La résolution s' imposait d' elle-même...garder Pierre, c' était périr. Je devais donc l'oublier.
Ici et là, dans les fermes environnantes, des ampoules brillaient déjà . On se levait tôt chez les agriculteurs. Hâletante, plaintive, je rentrai péniblement au châlet .
Dans mon lit froid, pensées obsessionnelles, sommeil impossible .
Ah! si j' avais pu me décapiter !
Pierre vivait le présent pleinement, sans se poser de questions, à l' affût de toutes les jouissances .
Son temps n'avait qu' une seule dimension : ici et maintenant .
Il me l' avait encore prouvé. Il prenait tout. Comment faisait-il ?
" Accepte les choses comme elles sont..." Sa pythie résonnait dans mes tempes.
Je ne pouvais pas. Il me manquait un futur...un futur à deux . Voilà ce que je voulais . Lui, d' autres temps forts l' attendraient, d' autres occasions . Il les honorerait toutes. Il les recherchait tant !
Mais d' où tirait-il sa force de vivre ? De son naturel dynamique ou de sa grave opération cardiaque ? Son coeur avait cédé à trente-six ans. Pour qui ?... Pourquoi ?...
L' Arsouille avait enduré trois années d' hospitalisation pour garantir le maintien d' une greffe. La première avait échoué: le ventricule ...de porc n' avait pas été supporté ! La deuxième avait réussi, grâce au cheval. Elle le maintenait en vie. Combien de temps ? Mordante réalité ...
Je mesurai mieux le bien-fondé de son "carpe diem", mais tout de même...Pierre ne pouvait continuer à s' illusionner , à nier plus longtemps les malheurs qu' il distribuait autour de lui.
Il savait bien de toute façon, que tôt ou tard, il devrait solder ses comptes, dresser son propre bilan, s' il voulait enfin se réconcilier avec lui-même, vivre mieux...à l' aube de sa vieillesse .
Notre séjour au Corbier s' acheva sur un samedi tout gris et sur ...un bon ménage ! Vaisselle lavée, sols récurés, couettes pliées, volets fermés, le châlet attendait ses nouveaux occupants .
Sabine rangeait un dernier objet dans le coffre de sa voiture: sa cocotte minute !! C' était le seul ustensile de cuisine auquel elle tenait . Habituée à nourrir ses enfants voraces, elle continuait avec nous... riz, poulet au citron, pot au feu, conserves de champignons, confiture maison, la "Mama" avait veillé à tout .
Sa Fiat roulait légère et s' appliquait à prendre les lacets avec prudence...pas comme l' Autre !
Les hameaux défilaient, les toits gouttaient, les vergers s' éveillaient ...au dégel.
Cyndia et Gladys comparaient leurs dernières performances. En bonnes skieuses, elles complotaient de prochains exploits !
Le mien, serait tout simplement de terminer cette année scolaire.
L'Arsouille m' avait tellement ébranlée ...
( à suivre)
Solange Arcamone
Publié par little stella à 11:55:00 dans Arsouille ! | Commentaires (4) | Permaliens
Elle m' invita, avec Gladys . Nos deux filles s' entendaient bien .
La station de sport d'hiver vivait ses derniers jours d' ouverture . La saison se terminait .
La montagne ne s' était pas encore dévêtue. Les neiges floréales avaient embelli son manteau blanc .
C' était si bon de se laisser glisser sur les pentes immaculées, de respirer à pleins poumons ...
J' offris à notre petite équipée le plus beau "soleil" de ma carrière de grande sportive ! Une nappe de terre m' arrêta net dans ma descente...Je me retrouvai les deux skis en l' air !...Après la peur, le réconfort...On se marrait toutes les quatre !
Un soir, nous avions invité Pierre. Avec son sens inné de l' orientation, il repéra sans problème le petit châlet de location .
" Notre phénomène" arriva vers dix-neuf heures, à l' heure dite .
Sa 2O5 GTI avait assuré . Les virolets savoyards n' allaient quand même pas l'impressionner ! Bruno, le chéri de Sabine l' accompagnait. La route l' avait retourné et pour cause !
L' accueil fut chaleureux. Pierre s' extasia sur nos bonnes mines . En effet, bien colorées, bien reposées, nous avions l'intention de vivre au mieux cette soirée qui tombait à pic . Je pensais tenir le coup ...
Les crêpes salées, sucrées, re-salées, re-sucrées, scellaient mon nouveau pacte d' amitié avec l' Arsouille . Il était égal à lui-même .
Plein d' humour, ravi, attentif... coopérant aussi quand il manquait quelque chose à table et qu' il fallait se lever. A l' aise partout, tout l' temps ! Il pétillait...Encore une situation qui l' aguichait, en "bon copain" !
Je ne le regardais jamais. Ma chute du matin n' alimentait que trop la conversation...
Le "bergeron" remplissait nos verres, déliait nos langues et nous détendait . Calembours, plaisanteries, oeillades avec Sabine ...La bonne ambiance !
A la fin du repas, la grolle passa sous nos nez, agile et guillerette.
L' orange, la cannelle, la gnôle et le vin chaud devinrent de puissants sortilèges ! Nous baignions tous les six dans un amour dilaté, une sorte de communion des saints autour de son chef suprême : Saint Pierre !
Le temps passa vite. La nuit avançait. Nos invités pensaient à rentrer. Nous étions en pleine semaine et dans quelques heures ils reprendraient leur travail . Bises et derniers sourires les accompagnèrent à la voiture .
Pierre s' approcha de moi, prit mes mains et les serra fort . Ses yeux me fixaient et je ressentis entre nous ...un lien infini...Il était moi...et j' étais lui...sur la pellicule de l' éternité . Plus rien ne nous séparait. Trop brève illumination ...
Bruno s' impatientait . Le démarrage du moteur et la lumière des phares marquèrent leur départ . La GTI disparut rapidement. Elle dévorait les virages dangereux les uns après les autres . J' entendais le crissement de ses freinages dans le grand silence montagnard . L' Arsouille faisait corps avec sa 2O5. Il claironnait souvent ..." Je suis comme elle, je fonce ! " Et il fonça .
La frustration rejaillit, mes tourments aussi . A nouveau l'abandon puis le désir de disparaître .
Mes pas tremblants me guidaient à l' aveuglette , dans le noir, la gorge serrée . Je me fustigeai..."
"Arrête, tourne la page...Tu vas en crever...Passe à autre chose ! Tu croyais quoi ? ..."
Mes pieds portaient un corps perdu, sur une route qu' ils ne voyaient plus.
( à suivre )
Solange Arcamone
Publié par little stella à 19:29:44 dans Arsouille ! | Commentaires (4) | Permaliens
J' en étais à mon troisième !... Mon premier amour remontait à février 69, je n'avais pas dix-huit ans .
Joëlle, mon amie, avait invité son cousin pendant les vacances scolaires . Robert débarqua donc un beau matin dans notre cité H.L.M du Biollay .
Jean, schetland et mocassins ...arrrêt sur image . Les yeux bleus de ses seize ans présageaient une belle histoire . Belle, elle le fut, mais brève , hélas ! J' étais son "seul ange" et lui, mon véritable éveil au monde , après le père noël !
Hypersensible, mûri par la séparation de ses parents, brillant, il habitait Lyon et moi Chambéry. Peu commode ...
M' échappant certains dimanches de l' autorité parentale, j' allais le voir, en train . La gare de Perrache, c' était mon école buissonnière ! Très épris l'un de l'autre, nous étions aussi très sages .
Sensualités délicates, respectueuses...premiers effleurements de nos "jeux interdits" sur la guitare de Narciso Yepes...
Sa chambre flairait l' insurrection. Au mur, un portrait du "Che"...
Brassens, Brel, Ferrat , Léo Ferré...s' étalaient en grand . Il flirtait avec l' Anarchie et je m' habillais en noir . Il me parlait de Mao, de Lénine, de Marx et je lisais le "Manifeste du Parti Communiste". J' avais si peur de ne pas être à la hauteur ! Sa révolte avait fait de moi une "graine de gauchiste". A vrai dire, sortie tout droit de mes versions latines, je me sentais plus concernée par "La Guerre des Gaules" que par Mai 68...quoique...barricades contre C.R.S, c' était bien La Gaule en Guerre !
Je pensais "liberté", Robert, lui, "égalité". Bourgeois, ouvriers, patrons, sa trilogie l' envahissait . Son âme de militant m' avait donné de nouvelles convictions et ...de grands sentiments . Nos baisers s'attardaient sur John Lenon et se suspendaient à l'entrée intempestive de sa mère !
Toutes les semaines, j' attendais l' enveloppe blanche avec son estampille du Musée de l' Automobile...Amour épistolaire plus que physique, il s' écroula au bout de seize mois, dans son abîme de souhaits non réalisés . Les entraves familiales de part et d' autre, avaient signé sa mise à mort . A l' approche du Bac, j' abandonnai tout : les Beatles et ...mes lettres parfumées .
Mais "la condition ouvrière" ne me laissa plus jamais indifférente. Pour mieux la méditer, je passai le mois de juillet " à la chaîne" chez Coppélia . Quelle volonté ! J' attachais, en grappe, des tas de bonbons, des centaines par jour ! Ah ! les belles idées !...Elles s' étaient vite arrêtées sur mes doigts tailladés par le rafia trop solide . Mes pansements m' avaient résolument décidée à chercher un autre emploi saisonnier et... à poursuivre mes études !
En novembre 7O, Joëlle périt atrocement dans l' incendie meurtrier du "Cinq/Sept", à Saint Laurent du Pont , en Isère. Elle était partie "dans la lumière" , en dansant... Elle avait dix-sept ans . Plus de cent brûlés vifs...la "bande du Biollay", tous des copains, avait été décimée .
" Rain and tears..." l' histoire liée à mon premier amour s' était terminée en tragédie . Délits de la vie...mystère de ses fondus-enchaînés ...
En Terminale, je "tombai en philosophie ". Après Platon, c' était Descartes qui m'avait absorbée avec sa "Preuve ontologique de l' Existence de Dieu" ...Pythagore souffrait...Je ne voulais plus entendre parler de mathématiques , préférant les citations aux solutions, les syllogismes aux équations .
Jean-Claude résolvait mes problèmes de "fonctions" et moi, je lui synthétisais la " Théorie des Emotions " de Sartre .
Echange solidaire entre deux copains de lycée et peu à peu entre deux étudiants, toujours ensemble ... Crescendo émotionnel à Grenoble : premier amant, premier enfant, premier mariage . Qualifié à vingt ans, meilleur basketteur de la région Rhône-Alpes, Jean-Claude passait son temps entre la fac de Droit, Mozart et ... son sac de sport !
Chaque samedi soir, dans chaque gymnase, clairons, étendards de vert et de blanc aux couleurs de l' équipe favorite, deuxième au classement national et prétendante à la première place ! Salle surchauffée, explosive... La hargne aux dents, les supporters trépignaient pour "Challes" et ...pour "Coco" l' enfant du pays savoyard !
Entraînements intensifs, tournois, sélections, éloges et trophées . Le ballon rond lui "dribblait" les neurones !!
Dix ans plus tard, dans les années 8O, je cisaillais ses maillots et lui crevais les pneus de sa voiture pour ne plus le voir partir... L' arbitre du dernier match n' allait pas tarder à siffler la fin de notre "dernière messe" .
De Jean-Claude, j' étais passé à Pierre, innocemment...
Liaison en pointillés, à prendre ou à laisser, sans promesse, sans baptême. Ainsi donc, on pouvait aimer plusieurs fois, et d'une manière tout aussi sincère, engagée .
Pouvais-je vraiment diriger le cours de l' Amour ou était-ce lui qui décidait de tout ?
Ces questions lancinantes allaient encombrer ma vie sentimentale à tout jamais .
( à suivre )
Solange Arcamone
Publié par little stella à 21:26:58 dans Arsouille ! | Commentaires (0) | Permaliens
Little Stella
( n' est-elle pas géniale cette artiste ?...)
Publié par little stella à 13:11:23 dans Intimité | Commentaires (0) | Permaliens
Dans le parc du Splendide, les marronniers bourgeonnaient.
Neptune riait dans sa barbe...son bassin dégelait . Le grand cèdre bleu s' étirait, la tourterelle chantait . Sur les pelouses et les talus, crocus, violettes, primevères...
Le printemps présentait ses nouvelles toiles. Je n' avais pas le coeur au vernissage .
Je vivais dans un monde sans saisons. Je fuyais les gens heureux et le soleil m' attristait . Lina me fit un clin d' oeil, le 22 mars ...
" Ma So...
Les mauvais moments laissent tellement apprécier les bons ! Essaie de prendre ta vie avec un peu plus d'espoir... Bats-toi ! On y arrivera ! J' en suis sûre !! En attendant...bon anniversaire ! "
Pierre, lui, ne s' était pas manifesté . Je lui en voulais.
Quand rien n' arrivait à freiner mes élans, je lui téléphonais, d' une manière détachée, au-dessus de tout, faussement, sans le mettre dans l' embarras, en "bonne copine" !
" Bonjour ...l' Arsouille !" et... je lui parlais avec désinvolture de choses et d'autres, de mes préoccupations professionnelles, de mes lectures ... Orgueil démesuré ou pudeur pathologique ? Il m' importait de me montrer forte, raisonnable .
Lui, ne me rejetait jamais. Il restait seulement secret, évasif . Avec un peu d' insistance, on se serait même revus ! Il évoquait souvent son travail prenant, débordant. Le temps lui jouait des tours ...
Parfois, je le sentais fatigué, comme déçu . Alors, suspendue à ses paroles, je tentais vainement de détecter dans sa voix une intonation, un silence révélateur, quelque indice qui aurait pu me faire penser que la situation pouvait encore évoluer en ma faveur .
Quelle torture quand il me rengainait ..." Bonjour, toi, la vie est belle ? ..." Je traduisais à ma façon, la plus arrangeante, c'est à dire :
" Vis, toi, ne rate rien, moi, je suis trop mal ..."
Cette image d' un Pierre tourmenté me renvoyait une jouissance curieuse .
J 'entretenais finalement l' ignoble espoir de ne jamais le savoir heureux, avec aucune femme . Quel cynisme ... L' introspection me tenait dans son étau, des heures .
L' Arsouille n' avait fait de moi qu' une marionnette. Il pouvait me chérir, me jeter ou me broyer. J' étais une futilité de plus, rien d' autre pour cet insatiable .
Sa philosophie le gouvernait. Quand les tours du Hasard l' écartaient trop de ses fondements, une peur inconsciente le retenait, l' empêchait de s'investir davantage, lui défendait de croire en l' autre parce qu' il ne croyait plus en lui.
Plus les avances féminines l' offensaient, plus il se protégeait, renforçant sa défensive .
Il imaginait alors une vie commune avec trois femmes...(décidément ce chiffre impair l'inspirait beaucoup !)...dans une architecture bien appropriée, chacune son entrée, chacune son appartement. Il avait eu l' élégance de m' associer à la tribu !!
L' audace de ses conceptions et la difficulté qu' il rencontrait à les "mettre en pratique", le poussaient de temps à autre à les revoir .
Alors le papillon s' étourdissait . Pierre se rangeait à la normalité et assurait pleinement une relation sentimentale, du moins à ses débuts .
Il m' avait prise dans ses filets, moi, aveuglée par mon romantisme et ma peur de la solitude, moi, que rien n' avait disposée à ...ce choc de cultures !
J 'en payais les frais .
( à suivre )
Solange Arcamone
Publié par little stella à 10:04:55 dans Arsouille ! | Commentaires (0) | Permaliens
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