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Publié par felixmartin à 19:25:55 dans Poésies lointaines | Commentaires (0) | Permaliens
Première lettre
David,
J'ai éclairé ce soir toutes les lumières de ma chambre rose. Une lampe ronde sur le chevet et celle du lavabo et encore l'ampoule qui sert de plafonnier. De là j'entends la Méditerranée. C'est pour cette rumeur que j'ai choisi la chambre rose. Je t'écris de cette île dans laquelle je vis depuis plusieurs semaines dans le vent -qu'on appelle ici meltemi- et l'agitation des cigales. J'ai tant aiguisé mes oreilles à ces bruits -la mer, le meltemi, les cigales et les mouettes qui frappent à larges ailes autour des vaguelettes dans le ciel uni à perte de vue- que mon esprit s'est assourdi. Je n'entends plus désormais les mots porteurs de pensée. J'ai la tête vide et sans lien avec le passé. J'ai éclaté une à une les larmes neuronales comme on éclate les bulles de plastique. Désormais je glisse sur les chemins de cailloux et je m'attarde dans les creux d'ombres rares.
Depuis mon île, j'aperçois à l'horizon les bateaux qui sillonnent la Méditerranée et si je tourne la tête légèrement à l'Est, je devine une autre île, sa grande sœur bleue. Je me souviens, c'est dans cette île que je suis né, il y a plus de quarante ans. C'est étonnant d'être né au cœur de cette mer. J'étais fait pour naître sous la pluie crachin de nos cités anglaises. Je suis le fils d'un voyageur anglais. Ma mère s'est hissée sur cette île à la suite de l'homme amant pour accoucher de son premier fils. Tout petit déjà, je fixais les yeux mauves de ma mère qui se tournaient sans cesse vers la porte de notre maison, espérant le retour de son époux-amant. Comme il rentrait toujours tard, tout le soir elle chantait pour moi -tu n'étais pas encore né- et je sentais bien que ses chants s'adressaient à lui et sa mélancolie aussi. Sa tristesse l'habillait de gestes doux et de paroles éloignées. J'attendais qu'elle plongeât son regard sur ma figure rose mais, au moindre bruit, ses yeux se tournaient vers la porte. Je ne touchais jamais tout à fait le fond de sa tendresse. Ou bien, elle m'entraînait dans une valse contre son corps chaud. Prisonnier de ses bras, je souriais comme un chat ronronne sous la caresse. Cela ne durait pas, elle me couchait très vite dès qu'il arrivait. Notre père franchissait le seuil sans hésiter jamais. Il gardait un air qui lui venait du monde extérieur. Tu n'as pas connu notre père dans ce temps-là où il vivait puissant et serein, penchant son ombre pesante jusqu'à mon berceau et caressant du plat de la main le dos de ma mère. Notre histoire à trois était un empilement de désirs qui allaient de moi à ma mère, de ma mère à mon père et de mon père à l'univers. Notre univers était clos par cette porte d'où il apparaissait chaque soir à une incertaine heure. Son univers s'ouvrait sur les horizons d'eau qui baignaient l'île. Mon regard n'était encore que celui d'un nourrisson. Je me suis toujours demandé si le regard d'un nourrisson porte déjà celui de l'adulte devenu ? Mon regard sans souvenirs se posait sur les objets inertes, peuplés par les désirs rompus de ma mère : le guéridon au miroir, les flacons de parfum, la théière brune qu'elle posait sur un coin de la table et soulevait pour emplir sa tasse d'un liquide ambré et fumant. Elle buvait à petites gorgées réfléchies tout en me tenant dans un de ses bras. Elle ne percevait de moi que la pression exercée par mon corps bandé de langes. Elle m'oubliait tout à fait dans l'écho de ses souvenirs répétés pour lui, absent de nos jours. Dans la nuit, j'entendais parler ce couple ailleurs dans leur lit défait. Je rétrécissais dans mes langes, je durcissais comme un granit chauffé sous le soleil.
Beaucoup de nuits plus tard, dans les jardins publics, j'ai longtemps goûté à l'amour des pierres chaudes ou des statues.
Je pense à toi dans cette soirée mauve et je pleure de ne pas être à vos côtés mais tu sais comme moi que je ne pouvais plus vivre à Paris avec vous trois. L'a-t-elle compris ? Me pardonne-t-elle ? David, je suis ici tout neuf, mes pensées sont légères, je ne me sens coupable de rien. Je sais qu'en vous quittant c'était la première décision responsable dont j'ai été capable. Je ne regrette pas ce départ mais je vous regrette, vous trois. Quel âge a-t-il maintenant ? Treize mois et vingt-deux jours, je l'ai noté sur le calendrier de ma chambre. Je suis un prisonnier qui a décidé de sa prison. Je sais que tu sauras prendre soin d'eux, de ma femme et de mon fils. Bien mieux que j'en aurais été capable.
Michael, ton frère
Publié par felixmartin à 23:06:43 dans Caritas | Commentaires (0) | Permaliens
Ce matin j'ai ouvert les deux battants de ma fenêtre
Je me suis accrochée au parapet
J'ai grimpé dans la gouttière du toit
Et tout là-haut j'ai crié ton nom
Il a glissé sur les tuiles luisantes
Il s'est dessiné sur les ardoises creuses
Il a rebondi sur les cheminées de brique
Un arc-en-ciel l'a accroché
Depuis il voyage sur tous les continents.
Il a donné à boire aux enfants du Sahel
Il a guéri les blessés de Bagdad
Il a ouvert les prisons de Chine
Ton nom était si puissant quand je l'ai crié
Que les Bushmen d'Afrique et les chamans de Mongolie
Ont vu un nouvel esprit s'envoler.
Publié par felixmartin à 21:28:16 dans Nuits blanches | Commentaires (0) | Permaliens
Publié par felixmartin à 22:31:49 dans Nuits blanches | Commentaires (0) | Permaliens

Demande-moi d'être Orphée
Je prends ta main
Et sans me retourner
J'avance dans nos nuits.
Quand tu es Ariane à Naxos
Que ta ceinture est défaite
Je te rejoins avec mes panthères
Pour m'enivrer dans tes couches.
Mais ne me demande pas d'être Thétis
Et retirer de ton talon léger
La flèche fatale.
Dans la clairière de la trahison
Lorsque tu dormais
J'ai déposé entre nous l'épée d'Arthur,
Pour ne pas toucher ta lance aigüe.
Dans ta bouche amère
Je goûte le philtre d'Yseult
Et m'empoisonne
Pour te rejoindre dans tes chimères.
Mais ne me demande pas
De baiser tes lèvres froides
dans le tombeau de Vérone.
Je veux bien être Manon
Et te trahir chaque nuit
Si dans nos jours tu me rejoins
Pour respirer nos corps aimants.
Je te laisse boire le sang
De mon cou meurtri
Et s'il le faut je me damne
Pour gagner l'éternité avec toi.
Mais ne me demande pas
De quitter mon enfant
Ou je glisserais sous la roue du destin.
Entre les pommiers en fleurs
Je devine ta bouche
Et je creuse ma côte mâle
pour sculpter tes hanches.
Dans mes voiles maudits
J'enroule ta tête et je la tranche
Si je peux goûter
A tes pensées rebelles.
Mais ne me demande pas
D'être Marie
Et porter dans mes bras ton sacrifice.
Photo : Yves-Marie JACOB - La Ballade d'Holga
Publié par felixmartin à 19:23:14 dans Nuits blanches | Commentaires (0) | Permaliens
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