doigts quand la tête tourne en carafe fêlée. Rien que du vide égratigné d'impuissance. Tiens, il y a encore une table occupée. Le dernier consommateur penche sa tête sur ses bras assoiffés des autres, qui vont ailleurs, là où la fête résonne encore. Dans les rues, les passants sautent de flaques en flaques. Les voitures valsent entre les mêmes flaques, petites étendues d'eaux avant les grandes eaux.

Eaux promises dans les villes. Trottoirs de la ville où un homme seul traîne son manteau vert et trempé. Il baisse la tête. Son col relevé cache une chevelure, blonde peut-être. Il est pressé mais hésite au carrefour. Il s'arrête devant le café. Viendra-t-il encore une fois rejoindre son ami le pianiste ? N'a-t-il pas déjà assez entendu sa voix fêlée raconter de vieilles amours ordinaires comme toutes les amours des autres ? La lumière filtre, il faut entrer à nouveau, pour écouter le vieux crooner obligé de réciter des fables que Casanova aimerait inscrire dans le livre IV de ses aventures. Temps de la vie d'un homme qui ingurgite l'histoire des autres, parce qu'il est de passage et qu'il n'aura pas le temps de créer sa propre histoire dans cette ville où coulent deux fleuves inlassablement traînés vers la mer.

Mer Méditerranée. Lourdeur avant la pluie. Des chants grecs. Pourquoi la Grèce maintenant ? Le téké s'égrène, parodie de quelques pas. Les marins grecs ont posé leurs mains aux poils noirs sur leurs genoux en toile marine. Les chaises sont repoussées contre le mur et chacun regarde le centre de la salle. Le premier qui se lève est vieux, son  visage est tanné. Il trace deux, trois gestes avec le bout de son pied botté, léger sous le cuir épais. Deux ronds, comme ça et les reins se redressent, les mains se joignent. Il livre là sur le carreau du café sa leventia, tout son honneur, toute sa liberté. La liberté et la mort, c'est la première phrase que cet amour-là a prononcée quand je me tenais à cette terrasse, là sur la place d'Heraklion. Je lisais Kazantsaki. Ca je ne te l'ai jamais dit. Les autres applaudissent, attentifs à ces mouvements improvisés mais tellement saccadés qu'on voudrait qu'ils reproduisent des pas initiatiques. Et les têtes approuvent le vieux danseur. Il tourne, comme un derviche, il a fumé du noir c'est certain. Il tourne, le bras droit levé au ciel  et le gauche pointant la terre. Il tourne d'un mur à l'autre. De quel visible à quel invisible ? Le jeune palikare le rejoint. Son pas est plus précis, plus rythmique. Il tourne sur lui-même en un mouvement qui s'amplifie. Toute la Méditerranée boudeuse dans sa tête. Il entend aussi les pleurs de sa mère quand le typhus a rongé le petit dernier. Et quand le père est revenu, la main coupée par le filet alourdi de poissons. Lamentations et plaintes. Pire encore, quand Fotini lui a jeté un regard noir le jour de la fête du vin. Le jeune il veut oublier toutes ces tentations du désespoir et le vieux, lui, il attend que le souvenir de la Mangkissa lui gonfle encore les entrailles. Et là, le vieux Daïs entame le chant du kaïmos. Vous l'entendez comme il pleure sa vie, ses souvenirs, ses chagrins, tout son vague à l'âme jusqu'à l'extase mystique, pas celle des saints, mais celle quand il la tenait la Mangkissa entre ses reins. Croire que la vie est encore là, bien recroquevillée dans son ventre et le pope peut bien crier que c'est des danses païennes, le vieux il s'en fout. Il est près à baisser sa culotte de cheval devant le pope et lui crier foutaises ! La vie c'est là qu'elle est. Il rit, découvrant sa mâchoire édentée, il tâte ses parties, on pourrait croire que son sexe va se dresser. Pas vrai, mon gars ! Allons encore du vin de résine.

Gab repousse le bouton. Le pianiste a fait un geste las, plus de musique pour cette nuit. Quelle heure est-il ? Deux heures peut-être ? Oui, deux heures. Seulement deux heures. La nuit est longue, l'hiver. Je déteste la nuit. Elle n'en finit plus. Qu'est-ce que je te raconte, ce whisky aura ma peau mais avant il me rendra fou. Bien sûr que j'aime la nuit avec son monde d'hommes qui croisent le côté cour du décor. Côté jardin, les feuillages, les églises, les boutiques. Côté cour, du carton-pâte. Tu appuies ton doigt, là sur une façade et crac, de la poussière. Rien de plus. Allons, fais pas cette tête, que voulais-tu trouver ? Un peu de poussière, je te dis. Poussière qui colle à ta peau et, un jour de jadis, c'était l'ongle de Michel-Ange ou celui d'Attila.

Publié par felixmartin à 21:54:27 dans Nouvelles d'hier | Commentaires (0) |

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