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Hors du temps | 16 mai 2007

 

La vague de sa robe noire, dans la nuit immobile, danse sur ses genoux. Je l'invite à me suivre dans le bar. Elle acquiesce, avec cette indifférence absolue que je prends pour de l'insolence et qui est sa parure, sa force unique. Derrière le masque, pas de masque. Elle choisit d'être là et n'exprime rien parce qu'elle n'a pas à dire pourquoi, ni comment elle est avec moi. Si choisir signifie encore quelque chose, aujourd'hui, elle a choisi d'entrer dans ce bar avec moi.

Dans le bar, d'autres clients sont assis, spontanés et insolents, comme tous les gens qui fréquentent ce côté-ci de la rive. Elle les connaît, elle leur ressemble. Et pourtant elle est d'ailleurs. Nous ne parlons pas. Nous regardons autour de nous. Curieux des autres plus que de nous. Soudain, elle se met à parler très bas et longuement. Elle me raconte mon histoire, notre histoire. Avec les mots que j'attendais. Sans complaisance, elle décrit tous les temps de notre histoire, lentement. Bien avant moi, elle en avait déroulé le sens caché.

Un homme est entré qui la connaît. Il s'approche de notre table et s'assoit sans se présenter. Elle me sourit étrangement, un sourire qui signifie que tout est dit, que, s'il n'y a pas d'espoir, il n'y pas non plus à en souffrir. Elle fait signe à l'homme et ils repartent ensemble. Je ne sais pas où l'homme l'entraîne, s'il est son amant, s'il lui a donné rendez-vous là. Elle part avec lui, avec le vague de sa robe qui bat ses genoux.

Album : Y.M. Jacob, Festival du Nu Arles 2007

Publié par felixmartin à 23:40:27 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

David et Marie - Premier | 16 mai 2007

C'est un clair après-midi de janvier. Peu de monde dans le cours V. que David traverse à grands pas. Il rejoint l'angle de la rue Professeur Weill. Il marche sur le bord du trottoir. Ne pas tomber dans le caniveau, ne pas marcher sur les traits entre les pavés, par superstition, comme font les enfants. Il est arrivé devant l'immeuble gris au 21, la porte à battant n'est pas en chêne et les poignées ne sont pas dorées, mais c'est la porte la plus troublante qu'il n'ait jamais eu à pousser. L'escalier est étroit, avec ces marches en granit noir. L'odeur de la cire et du propre le rend accueillant. Deuxième étage. David attend quelques secondes avant de frapper à la porte de Marie. Marie est là. Il savait qu'elle serait là. Il entend la musique à travers la porte. De la musique classique. Cela avait été si souvent l'objet de leurs querelles, de leurs bouderies. Elle préférait les airs lyriques des compositeurs italiens et les lieder allemands. David imposait ses groupes rock. Il regardait Marie en riant aux éclats et elle riait à sa poursuite, dans l'appartement. Elle haletait, joyeuse. Cela ne durait pas. Toujours il partait loin d'elle, dans des pays et des cités d'autres continents, qu'on ne peut rejoindre qu'en avion (et Marie déteste prendre l'avion). Dans ces périodes-là, elle restait seule avec le chat noir et ses musiques, ses livres, ses bijoux anciens et ses foulards parfumés à la vanille. Elle passait ses journées à marcher dans les allées du parc, à boire des cafés très chauds aux terrasses les plus ensoleillées ou à écrire à d'anciens amants. David revenait toujours. Au fond elle le savait. Si elle souffrait pendant ses escapades, comme elle disait en le grondant, elle savourait les jours de ses retours. Elle avait alors tant d'histoires de riens à lui raconter. Il restait là dans le grand fauteuil à l'écouter dans les heures de la nuit.

David frappe à la porte, Marie ouvre. L'appartement sent bon, un mélange de vanille et de cannelle. Le soleil ruisselle par les fenêtres, parcourant tous les coins des pièces, tous les meubles désuets. Il s'excuse d'avoir perdu la clé de l'appartement. Il est là, après ce long voyage de plusieurs mois qu'il a passé cette fois-ci au Mexique avec une autre femme, une brunette aux hanches étroites. Les cheveux blonds de David, si clairs qu'ils en sont devenus blancs, et autour de son visage, de son corps amaigri, c'est comme une aura de lumière. C'est cette lumière-là que Marie aime, celle qu'il transporte partout avec lui et même sous la pluie on le sent à l'abri. Quand il vous regarde avec son sourire immense comme le reflet de la lune dans l'eau du lac, vous en prenez un peu de cette lumière qui vous réchauffe et pendant l'instant de ce sourire, vous habitez un palais. Vous oubliez l'encombrement de votre pauvre tête. Il vous offre sa légèreté.

(à suivre)

photo : Franck Donat, Rues de Lyon
http://ruesdelyon.wysiup.net/PageRubrique.php?ID=1005777&rubID=1005850#

Publié par felixmartin à 22:40:14 dans David et Marie | Commentaires (0) |

Instants d'éternité | 16 mai 2007

J'ai bien envie de ta bouche grande
et des autres lieux de ton plaisir
mes doigts se posent là où tu gémis tant
que mes cuisses pleurent.

Dans la chaleur de midi nous goûtons
à ce flot retenu mille fois.
Ton visage et ton sexe se plantent dans le sol
Et moi au-dessus de ta chair
J'attise ton désir en mouvements étonnés.

Dans la claire nuit de ton île
Tu m'empales à la margelle d'un puits.
Nos doigts glissent par tous les creux de nos reins
Et ce plaisir qui nous lie, une seule journée,
S'expose à l'éternité.

Publié par felixmartin à 21:52:02 dans Poésies lointaines | Commentaires (0) |

Absence | 15 mai 2007

Dans la chambre de velours, le miroir silencieux réchauffe les jours et les nuits. Son ovale découpé dans le cuivre et son pied au feuillage baroque l'ornent comme les vêtements épousent le corps d'une femme. Sa surface lisse et froide s'embrume de tous les rêves qu'il a reflétés. Je recherche avec lui ces lieux bruissants où la vie ressemble à l'abeille bourdonnante de l'été, qui s'approche de la table encore garnie, quand s'endort, pour l'heure de la sieste, le père alourdi dans le fauteuil de toile, quand les enfants grattent l'allée de sable et quand la mère, lointaine et douce, balance son âme avec le vent adultère. Le miroir s'évade en milliers de souvenirs connus ou imaginés, jusqu'à ces amants impudiques dans la glace de l'armoire à linge quand les enfants s'endorment dans la nursery. Je goûte au reflet unique enfin du visage qui répond à mes sourires, ce visage, consentant et jamais farouche, qui est le mien. Je connais trop bien ses histoires et je me détourne guettant dans la rue l'inconnu qui a d'autres rêves. L'absence est l'unique bien.

Quelquefois, j'agite le bras au passage d'inconnus qui ne me reconnaissent pas. Le signe de l'humanité, incongru à cet instant, fait se détourner la tête des passants. La folie des autres gêne.

Je vagabonde sans chanson, sans mépris, sans rire non plus. Je n'ai pas l'âme légère ou boursouflée des mendiants heureux. J'ai la démarche tremblante et grave de la fraternité asservie à ses doutes cruels, à ses manques insatiables que je tente de combler dans le reflet, le reflet seulement, du regard des autres passants, dans les vitrines et les flaques. L'immensité de leur vie avec ses besoins, ses désirs, ses amours et ses soifs. Je bois et pourtant je suis assoiffée. Les sources se détournent. Sur la place, Saint Jean baptise le Christ et leur nudité en marbre plaît à mes délires. Un mirage est né du jeune homme nonchalant qui me suit un instant. Quand je me retourne, il a disparu ou il passe son bras à l'épaule d'une femme dans le soleil. Un rayon de pluie m'habite et je ne trouve aucun abri. Un vieillard courbé me veut du bien mais son désir funeste sent déjà la mort. A-t-il compris que j'étais mort-vivant ? Je ne sens plus les corpuscules du soleil qui tombent sur les ardoises rouges et ruissellent en marée sur les jambes nues des passantes. Je ne sais plus les titres noirs dans les librairies, ni les photos brouillées sur les pages des journaux qui racontent les pages d'ailleurs. Je n'ai plus en tête les croyances puissantes qui accompagnent les hommes, dieu, la connaissance, l'amour. La réalité n'est même plus une compagne aux arrondis banals. La divinité néfaste, qui marche à mes côtés, se plaît avidement à absorber tous les contours, tous les espaces de vérité, de liaison entre moi et le monde, la foule et lui.

 

Publié par felixmartin à 22:20:47 dans Poésies lointaines | Commentaires (1) |

La belle dame en jaune | 13 mai 2007

Tu veux entendre l'histoire de la dame en jaune ?
Passe moi le gin et écoute bien mon frère négrot
pourquoi ce soir j'ai besoin
De ta longue matraque

Au pied du plus grand saule,
Assise sur un banc du parc central,
Elle a mis le feu à mes désirs
La douloureuse dame en robe jaune
Je l'entraîne pour un petit moment
Juste pour un petit moment
Dans le fourré épais
Sur l'herbe bleue de nos roulades
Je la grimpe, je la grimpe
Ma belle dame en robe jaune.
Je l'ai déflorée dans l'étroit passage de Khyber
Sa robe jaune s'est déformée
ca me rappelle ta matraque
mon frère négrot.

Chaque soir des étés depuis toujours
Dans les demi-lueurs des vêprées
Elle attend la lune en lumière
Je pose ma main sur son épaule
Elle frissonne et me sourit
Je l'emmène pour un petit moment
Dans le jardin des délices
Pas besoin de paroles, pas besoin d'acide,
Je la balance bien chaudement contre mon ventre
Je la déflore tendrement dans les fourrés
Ma douloureuse dame en robe jaune.

C'était hier, je viens en courant
La vie du dehors m'a retenu trop longtemps
Je l'aime encore en robe jaune
Assise sur le banc du parc central
Sa tête penche au-dessus du lac assoupi
Que regarde-t-elle dans les claires eaux
Je m'assois près d'elle, ma main sur son épaule
Là en plein cœur la robe jaune a rougi
Défigurée par des hommes traînants
Qui n'aiment pas les hommes déguisés en fleurs,
Ma belle dame si vite fanée s'en est allée.

Depuis, son souvenir orne mes nuits de brume
Et sous le grand saule qui pleure dans l'eau
J'attends les hommes en noir
Pour leur régler leurs mauvais comptes.
Après quand je les aurai émasculés
Je partirais sur l'île la rejoindre
Ma petite femme en robe jaune
Avec sa matraque comme une fleur
Entre ses cuisses.
C'est pour ça mon frère négrot
si ce soir j'ai besoin de ta matraque.

Publié par felixmartin à 21:59:37 dans Nuits blanches | Commentaires (0) |

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