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Histoires de slips ou Géographie européenne | 30 octobre 2008

Il avait déjà ôté mon pull et tenait mes seins à pleine main. Fébrilement il essaya de déboutonner son pantalon, quand, au même instant, l'envie de pisser me prit. Au moment le plus excitant, cette envie dérangeante me narguait. Quand je revins, John -il était irlandais- attendait à plat ventre sur le lit, offrant à mon regard son corps d'athlète. J'aurais voulu huiler ce dos massif et voluptueux mais c'était plutôt moi, dans cet instant, qui l'était, huilée. John portait une culotte américaine qui flottait légère sur ses fesses que je devinais musclées. Je m'allongeais à plat ventre sur lui pour imprégner mes seins et mon ventre sur ce dos parfait, rêvant au moment où sa culotte américaine glisserait entre ses genoux.


Le lendemain, alors que je repensais à John -ô combien- je me fis la remarque que si les hommes me plaisaient toujours pour des raisons différentes -c'est évident, me direz-vous- je constatais qu'au style de sous-vêtements correspondait une manière d'aimer. Je me demandais si l'on pouvait créer des catégories d'amants à partir des catégories de sous-vêtements ?

Une nuit d'ennui, vautrée dans mon lit, vide d'amour à ces heures, je me mis à imaginer ces slips tant de fois tombés. Je m'émouvais à leurs souvenirs intacts. Il y avait celui du trop tendre Luigi : un enfant à la bouche têtue, qu'il tournait sur le bout de mon sein, goûtant, lèvres fermées, mon auréole rose. Ce jeune vendeur des rues s'habillait toujours avec une élégance simple : jeans blancs et tee-shirts aux couleurs de sa ville, Naples. Ses sous-vêtements à lui étaient d'horribles culottes en coton blanc, serrées à la taille par un large élastique de grand-mère qu'on devinait sous l'ourlet. Habillé, Luigi paraissait fragile adolescent, sourire innocent, regard mouillé. Nu, il était méconnaissable. Ses épaules s'élargissaient, sa poitrine et son ventre s'ornaient d'une toison noire, et j'aimais caresser mes seins contre son torse bouclé au goût de guerrier antique.

Je pourrais vous conter aussi l'étrange nuit de querelle passée avec un intellectuel juvénile, malgré la quarantaine, qui empilait près de son lit des journaux pornographiques et n'hésitait pas à se masturber deux à trois fois par jour bien qu'il eût une femme légitime, une maîtresse attitrée et deux ou trois autres conquêtes pour les nuits qu'il détestait solitaires. Son dévolu, cette fois-là, s'était porté sur moi, son discours d'intellectuel éclairé m'avait séduite, son assurance feinte aussi. Au lit, les choses changèrent. Il est curieux de constater combien les apparences peuvent tromper une âme comme la mienne, trop facilement séduite et trop heureuse d'écarter enfin ses secrets depuis longtemps et souvent dévoilés. Cet homme-là portait des slips d'une marque connue, choisis à fines rayures, qui moulaient parfaitement, trop, ses fesses hautes et son sexe rond. Tous ces attributs rassuraient sa virilité, dont il doutait à chaque soupir et n'avait de cesse de confirmer, en pénétrant ses conquêtes. Je tentais de jouer avec lui à ses scènes d'amour fabriquées, tant pour ne pas le décevoir que pour y prendre plaisir à mon tour sans y parvenir tout à fait. Son gland avait le curieux avantage de s'arrondir tant, qu'il se coinçait à ne jamais vouloir sortir de mon ventre. Il fallait pourtant bien en finir et le départ fut terrible : l'abandon horrifiait cet homme-là. Je dus me débattre et c'est à peine s'il ne m'étrangla lorsque je franchis le seuil de son appartement. Cela eut pour effet de me calmer quelques temps, craignant une nouvelle rencontre aussi éprouvante. Voilà pourquoi sans doute, cette nuit, seule avec ma poupée, dans mon lit sagement bordé, je vous conte ces quelques souvenirs.


Une autre fois, je découvrais un ange au regard étrange, le nez dans les nuages, la bouche ronde et muette. Je ne sais comment nous dormîmes dans le même lit, juste après qu'il m'eût avoué préférer les garçons et être vierge. Il faut croire que ma fibre féministe se rebellait à l'idée que ce mâle superbe ne connaîtrait jamais les délices d'un corps femelle. Avouons plutôt que j'avais envie de séduire ce puceau aux gestes inachevés. Comme toujours je m'étonnais de la différence entre un corps habillé et un corps nu. Si mon ange paraissait gauche et démesuré, vêtu à la Werther -gilet jaune et veste à bouton en bois-, déshabillé, il retrouvait toute la fraîcheur des kouroi d'antan. Ses fesses, revenons-en à notre sujet, se serraient dans un string indécent. Cette nuit-là j'hésitais à troubler ce Narcisse adorateur de son image.


Un jour de grand vent, égarée sur une île presque déserte, je croisais un marin désœuvré, le regard bleu et pétillant. Son bateau dans la baie attendait que Poséidon veuille bien calmer sa colère pour repartir au loin jeter ses lignes longues dans les eaux profondes de l'Egée. Une fois encore la vigilante Athéna nargua Poséidon en me glissant dans le caïque rouge du Barbare égaré. Je ne sus jamais vraiment la marque de ces slips, je remarquais seulement que l'eau de mer les avait délavés. Au cœur de sa barque étroite, il détacha ma ceinture et me prit là quand dehors le dompteur de chevaux se déchaînait. Mes jambes en croix, agrippées aux poutres, je laissais mon maître d'une nuit déchirer en douceur ma chair tendue. Il flottait dans l'air des odeurs de sel. Je m'éveillais au petit matin, bercée par le roulis, protégée par ce ventre maternel, mon Allemand accroupi improvisait l'air de Papageno. Je retenais mon souffle, fermais obstinément les yeux pour m'emplir de ces impressions.


Je garde pour la fin le dernier qui me revient à l'esprit. Il m'avait séduite d'un regard et, sans que je sache très bien comment, nos bouches s'embrassaient longuement. La lune argentée nimbait nos jeux amoureux et dans l'herbe piquante nous roulions, osant à peine évoquer notre plaisir. J'ai oublié quel slip ce jeune homme portait. Il est vrai que j'avais alors dix-sept ans et que je goûtais pour la première fois à l'amour sous le ciel étoilé de juillet.


illustration : fragment marbre de Carrare Autour de Lord Elgin - Paul Marandon

Publié par felixmartin à 16:24:03 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

Fleuve d'oubli | 14 octobre 2008

  

J'ai longtemps longé les fleuves intranquilles,
j'ai marché dans les pas d'une silencieuse sirène
j'ai guetté les reflets ondoyants d'un narcisse
les harpies insatiables ont lacéré mon dos
mes histoires ont flambé à la grande h
j'ai plongé dans le fleuve de l'oubli
je ne suis pas parvenu à t'oublier
j'ai remonté le fleuve
jusqu'à ta main tendue.

Publié par felixmartin à 12:36:57 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

Demi-siècle | 01 octobre 2008

 

Je n'ai as pris ce train, ce matin de mars. Pourtant nous avions fixé notre rendez-vous à 11h33 précise en gare de V***. J'ai hésité. Je savais que ma vie serait imprégnée à jamais de ce rendez-vous. L'intranquillité me laissait là sur ce bord de quai, en gare de L***. Impossible de poser mon pied gauche sur la première marche du wagon. Les autres passagers se pressaient vers leur destination. Derniers sourires, derniers baisers avant le départ. Un jeune homme me bouscula. S'excusa. J'ai reculé. J'ai attendu que le train s'éloignât. J'ai entendu les portes se refermer, je restais à regarder le lent échappement du convoi jusqu'aux tampons arrondis du dernier wagon et les voies qui reprenaient leur densité métallique.

Je suis revenu à la gare, j'ai acheté des Pall-Mall et j'ai pris un café dans le premier bar en face du parvis. Je me suis souvenu de notre premier voyage en train. Nous avions quitté la France de nuit, nous nous étions éveillés en Italie : Venise. Le parvis de la gare Santa Lucia de Venise, ses marches qui plongent dans les canaux. Nous étions des enfants, nous découvrions la vie ensemble, à peine vingt ans. La joie nous appartenait. La joie de découvrir à deux la vie, son monde, ses sensations. Je devinais que ce voyage symboliserait à jamais tous mes voyages. Je sentais ta main dans ma main.

Depuis d'autres trains m'ont capturé, depuis d'autres compartiments m'ont accompagné le temps d'un voyage à la découverte de nouveaux continents. Tant d'autres trains, tant d'autres continents. Ces transits passagers, mouvants, absurdes à force de tentations, de tentatives, de nouvelles joies aussi.

Comment au bord des mes cinquante ans, aurais-je pu reprendre le même chemin qui me guide incessamment vers toi jamais oubliée, jamais abandonnée au fond de mes tripes ? Il m'aurait fallu détacher toutes mes peaux cramoisies, tatouées, pour retrouver la chair transie, je ne sentais que mon vieux squelette broyé par mes déambulations, tous ces lieux de passage, tous ces visages, ces corps qui avaient accompagné ma propre vie, ma vie de vagabond. Vagabond depuis ton départ, éloigné de mon âme, de mon identité. Je connaissais à peine mon prénom, mon visage dans les reflets des vitrines comment l'aurais-tu reconnu ? Et dans ces reflets à côté de ma silhouette sombre j'ai perçu ton visage, comme un mirage.

J'ai refait le trajet, depuis le bar jusqu'à la gare, je l'ai traversé, j'étais sur le quai, un second train m'attendait. Les grèves de mars embrouillaient les pistes. Le contrôleur me demanda de me hâter, c'était le dernier train en partance, oui il s'arrêtait à V***. J'étais essoufflé, ce n'était pas ma course, c'était toi que je rejoignais. Je suis descendu sur le quai, tu étais restée à m'attendre. Tu m'as souri. Nous avons pris un café ensemble et nos doigts se sont croisés par-dessus nos tasses fumantes, nous avions retrouvé le chemin, rien n'avait changé, ni nos visages, ni nos cœurs, nous étions en terrain connu et dans le tourbillon de la vie il nous restait un long voyage à poursuivre. En aurais-je la force ?

Publié par felixmartin à 20:09:34 dans Nuits blanches | Commentaires (1) |

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