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Publié par felixmartin à 17:55:14 dans Nuits blanches | Commentaires (1) | Permaliens
Marie se fait plus pressante, perdue dans son horrible rêve. C'est venu soudainement, quand elle lui verse le café chaud. David a perçu le grain de sa peau au-dessous de la ligne blanche du cou. Un battement. La trace des crocs dans le cou. L'avidité de Marie le glace. Il ferme les yeux et se balance sur sa chaise, comme lorsqu'il était enfant, cherchant au fond de lui le cri et le pleur étouffés. Elle pose sa main sur la sienne. Il se met à trembler si fort que la tasse sur la soucoupe se renverse. Marie essuie le café. « Tu sais David que nous en arriverions-là. Je l'ai toujours su. Depuis le début. Ne te détourne pas, je ne reculerai pas, David. Nous ne pouvons pas échapper à l'ordre des choses. Tu l'as toujours su. Viens, donne-moi ta joue. Donne-moi seulement ta joue et tes doigts. » Il baisse la tête, se tait et ferme les yeux. Mais il ne résiste pas. L'épée de Tristan a basculé dans le lac. Plus rien ne les sépare. Ni les hommes, ni l'histoire. Ils appartiennent à l'univers. Ensemble, ils basculent dans le grand oubli. Elle l'entraîne par la main jusqu'au grand lit. Il glisse, s'allonge à l'extrême, comme le plongeur dans les fonds marins fuselle son corps, baigné par l'eau salée. Contre lui elle s'étend. Ils ont gardé leurs vêtements et elle continue de parler. Sa voix devient grave. Elle n'est plus tendre, déjà elle se veut tout à lui, malgré lui, pour lui. Dans sa tête à lui, il se souvient. C'est un grand rideau tiré, il se tient derrière et il écoute le rire des adultes. Il pleure de l'autre côté du rideau toutes les nuits avant de s'endormir ou bien il s'éveille et il entend leurs bruits. C'était il y a longtemps, quand il était tout petit enfant.
Là, maintenant, dans cet après-midi de janvier, dans leur appartement, dans la chambre aux rideaux tirés, Marie ôte la chemise de David. Elle dévoile son torse de jeune homme. Puis elle remonte lentement sa robe au-dessus de ses genoux, au-dessus de son ventre, au-dessus de sa poitrine, au-dessus de ses épaules, au-dessus de sa chevelure. Il ne bouge pas. Immobile, les paupières baissées. Il n'entend rien. Il respire à peine, par effraction. Marie invente. Ça la rend furieuse, furieuse de lutter contre son détachement, furieuse d'être obligée de tout inventer. Dans sa tête surgissent des ordres auxquels il obéit sans les avoir entendus mais les mains de Marie parlent avec fureur. Il se défend à peine.
Elle presse maintenant sa peau contre la sienne. Il sursaute mais il permet. Il halète faiblement. Ses mains alors parcourent les épaules et le dos de Marie. Il la reconnaît sans l'avoir jamais connue. Il se rend à elle. Quand elle se sent vainqueur, elle devient vaincue et pleure en longs sanglots saccadés. Elle a tant attendu cette heure. Tandis que Marie pleure, l'effroi désirable heurte la mémoire de David. Le supplice est-il d'avoir résisté jusqu'à ce jour ou de céder inexorablement ? Il se sent glisser depuis sa haute colonne où tant de jour il s'est tenu, intouchable. Maintenant il se précipite, c'est lui et lui seul le premier amant. Il se déchaîne pour chasser les images anciennes, il a tiré le rideau et c'est Marie qu'il déchire, c'est Marie qui divague pour lui seul. Il s'enfonce dans son sexe dénudé qu'il n'a pas encore couvert de son regard. Pendant une minute, ils restent immobiles, une longue minute où leurs souffles se taisent, où leurs peaux se détachent. Une minute suspendue où se mêlent l'attente éperdue de l'inéluctable et de l'horreur où ils se retrouveront quand l'extase retombera dans l'impuissance quotidienne. Alors seulement, quand ils ont ensemble parcouru tous les mondes détruits, tous les lieux emplis des lugubres présages, ils osent se regarder et ne fléchissent plus jusqu'à ce qu'il retourne dans son ventre à elle et qu'elle ouvre toutes les portes pour l'accueillir. Elle est la tombe, elle est l'océan. Il la rejoint enfin comme au commencement. Marie pousse un cri terrible qui répond à celui de David, à leurs pleurs. Enfin délivrés, enfin immensément perdus. Le fils s'endort dans les bras de sa mère. Il ne la quittera plus. Le prodige a franchi tous les interdits. L'équilibre est arrivé.
David ferme les yeux et rêve d'un homme qui marche derrière un œuf plein. Lorsqu'il ouvre de nouveau les yeux, Marie a tiré en grands les rideaux et David contemple derrière les baies, le bleu du ciel.
Fin
Publié par felixmartin à 16:04:53 dans David et Marie | Commentaires (0) | Permaliens
Marie savait que David reviendrait. Il revient toujours vers elle. Cette autre femme, elle l'avait senti au premier instant, n'était pas faite pour lui. Quand il reviendrait, ce jour-là, elle ne le laisserait plus partir. Cela avait duré trop longtemps cette fuite. Il devait s'abandonner enfin. L'heure était arrivée. Pourquoi m'as-tu délaissée ? lui reproche-t-elle en effleurant sa joue. Pendant tous ces jours, t'es-tu demandé ce que ta Marie devenait ? Assieds-toi. Il reste de la liqueur de mirabelle. Comme tu l'aimes. Assieds-toi. Tu as faim. Marie s'active comme toujours et David ne comprend jamais comme elle peut, tout en parlant, trouver l'assiette, le pain, le verre et le servir dans le bon ordre, rapidement, sans qu'il s'en aperçoive. Quand c'est lui qui veut lui servir un café ou lui trouver un vêtement chaud, il tourne en rond dans la cuisine ou dans la chambre de Marie jusqu'à ce que Marie désigne l'objet, l'ordre des choses. Parfois cela l'irrite de le voir embarrassé par le quotidien mais elle finit toujours par pardonner en riant comme une enfant. Ce jour-là, David se délecte de la voir ainsi, précise et discrète. Au fond de lui, pourtant, s'élève une sourde inquiétude. Un cri ou un pleur, qui ne prend pas encore forme, heurte ses poumons, noue son estomac, jusqu'à ses mains qui tremblent en soulevant le verre de liqueur. Il sait ce que Marie exigera. Il tentera de refuser et il ne saura pas lui dire non.
Il repose son verre et se tient éloigné de la table, appuyé avec lenteur contre le dossier gris de la chaise. Il reste inerte, les mains dans les poches de son costume gris, trop large pour lui, qui le rend enfant égaré. Insensiblement, son expression se brouille. Son insolence se brise, alors qu'il l'incarne si puissamment, l'insolence divine de la jeunesse. Depuis les pierres dressées, c'est elle que l'humanité suppliante espère, attend, alors qu'elle avance dans la souffrance, l'horreur des holocaustes, avec à l'horizon l'idée qu'un jour la jeunesse triomphera. Le jeune homme blanc avancera pieds nus au-dessus des étendues porteuses de massacre, il flottera jusqu'aux survivants, jusqu'aux enterrés vivants. Il soufflera un seul mot et ils se lèveront.
A sa boutonnière, David a épinglé la broche de l'autre. Marie l'a immédiatement remarquée. Elle n'a rien dit. Elle ne pose pas de question. Il mentirait. Comme d'habitude. Comme il se tient avec cette réserve effrayante, elle s'approche plus près de lui, à le toucher, à sentir leur souffle. Il baisse les yeux. Il reconnaît ce parfum que tant de fois à son réveil il a senti. Quand elle ouvre les rideaux de la chambre, elle est fraîche, parfumée, vêtue d'une robe droite qui dessine si bien ses mouvements, une apparition. Et lui reste là, las, dans le lit à attendre son retour vers midi. Parfois il dessine, parfois rien. Il commence rarement à travailler avant l'après-midi. Les matins transportent des ondées, des orages noirs et jamais il ne soulève les paupières plus de deux minutes à la fois, le temps d'une cigarette. Quand Marie revient, il se lève. Mais c'est encore pour la regarder, pour l'écouter. C'est elle qui s'affaire. Il n'y a rien à redire dans ce partage des rôles : il est l'enfant, elle est la mère.
photo : Franck Donat, Rues de Lyon
http://ruesdelyon.wysiup.net/PageRubrique.php?ID=1005777&rubID=1005850#
Publié par felixmartin à 13:50:59 dans David et Marie | Commentaires (0) | Permaliens
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Presque érotiquement
Publié par felixmartin à 18:05:36 dans Nuits blanches | Commentaires (1) | Permaliens

Pourquoi as-tu quitté notre tanière
ma panthère des neiges
Je t'avais dit de m'attendre
Tu avais peur
Je serai revenu
J'étais parti chasser les chairs fumantes
Tu étais affamée
A mon retour je t'aurais nourrie
Tu étais assoiffée
Je t'aurais désaltérée à mes babines
Au lieu de ça qu'as-tu fait
A changer d'apparences
A courir autour des hommes
Tu sais qu'ils sont dangereux
Ta robe de satin blanc ils l'ont salie
C'est quoi ce trou rouge
A ton poitrail
C'est leur feu qui t'a transpercée
Le démon Kamaloka t'a engloutie
Je vais rester là dans notre tanière
A lécher ta blessure mortelle
Que vais-je devenir ma panthère blanche
Maintenant que ton esprit ne souffle plus
Attendre que les eaux souterraines m'inondent
Pour goûter enfin à la palingénésie
Demain quand tu renaîtras
Je t'en prie déplace ton âme
Dans le corps d'une femme
Je te ferai signe dans la foule
Tu me reconnaîtras,
Je serai de nouveau ton atman
Oubliée ton errance
Nous reprendrons nos ébats.
Puisque je t'aime
Puisque je te mugis
Dans les nuits de satin blanc.
Publié par felixmartin à 12:16:43 dans Nuits blanches | Commentaires (0) | Permaliens
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