Watteau et l'Ordre des Indifférents | 09 décembre 2008
(The Dandy Warhols / Mission control)
Au Louvre cette après midi où il fait froid dans toutes les strates de l'univers.
Les gens se foutent de la peinture, c'est écœurant. Groupes puissants de
touristes affairés et ennuyés dans la même seconde et qui prennent tout en
photo pour éviter de voir les tableaux. Dans la pièce de Watteau tout est calme
et posé. Le cerveau aéré a son mot à dire, il suffit de l'écouter. Pierrot
impose une grâce sans équivalent dans le musée. Vous préférez l'appeler Gilles,
c'est à vous de voir. Pour moi ce sera « L'indifférent », adjectif et
nom à la fois judicieux et évident.
Il a vraiment tout compris Watteau, il est doux sans commune mesure, il va
directement au fond du futur dans ce tableau. C'est le résumé parfait d'une
existence concentrée. Sui generi en puissance. L'existence ce sera comme cela
si vous vous mettez à véritablement réfléchir, si vous vous posez bien en face
de ce qui n'est rien d'autre qu'un miroir. Il est tout blanc, seuls les nœuds à
ses pieds sont colorés (pour mieux rendre l'uniformité évidente). L'auréole est
plus qu'elle même au dessus du visage rond. Il y a bien une intrigue dans le
fond (c'est presque un bas fond derrière en dessous), ca n'en finira pas de
papoter, de jacasser, de bruiter dans tous les sens et dans toutes les langues.
Mille complots auront lieu avec, sans et contre vous. Votre habit sera toujours
un peu trop grand ou trop court, vous ne saurez pas vraiment ce que vous faites
parmi tous ces phénomènes. Ca sera toujours compliqué, vous ne serez pas à
votre place. Beaucoup de théâtre, une vie parmi les comédiens en tous genre
(tout le monde est comédien de nos jours, Watteau est passé par là avant vous).
Quand on prétend que ce tableau est énigmatique, c'est parce qu'on refuse de le
voir. L'être heideggérien vous est obscur ? Il n'y a pas de sens à ce que
vous appelez « le tumulte furieux de la modernité » ? Vous n'êtes
pas au clair et le sens a filé ? Respirez un peu, détendez vos bras,
restez de longues minutes devant ce tableau aussi grand que votre corps qu'il
met au défi comme aucun autre. C'est parfait vous y êtes.
Un plus petit tableau, intitulé pour le
coup « L'indifférent » et peint vers 1717. Qu'il fait bon vivre en
1717, que c'est un bon chiffre ! Il dit merci à la vie parce qu'un oiseau
a chanté et qu'on est en dix sept cent dix sept. Bonjour à vous, que l'herbe sent
bon, que c'est bon de peindre la joie par là. Voilà une belle coiffe bleue, les
bras écartés il danse, il saute, il est peut être si léger que la forêt
alentour est un mirage. Il regarde fièrement celui qui le peint ou qui l'invente.
A nouveau un comédien ? Un insensé en tous cas pour la plupart. Quoi ?
L'indifférent ? C'est une blague, vous voulez rire, indifférent à qui, à
quoi d'abord ?
Non, c'est très sérieux.
En 1738 fut crée l'Ordre des
Indifférents, dont les membres se juraient de se soustraire à l'empire de l'amour.
C'est Mademoiselle Sallé, de la Comédie Française, qui fonda cette association
extravagante. Les membres, des deux sexes, se juraient de combattre l'amour.