Venise et le Boulevard Saint Germain dans les années 60 | 30 novembre 2008
(The Organ / Fire in the ocean)
Je lis des notes prises hier soir dans le silence de la chambre solitaire. « San Giovanni Evangelista, petite place blanche. » « Punto del tete (le pont des seins), au dix huitième siècle les prostituées se mettaient aux fenêtres et s'exhibaient devant cet endroit pour que les homosexuels, habitués du lieu, fuient ou changent d'orientation sexuelle. » « Le paradis de Tintoret, grande salle du conseil. » « Bouches des dénonciations secrètes, ces petites ouvertures au niveau d'un mur dans lesquelles il était possible de raconter méfaits et coups bas pour mettre en place la calomnie. » « Itinéraires secrets.» « Dernier jour d'octobre 1756. Casanova réussit son évasion. » « Quartier Dorso Duro, l'église San Sebastiano, il y a là plus de Veronese que dans le monde entier. » Voilà, je peux jeter le papier et son écriture bleue, c'est inscrit ici maintenant.
La flopée de symptômes qui assaillent le narrateur ferait la joie de mille psychanalystes. Voici cent pleurs, voici une déconvenue. Dans la nuit je hurle au milieu du sommeil. Comme je suis un peu malade cela me donne des excuses pour ne pas sortir durant des jours. J'envois des papiers par mail comme si j'étais un robot et dans un sens j'en suis bien un. Volets fermés je regarde des films de Debord. « Critique de la séparation », le boulevard Saint Germain dans les années soixante. « Tant de choses que l'on voulait n'ont pas été atteintes, ou partiellement, et pas comme on le croyait. Quelle communication a-t-on désirée ou connue ou seulement simulée ? Quel projet véritable a été perdu ? » « Cette incompréhension est partout dans les rencontres quotidiennes. Il faudrait préciser. Mais le temps manque, et l'on n'est pas sûr d'avoir été compris. Avant d'avoir su faire, ou dire ce qu'il fallait, on s'est déjà éloigné. On a traversé la rue, on est allé outremer, on ne peut se reprendre. » Finalement, la tristesse de Debord, cette inverse stylisé et intelligent de la mélancolie, est la seule tristesse, la seule mélancolie acceptable. Il n'est pas question une seule seconde de donner de l'importance aux contingences psychologiques, aux circonstances de la vie quotidienne. Le regard porte plus loin et la voix de Debord dicte. Flopée symptômes déconvenues hurlements au milieu de la nuit sont balayés par la théorie en marche. Musique. Et si la mélodie porte la tragédie, elle n'en est pas moins musique. « Nous rencontrons, dans des situations occasionnelles, des gens séparés qui vont au hasard. Leurs émotions divergentes se neutralisent et maintiennent leur solide environnement d'ennui. » « Et quelques rencontres seules furent comme des signaux venus d'une vie plus intense qui n'a pas été vraiment trouvée. » « Les secteurs d'une ville sont à un certain niveau lisibles. Mais le sens qu'ils ont eu pour nous, personnellement, est intransmissible. Comme toute cette clandestinité de la vie privée sur laquelle on ne possède jamais que des documents dérisoires. » « Cette critique générale de la séparation contient évidemment et recourt quelques données particulières de la mémoire. Une peine moins reconnue, la conscience d'une indignité moins explicable. De quelle séparation précise s'agissait-il ? Comme nous avons vécu vite. C'est à ce point de notre histoire irréfléchie que je nous revois. » «Un document sur les conditions de la non-communication. Par exemple, je ne parle pas d'elle. Faux visage. Faux rapport. Un personnage réel est séparé de qui l'interprète, ne serait-ce que par le temps passé entre l'évènement et son évocation. Par une distance qui grandira toujours, qui grandit en ce moment. »