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Cinq heures du soir | 25 janvier 2008

 

Il est parfois difficile de s'asseoir et de penser tout simplement, en se concentrant sur un point précis, ne plus ressentir qu'un tourment trouble et pourtant bien connu.

Sur la table, j'abandonnai un livre, à peine lu, mal lu. J'allumai une Pall-Mall. Je la tenais entre mes doigts, le bras tendu pour voir la fumée monter légèrement et brouiller l'espace entre mon regard et la fenêtre. Je remarquai que ma main tremblait. Je me délectais de ce mouvement nerveux qui me trahissait. J'étais seul dans la pièce, je n'attendais personne. Je pouvais me laisser aller à un délire indécent où j'étais le seul être important de la création. A ce moment-là le réel n'était plus que la réalité projetée par mon inconscient à travers cette fumée bleue. A mes pieds, le téléphone attendait. Un téléphone peut-il attendre ? Je le soulevai et composai un numéro au hasard puis raccrochai. L'écouteur reposé répondit par une sonnerie qui fit vibrer la fumée de ma cigarette. C'était comme l'écho d'un autre dans l'appartement.

Au petit matin, j'avais descendu d'un trait mes étages, m'étais précipité le long des quais en quête de fraîcheur et de lumière. L'énergie battait dans tout mon corps et mes pas chancelaient presque sur le bord des trottoirs. Y avait-il des passants alentour ? Je ne voyais que le soleil jouer avec des nuages, en bande, effilochés, en route pour ailleurs. Dans le caniveau s'inscrivait le ciel. Je n'avais pas déjeuné et me sentais un peu faible ce qui exacerbait encore ma fébrilité ; je redoublais d'excitation, de sentiments inachevés. J'avais souri à une vieille femme à chapeau, au teint jaune et aux chevilles maigres que la mort aurait pu attraper sans peine. Moi, j'avançais ou plutôt je courais, dans la ville qui m'appartenait. Je riais de mon trouble de la veille. J'avais jeté au loin l'épine dans ma chair et riais de mes folies, des mes culpabilités fanées. C'est la vie ! Tout est violence et générosité. L'élan de la vie m'agitait. Je n'essayais pas de retrouver le fil qui liait mon cauchemar de la nuit à mon enthousiasme du matin. Peut-être avait-il suffi que le soleil entrât dans ma chambre ? Comment pouvait-on, dès lors, s'accrocher à d'affreuses douleurs inexistantes ? Je reniais ce qui la veille encore était toute ma crainte.

A présent, il était cinq heures, le soleil avait quitté ma chambre et, comme la veille, je tremblais. L'énergie du matin s'était envolée, sans rien laisser, sinon cette fadeur aux bords des paupières. A force de regarder le mur en face de moi, il me semblait que j'aurais pu m'y inscrire comme une fresque aux couleurs écrasées. J'aurais rompu avec la troisième dimension et n'aurait plus été qu'une surface plane et sans aspérité.

L'épine pénétrait à nouveau dans mon corps et je la situais très exactement entre mes poumons. Parfois mon cœur se hâtait et ma respiration bondissait. Parce que le matin, des espoirs monstrueux s'étaient formés dans mon esprit et que l'après-midi les avait ignorés, j'attendais, à cinq heures, que mon heure s'achevât.

Publié par felixmartin à 21:04:58 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

Coquillage | 20 janvier 2008

Comme un coquillage mort
Un homme assis s'effondre
Le monde murmure
Oublieux de sa déchirure
Il a reconnu sous les fêlures
Sa part intacte
Ressurgie dans le miroir du temps

Les peaux de mémoire
Sont tombées une à une
Pour que batte le cœur inaltérable
Il s'agenouille en communion
Sa joie l'inonde
Ses pas résonnent sur la voie
Fragile de la certitude

Publié par felixmartin à 22:36:41 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

A Fédor | 17 janvier 2008

Mon Fédor, 
Ta visite si rapide a laissé la maisonnée sans dessus dessous. Notre mamouchka surtout était toute retournée. Elle se remet de sa bronchite mais j'ai bien vu dans ses yeux que tu réjouissais son vieux cœur. Tu restes son préféré. 

Après ton départ, notre campagne s'est bordée de givre. Elle est comme moi dans l'attente de ta prochaine visite. Hélas, quand te reverrai-je ? Combien de semaines ou de longs mois ? De la grande ville nous viennent parfois les échos de ta nouvelle vie. Le vieux Piotr nous raconte d'horribles histoires qui te concernent, il était même question d'un duel. Je ne le crois pas, père non plus, même s'il prend sa mine grise quand il l'écoute devant la cheminée. Bien sûr, notre province ne peut suffire à tes fantasques humeurs. Ta petite sœur ne peut combler toutes ces belles dames que tu croises dans tes soirées.

Il me reste le souvenir radieux de nos jeux d'antan avant de te croiser dans les jours devant. Dans tes jours de brume, je reste là. Ai-je besoin de te l'écrire ?

Ta petite sœur qui pense à toi

 

Publié par felixmartin à 22:04:42 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

Le dilettante ou la quatrième femme | 16 janvier 2008

Qu'est-ce qui m'a pris encore ? Elle n'est même pas jeune. Elle est... elle est. Enfin, vous voyez ce que je veux dire. Il n'y a que les connaisseurs pour sentir cela. Les autres passent, sans un regard. Trop pressés. Il faut être dilettante, comme vous et moi.

Qu'est-ce qui m'a pris encore ? Parce que, tout bien considéré, c'est certain, mon épouse -enfin la femme qui vit avec moi depuis vingt ans- n'y trouvera rien à redire, elle haussera tout au plus les épaules, un nouveau caprice. Ma vieille maîtresse n'en saura rien, quant à elle, elle ne s'intéresse qu'à nos rencontres éphémères, à nos jeux sensuels. Non, celle qui m'inquiète, c'est Blandine, ma troisième femme. Elle risque de me poser des questions. Je devrais lui mentir, enfin lui cacher la vérité, je déteste cela. Non, je crois que cette rencontre n'a pas de sens, une quatrième femme, non, non ! Ne lui donnons pas l'idée d'une suite, pas une once d'empreintes, de traces. Rien. De l'éphémère, de l'inaccompli. Rester en suspend, je ne vois pas d'autre issue.

Elle vit dans une ville du Sud. Je n'aime pas le Sud, j'ai toujours préféré les hivers de glace. Dans sa robe noire, flottant sur les quais et dans les allées du parc, elle m'a accroché. Mon bras à son bras. Qu'est-ce qui m'a pris encore ? J'aurais dû passer mon chemin, tourner la page sans la lire, ne pas même imaginer qu'un nouvel amour me capture.

Ah, j'ai prononcé le mot ? Vous êtes certain ? Non, du désir, oui, du désir. Amoureux ? J'avoue, je m'y enroule, je sombre dans cette terrible addiction. Mais voyez-vous, mon emploi du temps est déjà très chargé, le matin je délivre mes cours à l'université, je vous accorde des après-midi pour vos traductions, j'ai mes sorties nocturnes, auxquelles je ne peux renoncer, et des repas avec mes enfants. Mes rendez-vous avec Blandine. Non, vraiment, je ne peux rien lui accorder, aucune plage de liberté. Je ne penserai pas à elle, je la pousserai dans les bras d'autres rencontres. Elle se lassera de mon manque de disponibilité. Quel amour tiendrait ? Son absence me suffira. J'en humerai la douloureuse et passionnante déchirure. Nos meilleurs souvenirs se délectent des amours inachevées. Elle me rappelle mon premier amour. Il m'a détruit, savez-vous. J'ai reconstruit grain par grain, des remparts pour éviter le morcellement.

Oublions, reprenons notre lente traduction.

Publié par felixmartin à 21:30:14 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

Vous croirais-je, Madame ? | 12 janvier 2008

Non vraiment, vous vous trompez. Vous exagérez. Croyez-vous ce que vous dites ? Seules les femmes sont capables de parler ainsi à un homme. Nous sommes trop faibles, ou trop fats, nous vous laissons nous tromper. Vous êtes restée cette même femme, captivante, celle que j'ai croisée un jour de septembre, dans une rue de Londres, était-ce bien à Londres ? Vous ne devriez pas parler ainsi, me laisser croire que je suis resté beau et que vous aimez toujours lire ce que j'écris dans ces vieux journaux ridicules. Un bon amant, dites-vous ? Comment vous croire ? Mais je suis un homme et vous m'étourdissez. Vols mains douces entre mes doigts. Votre parfum, il restera sur les draps, j'en suis certain. J'en aurai le cœur retourné, saignant.
Ecoutez, la ville résonne de vos pas. Regardez, les places ont pris le goût de votre silhouette. Je sens monter en moi cette douce mélancolie qui surgira après votre départ. Bien sûr, vous partirez. Bien sûr vous pressez ma main, mon bras, vous m'embrassez dans le cou. Mais vous partirez pour rejoindre vos horizons au nord de cette ville, pour plonger vos ongles dans le corps d'autres amants. Je savais que je ne devais plus penser à vous, je savais que je devais vous oublier. J'y étais parvenu, bien.
Et voilà que notre brève rencontre a fait renaître en moi l'espoir, celui de vous revoir, de vous écouter me séduire à nouveau. Je fixe votre regard incertain, je glisse mon doigt à l'angle de votre bouche où se dessine ce sourire qui ourle de mystère votre magnifique insolence. Mais vos yeux, Madame, vos yeux ont gardé cet étrange reflet étoilé d'inquiétude. Pourrais-je encore vous retenir auprès de moi, dans ma vie, si commune quand j'écoute la vôtre ?
Vous avez sorti votre poudrier, vous avez vaguement regardé votre première ride dans le miroir argenté. Vous le refermez. La boîte de Pandore se referme, l'espoir y reste prisonnier. Donnez-moi l'espoir de vous revoir, un soir, au bord de l'eau. Je ne parlerai pas, je vous écouterai, je vous croirai.

Publié par felixmartin à 22:57:20 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

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