Le second acte avait besoin d'une nouvelle scène... "le terrier" s'y prêtait bien .
La 2O5 GTI ne mit pas longtemps pour retourner à Aix-les-Bains . Sabine, recroquevillée à l'arrière, ne disait pas un mot, et moi, le suspense me serrait les entrailles . Qu' allait-il réellement se passer chez moi ?
Accepterais-je de me livrer devant une autre femme, fût-elle ma meilleure amie ? Et Pierre, comment se comporterait-il ?
Au seuil de ma porte, l' Arsouille avait pris le double visage d'un ange et d' un démon . Il était prêt à tout . Il "donna" cette nuit-là ! La bouteille de champagne lui fit déployer plus d'efforts que prévu. Il ne parvint jamais à la sabrer . Ah ! c'était bien lui ! Toujours aussi friand de mises en scènes ! Nous levions enfin le verre pour trinquer ...à quoi ? A la rareté de l'évènement bien sûr, qui nous réunissait tous les trois, dans ce drôle de huis clos .
Pierre ne se contenta pas de simples bavardages. Il se dirigea vers le bureau et se posta devant ma machine à écrire, nous provoquant étrangement ... " Je taperai tout ce que vous me direz "...
Vous, c'était nous, Sabine et moi . Notre relation l'interrogeait . Sur quoi voulait-il nous confronter ? Nous n'avions rien à cacher, ni notre affection mutuelle, ni les raisons qui nous avaient décidées à organiser cette soirée. Assise sur le canapé, tout contre Sabine, je me sentis défaillir et des tremblements soudains secouèrent nerveusement mon corps . Il fallut tout avouer ... Je le fis d'une voix inaudible ...
" Sabine m'aide...elle ne veut plus me voir t'attendre, je n' arrive pas à vivre normalement...
- Oui, elle t'aime, insista Sabine, jouons cartes sur table... C'est inadmissible de faire souffrir quelqu' un comme ça !..."
Entendre parler de ma souffrance dans la bouche d'une autre, c'était comme si je ne la portais qu'à moitié .
Pierre s'était rapproché. Il s'agenouilla sur la tapis, à mes pieds.
" Que veux-tu entendre, me demanda-t-il, que tu m' emmerdes, que tu me fais chier ? ..." Sa vulgarité me glaça . Il continua... " Un projet avec toi, NON, une relation exlusive NON PLUS ! Je ne t'emmènerai jamais sur un chemin d'assistance ! "
Ah ! l' intello ! A cette fraction de seconde...je l'avais haï...
C'était trop dur, même si je savais depuis longtemps que je ne construirais rien avec lui . J'aurais aimé disparaître à nouveau, m'évaporer, les plaquer là tous les deux , oui, tous les deux, car après tout, ma douleur n'appartenait qu' à moi . J'aurais su peut-être guérir toute seule, soigner mon coeur malade ... On le tripotait pour faire quoi ? Un diagnostic sordide ? Ma réponse violente les stupéfia ..." Je vous déteste ...tous les deux !"
Sabine n'en croyait pas ses oreilles. Je me repris ..." Tu aurais pu me le dire plus tôt...Pourquoi ces mots (qui tuent quand on ne les entend plus )...je t'aime ...je t'adore ...? "
Mon bourreau passa de la vulgarité à la moquerie... " Il ne fallait pas prendre ces paroles au sérieux, surtout par téléphone ! " C'était faux, je les avais entendues autrement, j'y avais cru . L' Ignoble poursuivit froidement sa plaidoierie, ridiculisant ma candeur, réduisant mon amour en pièces.
" Que ferais-tu, toi, Sabine, si un homme te délaissait plusieurs mois ? N'irais-tu pas normalement vers quelqu'un d'autre ?"
Sabine, en effet, ne se serait pas morfondue, elle, en pareil cas, décidée comme elle l'était, à vivre résolument comme un MEC, à faire aussi mal qu' EUX !
( à suivre)
Solange Arcamone
Publié par little stella à 07:31:54 dans Arsouille ! | Commentaires (0) | Permaliens
Vingt et une heures dix. La sonnerie de la porte d'entrée me fit sursauter.
Il aurait pu arriver plus tôt, l' Arsouille, pensai-je ...
Un rapide coup d'oeil sur ma tenue ( jupe ample en cuir noir, très souple, bottines , chandail léger ) et j'ouvris largement le séjour .
Je retrouvai tout : la silhouette distinguée, soignée, légèrement parfumée, volontairement décontractée, le regard droit et pénétrant, la démarche légère . Il emplissait la pièce et mon coeur...déjà nos lèvres s'attiraient ... Le même bonheur, le même bien-être à chacun de ses retours projetait mes bras autour de son cou : il était là ! Divins instants !!
J' en oubliai la raison essentielle de sa venue. L' idée de cette soirée n'existait déjà plus pour moi. Une nouvelle fois lui appartenir, je le désirais tant ... Un whisky frappé au goût de ...cacahuète (hélas! ) et nous quittâmes "le terrier" pour aller chercher Sabine à Chambéry; il était vingt et une heures quarante cinq .
Educatrice dans un foyer social pour adolescents, elle terminait tard son travail. Pierre était pressé de la revoir . Son impatience me contrariait un peu . N'aurait-il pas pu changer d'avis au dernier moment ? N'aurait-il pas pu m'accorder plus de temps ?
Sabine nous attendait, comme convenu, près du théâtre . Je la reconnus de loin, dans son long manteau sombre, échappée d'un tableau de Modigliani . La rudesse de son visage n'arrivait pas à cacher son sourire du moment ...large et sincère. Elle nous accueillit avec ces mots :
" Qu'il est bon de voir des gens heureux ! "
Je riais...Pierre aussi. Les accolades furent à la mesure de notre euphorie . Très vite, nous parvenions à "La Nouvelle Orléans". La salle aux murs de pierres, comble, étroite, voûtée, se révéla tout à fait en accord avec l'intimité que nous voulions préserver .
La vie jaillissait partout ici ...dans le brio des musiciens, l'adhésion du public, la salade aux foies de volaille poêlés et le savoureux fondant au chocolat . Entre deux coups de fourchette, on claquait des doigts, on attrapait un tempo sur le solo de la clarinette ... On tutoyait les plus grands...Amstrong, Miles Davis, Nina Simone...
Pierre absorbait tout, il "confabulait", fredonnait sans gêne "Petite fleur ", se partageait équitablement entre ses deux femmes, vibrait harmonieusement . Les applaudissements frénétiques accéléraient par alternance le rythme de nos pulsations .
Sabine et moi ne regrettions rien . Notre soirée était une réussite ! Quelle collusion !!
Sur une dernière gorgée de "roussette", Pierre nous confia bientôt qu' une bouteille de champagne nous était réservée . Il avait eu l'extrême délicatesse d'en apporter une . Mais où la boire ?
La question se posa d'une façon cruciale. Je la reçus comme un coup de lance . Mon regard croisa celui de Sabine. J' y déchiffrai la même appréhension . Il fallait peut-être trouver une solution d'urgence, appeler un quatrième élément, disperser le trio, le confondre dans un cercle d'amis, de copains, recréer finalement une situation commune ...
Sabine pensa à Thierry, moi à Patt...Ils seraient certainement venus nous rejoindre...Mais, il se faisait tard, minuit passé...le jazz nous avait ennivrés et nos idées s'embrouillaient . Nous devions cependant aller jusqu'au bout. Les meilleures choses ayant une fin, nous laissâmes " La Nouvelle Orléans", le ventre rassasié et les oreilles repues .
Dehors, il faisait froid...la rue Croix d' Or déserte...Un trouble curieux nous avait envahis et nous interdisait maintenant de nous séparer .
La suite de ce divertissement allait-elle être à la hauteur de l'objectif que nous nous étions fixé, nous...les nanas !
( à suivre )
Solange Arcamone
Publié par little stella à 12:33:57 dans Arsouille ! | Commentaires (0) | Permaliens
Je revis l' Arsouille à la fin du mois de septembre.
La rentrée scolaire l'avait ramené à son poste de travail.
Un mardi soir, il m'invita gentiment à "La Maison de Sophie", sur Annecy...
Une pluie fine tachait nos épaules et nos pas glissaient sur les pavés. Le restaurant se nichait dans la vieille ville, au fond d'une impasse. Une vraie bonbonnière...Rideaux brodés et volets à petits coeurs !
Pierre m'ouvrit le passage, notre table avait été réservée . Intérieur rose et vert, nappes "juponnées", chaises de bois blanc peintes à la main, rosaces de serviette...
Dans cette jolie composition, comment passer aux reproches ?
Je n'en fis point...Son mois d'août avait été bien chargé avec la gestion du centre de vacances...Il me complimenta sur ma toilette... Il observait tout, jusqu' au moindre détail .
Ma chemise de soie l'alléchait particulièrement. Je le sentais revenir à moi ...Je n' écoutais plus ce qu'il me disait, je ne voyais plus ce que je mangeais. Mes dernières résistances fondirent dans l'assiette...avec le nougat glacé ! Incroyable !!
Il m'emmena chez lui. Ses bras et ses baisers passionnés avaient déjà effacé son affrosité...
Nuit d' Arménie...sur le cantique des cantiques ...
Je rentrai sur Aix aux aurores...Gladys dormait chez une de ses amies . Mon esprit troublé m'inquiétait.
Je compris que cette relation "bizarre", non-conventionnelle, pouvait encore se poursuivre longtemps . Imparfaite et ô combien délétère, je l'acceptais . Mon calvaire allait recommencer avec son chap'let d'offenses .
Jour après jour, heure après heure, je luttais pour supporter l'invivable. Pierre ne donnait plus aucun signe de vie. Le téléphone restait sourd. Je vérifiais son branchement...Je n'y croyais pas à ce silence, somme toute involontaire...à cette indifférence qui dura des mois !
" A force et à bout de forces", j' arrivai en décembre, "vidée", tarie. Anorexie, sommeils artificiels, decrescendo pitoyable. Dans la rue, je perdais l'équilibre...je tombais. Dans ma gorge, les mots ne passaient plus ...j'étouffais. Chaque soir, en rentrant de l'école, épuisée mais le devoir accompli, je fouillais le courrier : rien ... Je sautais sur ma messagerie téléphonique : rien...ou du moins pas ce que j'espérais . Alors, défaite, je me couchais sur la banquette du séjour, blasphémant contre Dieu, reniant tous mes Ave Maria...
Pourtant, le sapin avait été acheté...Il en fallait de l'abnégation pour accrocher les boules, dérouler les guirlandes et souhaiter..."Joyeux Noël" à tous, le coeur fendu ...
Dinde insipide et marrons froids .
Sabine n'ignorait rien de mon séisme intérieur.
Pierre, elle l'avait connu, elle aussi, trois ans avant moi, en sortant un soir, en allant danser au "Bagatelle", à Aix-les-Bains. Plus âgée que moi, elle avait su s'en méfier...Liaison passagère donc, sans conséquences. De nouvelles relations masculines l'avaient orientée ailleurs, sans heurt ni tapage . Mon aliénation, elle ne la supportait pas . Il fallait, pensait-elle, un affrontement brutal, un électro-choc, pour me sortir de cet envoûtement.
Le "face à face" était devenu impératif . Sabine m'avait convaincue .
Voilà pourquoi, sans restriction et en toute confiance, je la laissai préparer ces retrouvailles incongrues...
( à suivre )
Solange Arcamone
Publié par little stella à 22:11:58 dans Arsouille ! | Commentaires (0) | Permaliens
...quand il n'était pas en cours . Mon fils avait choisi son camp. Pour combler les absences de son père qui courait sur les routes de France et d' Europe, il passa son adolescence à Challes-les-Eaux, chez ses grands-parents hôteliers , propriétaires du Château de Triviers ...
Un château de conte de fée, avec sa tour, ses grandes cheminées, ses sapins centenaires, son étang et ses allées romanesques . En juillet, un long cortège de yuccas blancs attendaient les nombreux clients .
Lucien découvrit la restauration et tous ses raffinements . Noces et banquets lui apportaient l'agitation qu'il recherchait dans sa jeunesse .
Il en voyait des voiles de mariée et des chapeaux fleuris... Il en entendait des " Etoiles des neiges"...et des "Valses de l' Empereur"... Il en allumait des chandeliers... Il en portait des plateaux... Il aidait comme il pouvait !
" Travail " et "Client Roi", c'était la devise de la famille .
Drôle de vie d'château, mais Luc aimait ça . Le patrimoine de son grand-père n'avait plus de secrets pour lui . Meubles et tableaux, argenteries et porcelaines, registres et parchemins, il dénichait tout dans les vieux greniers . Mon fils devint un expert en herbe et garda depuis "le sens des affaires" .
Je passais au Château, de temps à autre, pour l'embrasser, mais je n'aimais pas revoir le salon, où, quinze ans plus tôt, deux jeunes de vingt ans avaient ouvert le bal ...
C'était Jean-Claude...et c'était moi ...heureux à cette heure ...
Le temps avait passé et la valse était bien finie .
( à suivre )
Solange Arcamone
Publié par little stella à 14:38:39 dans Arsouille ! | Commentaires (0) | Permaliens
( Peinture de Philippe Halaburda...Soleil noir )
Septembre sonna...Enfin !
Une nouvelle classe, d'autres obligations dans l'exercice d'une direction d'école plus importante à Cognin, tout près de Chambéry .
La lumière ambiante se purifiait, changeait, et la montagne savoyarde aussi . Elle se maquillait en vert, en jaune, en brun, en mauve, en rouge... Ardente symphonie, derniers feux d'une nature opulente. Dans les campagnes et sur les côteaux, de la Chautagne aux flancs du Granier, les vignerons s'attelaient à couper, transporter, presser les raisins des précieuses vendanges. Au labeur des hommes succéderait bientôt l'ivresse des tables de fête. La terre allait rendre son dernier expir avant le grand repos hivernal .
Cette quiétude pastorale ne s'accordait pas vraiment avec mes difficultés du moment .
Gladys rentrait de plus en plus tard au "terrier", y restait de moins en moins...la pauvre !...
Elle voyait sa mère, froide, acariâtre, sans ardeur, automate dans ses gestes . Je ne suivais plus sa scolarité et m'étais à peine aperçue qu'elle fréquentait déjà le collège . Elle n'avait qu'un bureau et ne recevait aucune amie dans "sa chambre" .
Un soir, elle me dit qu'elle voulait retourner chez son père. Le choc ! Même si je la comprenais... Je mis toute mon énergie à la faire changer d'avis : "Non, tu vivras avec lui quand il sera remarié ! " Elle ne saisissait pas, moi non plus . Pourquoi cet égoïsme ?
Je voulais la retenir, c'était évident, mon garde-fou ( ou plutôt mon garde-folle )...c'était elle ! Pour la "récupérer", je sortais l'album-photos familial, retrouvais les images du bonheur passé . Ses lettres de colo, ses dessins ou ses petits mots d'enfant. Je lui arrachais des rires, lui promettant un nouveau cours de danse ou le dernier blouson à la mode . Je m'engageais, en somme, à tout faire pour aller mieux, à tout faire pour l'aimer davantage . On pleurait ensemble...Je venais de rencontrer ma première compagne de guerre .
J ' endossai une énorme culpabilité . Au fil des jours, Gladys s'inventait un avenir meilleur que le mien : elle rêvait de devenir une star ! Elle l'avait avoué dans son cahier de textes ...
" Chaque jour pour moi est un ensemble de déceptions.
Hier et demain se ressemblent étrangement mais ...
un jour, je le jure, je serai un spectacle pour les autres . "
Un mois après, son papa se remariait... avec "la polonaise" bien sûr ... Il portait à son doigt une nouvelle alliance. J'avais beau dire, j'avais beau faire, cette alliance-là me faisait détourner les yeux .
( à suivre )
Solange Arcamone
Publié par little stella à 12:36:30 dans Arsouille ! | Commentaires (0) | Permaliens
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