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les quais | 27 septembre 2006

La première chose que je vis en descendant du train fut un mégot encore fumant faisant de l'ombre à un chewing-gum écrasé.

J'arrivais de Paris et je dois dire que mon moral n'était pas flambant neuf. L'envie de bouger m'a prise d'un seul coup. Je n'en pouvais plus du bruit, des embouteillages et de la pollution.

Lyon, pour moi était un vague endroit que je n'arrivais pas bien à situer. Je me suis donc lancé et ai acheté un billet TGV pour une déprime provinciale. Je n'osais pas quitter tout à fait la ville ; mon agoraphobie me l'interdisait.

14h42, pile à l'heure prévue ; premiers pas lyonnais. J'évite mégot et chewing-gum et me dirige le long du quai vers l'accès "sortie". La foule se presse pour former un ruban compact que les escaliers vomissent dans un hall saturé de bruits, de piétinements et d'odeurs indéfinissables. Finalement une gare ou l'autre, c'est toujours pareil.

Hésitations, repérages, retours en arrière et renseignements pris j'arrive tout étonné devant la bouche du métro.
« Tiens ? Il y a donc des métros ailleurs qu'à Paris ? »
Il va falloir que je me calme et que j'arrête ce parisianisme débile.

Bon ! Où aller ? Un coup d'œil sur le plan de la ville m'apprend qu'ici le Rhône et la Saône se rejoignent par une irrésistible attirance. Pourquoi pas ? Une balade le long du quai Augagneur en pensant à autre chose qu'à ma déprime me fera du bien.

J'entame ma descente vers les entrailles de cette ville.
Ici, les odeurs me sont inconnues. L'ozone qui flotte dans le métro parisien n'existe pas à Lyon.
Les rames sont moins bondées. Je m'avance le long de la tranchée où sont posées les rails du lézard souterrain. Comme partout il y a pléthore de chewing-gums, sans parler d'expectorations diverses, de papiers et autres déchets non identifiables. Le voyage dure moins longtemps qu'à l'habitude et j'en suis tout surpris. Je remonte à la surface baignée par un soleil d'hiver.

En arrivant le long du Rhône une surprise m'attend. Moi qui voulais marcher au bord du fleuve je me retrouve face à un chantier.

Des panneaux indiquent :
« Rénovation et réappropriation des berges par les Lyonnais »

Pas de chance, je ne vais pas pouvoir déambuler sur ces quais qui me paraissaient prometteurs. D'autant que la vue sur la croix rousse et l'Hôtel Dieu me séduit au premier coup d'œil.

Tant pis, je continue vers la Saône et traverse la presqu'île en déambulant dans les rues commerçantes.

En croisant la rue de la République j'ai l'impression de tenter la traversée à gué d'un torrent impétueux. Une foule innombrable déambule de droite à gauche et de gauche à droite. Des milliers de pieds s'entrecroisent et génèrent un staccato infernal. Claquement sec de talons de femmes et toc toc sourds de semelles plus lourdes, masculines.
A Paris il y a aussi beaucoup de monde et de pas pressés. Ce qui change ici est ce flux linéaire en deux sens qu'il est difficile de traverser. J'évite tant bien que mal collisions et écrasements pour me retrouver enfin côté saône. J'ai eu l'impression de traverser une fourmilière à l'heure du rassemblement.
Enfin sorti de cette folie, la colline de Fourvière me saute aux yeux. La majestueuse basilique domine la colline et à son pied la cathédrale Saint Jean flanquée du palais aux 24 colonnes : la cour d'assise. Ici, pas de camions ni travaux ni pelleteuses. Les quais sont accueillants avec leurs pavés jaunes qui dorent au soleil d'hiver.

Je me sens soudain envahi par une sérénité que seule procure l'eau qui coule. Charmé par ce calme j'en oublie la rumeur de la ville et me sens un peu plus détendu. En remontant tranquillement le courant sur la rive gauche j'essaie d'oublier les soucis du quotidien et les déboires de la vie.
Lorsque l'amour est parti sans crier gare et que la solitude et les désillusions se sont installées le poids de la vie est devenu insupportable.

Je chemine en admirant la perspective de ces quais qui canalise cette belle rivière. Ici tout respire l'histoire. Le soleil déclinant de cette fin d'après midi hivernale teinte de reflets dorés l'alignement de immeubles aux fenêtres hautes des anciens ateliers de canuts.

La nuit finie par tout envelopper et les lumières des hommes par remplacer celle du soleil.

Et puis...le trou noir.
Incompréhensible, soudain, inattendu.
Dans la panique de cet instant, je me souviens avoir entendu quelque chose de lourd tomber à l'eau, pas très loin et puis plus rien.

Lorsque je reprends mes esprits je vois la Saône et ses berges comme au travers d'une grille. Le froid enveloppe tout et la nuit se prolonge à l'infini.

Quelque chose d'anormal est arrivé que je n'arrive pas à comprendre. Le temps passe lentement, je ne peux plus bouger.
Par les trous de ce grillage que je n'arrive pas à identifier, le matin frileux fini par rendre la vie à la ville. Je vois passer des promeneurs avec leurs chiens, des joggers, toutes sortes de passants se pressants dans le froid matinal.

Que m'arrive-t-il ? Prisonnier de cet étrange endroit, je ne peu que prendre mon mal en patience. La journée s'écoule lentement au rythme de l'eau. J'ai appelé au secours mais personne ne m'a remarqué. Comme si je n'existais pas. Désespéré j'entraperçois le soleil décliner à nouveau. Je me vois déjà finir ma vie ici. J'ai le moral au plus bas.

Soudain je me sens soulevé et l'espoir revient aussitôt.
Je peux à nouveau arpenter les pavés.
Certes les pieds qui me chaussent sont un peu moins bien entretenus que ceux que j'enveloppais avant et me laissent présager une fin de carrière peu reluisante. Mais bon, il vaut mieux cela que d'être abandonné.

J'ai quand même une pensée pour mes anciens occupants avec qui j'avais d'excellentes relations.
Et puis le souvenir de ce bruit dans l'eau, hier soir, me revient. Je réalise soudain ce qui c'est passé. Je comprends dans le même temps que mon séjour dans la poubelle où j'ai passé la nuit était la conséquence d'une délicate attention de ne pas m'avoir entraîné dans ce néant liquide.

Je remercie mon ancien propriétaire d'avoir respecté mon cuir si fin et bien travaillé.
Quelle belle marque de respect de ne pas entraîner sa paire de chaussure dans la noyade, quand au plus profond du désarroi on décide de disparaître au fil de l'eau.


Publié par jericg à 12:07:51 dans nouv. noire | Commentaires (0) |

combien de fois | 27 septembre 2006

COMBIEN DE FOIS


Combien de fois allongé près de toi,
Combien de fois dans un élan de désir
Ma main sur ton corps a glissée
Combien de fois sans oser te toucher
Combien de fois j'ai rêvé te caresser
Combien de fois j'ai espéré te sentir onduler
Combien de fois mon désir est monté
Combien de fois je me suis exalté
Combien de fois je t'ai imaginée
Combien de fois je t'ai attendu
Combien de fois je me suis perdu
Combien de fois j'ai hurlé ma solitude
Combien de fois il ne s'est rien passé
Combien de fois pour toute une vie


Publié par jericg à 12:03:56 dans nouv. noire | Commentaires (0) |

erreur judiciaire | 13 janvier 2006


Dix ans, voilà dix ans ou plus exactement 9 ans 8 mois 6 jours et 12 h 30 que je vis dans cet espace de liberté de trois mètres sur quatre.
Bien sûr, cela paraît restreint comme surface pour être libre. Il faut dire qu'à la prison de Melun il n'y a guère le choix de son espace vital.
Moi, cela ne me dérange pas ; ma liberté se trouve dans ma tête.
Aujourd'hui, c' est un jour de fête.
Je m'explique : depuis que je suis en prison pour un meurtre que je n'ai pas commis, l'administration pénitentiaire s'est arrangée pour tenir éloigné de moi le moindre bout de papier et stylo. Je n'ai même pas droit à un livre ou journal sous prétexte que je pourrais me remettre à écrire. Oui, écrire, c'était ma passion, mon hobby ma raison de vivre et c'est cela qui m'a conduit en prison.
J'écrivais des nouvelles et romans noirs. Ce n'est pas par esprit tordu ou sombre, mais j'excellais dans ce genre là. J'ai même obtenu quelques prix littéraires et étais considéré comme un des maîtres du genre. Mes ventes me permettaient de vivre confortablement mais la reconnaissance du public et de mes pairs m'importait encore plus.
Mon égo se satisfaisait de ce succès qui me donnait de plus en plus d'imagination.
Ce qui faisait surtout ma force, c'était mon style hyperréaliste. Mes histoires collaient au monde et aux gens comme une paire de gants.
Les protagonistes de mes histoires étaient si réels que certains de mes lecteurs pensaient les connaître.
Évidemment, dans le genre de littérature que je pratiquais, il était question de meurtres, de coupables vrais ou faux, d'enquêtes et de situations embarrassantes pour la plupart de mes personnages.
Certains de mes lecteurs faisaient des relations entre mes histoires et des faits réels. Je m'en suis toujours défendu et comme on dit dans ces cas là :
« toute ressemblance avec des personnes ayant existé, etc, etc.. »
Donc aujourd'hui, jour de fête. La direction de ce merveilleux établissement de villégiature sans frais tout compris vient de changer et le major d'homme chargé de ma sécurité et de celle du monde est parti à la semaine dernière.

Toujours est-il que, pour mon cas particulier, l'ordinaire s'est amélioré soudainement.
Ma demande auprès du nouveau maton pour obtenir un nécessaire d'écriture à été honorée et je peux à nouveau faire œuvre de création littéraire.
Tout à ma joie de ce jour merveilleux je ne vous ai pas expliqué pourquoi j'étais dans cet établissement, privé d'écriture.
Tout a commencé lorsqu'un inspecteur de la «crime » est venu me trouver pour me poser des questions sur mes bouquins.
Il s'était mis à les lire tous, après avoir constaté disait-il de curieuses similitudes entre des affaires à résoudre et les histoires que je publiais.
Sa théorie était que pour être aussi réaliste dans mes descriptions de meurtres, il fallait que j'aie une certaine expérience dans ce domaine.
Mais, plus intriguant selon lui, au moins trois des affaires qu'il avait à résoudre à cette époque correspondaient point par point aux mises en scène de trois de mes histoires. Comme j'avais écrit mes bouquins avant les faits, ce brave policier avait conclu que je faisais un suspect idéal.

Il avait argumenté que j'étais passé de l'imaginaire à la pratique et que j'y avais pris goût.
Malheureusement pour lui, ses hypothèses et le manque de preuves n'étaient pas recevables par un juge honnête et sain d'esprit. N'importe quel lecteur aurait pu puiser son inspiration dans mes écrits.
La cinquième affaire gérée par ce fin limier concorda exactement avec la sortie de mon dernier roman paru trois jours avant le crime.
Pour cette affaire-là je n'avais aucun alibi et me trouvais par le plus grand des hasards dans la zone de l'assassinat.
Les résultats de l'enquête déterminèrent qu'en l'absence de signes traditionnels comme empreintes, cheveux ou tout autres preuves microscopiques contradictoires, l'évidence de ma culpabilité sautait aux yeux.
La scène de ce crime était identique à une de celles de mon roman et me désignait comme coupable incontestable. Des témoins affirmaient m'avoir vu dans le quartier peu avant l'heure du crime, ce qui renforçait les soupçons de l'inspecteur.
Je me retrouvais donc aux assises, condamné à 15 ans de réclusion.

En prime, j'eus droit à une interdiction totale d'accès à l'écriture sous prétexte que cela déclenchait chez moi des instincts meurtriers. Il valait donc mieux pour la sécurité de mes codétenus me mettre au régime sans stylo.
On ne sait jamais ; j'aurais pu écrire des polars en milieu carcéral et assouvir mes bas instincts sur place.
Mais aujourd'hui, tout va changer, je vais enfin pouvoir me remettre à écrire.
Cinq, j'en suis à mon cinquième volume depuis le jour béni où l'on m'a rendu le droit d'écrire. Cela ne fait pas si longtemps pourtant, quelques mois à peine et le temps passe vite !
En dix ans, j'ai eu le temps de tout mettre en place dans ma tête pour avoir du stock d'avance. Comme je ne pouvais écrire, je rangeais tout dans les tiroirs de mon cerveau.
J'attendais de retrouver cet immense privilège de l'écriture pour tout mettre noir sur blanc. J'ai repris contact avec mon éditeur et ma carrière d'écrivain devrait repartir rapidement.


J'ai titré mon nouveau premier roman “erreur judiciaire”. J'y raconte mon histoire en détail. L'inspecteur qui m'a amené ici occupe une place importante et le rôle de victime dans ce thriller terrifiant. Je me suis acharné à le faire mourir lentement dans d'horribles souffrances. C'est un peu ma façon de me venger de cette condamnation injuste qu'il m'a fait subir.
Écrire cette histoire m'a apaisé et délivré d'une rancœur que je traînais depuis mon incarcération. Un matin, pendant la promenade, tout a basculé. Un détenu m'a prêté son journal. Qu'elle ne fut pas ma stupéfaction en lisant l'article relatant la mort de l'inspecteur qui m'avait fait jeter en prison. Les circonstances de son décès étaient l'exact scénario que j'avais inventé dans “erreur judiciaire“.
J'en suis resté abasourdi. Là, personne ne pourra m'accuser du forfait, car j'ai un alibi imparable : je n'ai pas changé d'adresse depuis plus de dix ans. La thèse d'un lecteur qui aurait copié mes idées ne tient pas non plus, car mon livre n'est pas encore imprimé, le manuscrit étant encore en ma possession. Personne n'a donc pu le lire.


Alors ? Comment est-ce arrivé ? C'est un grand mystère !
Un autre détail de l'article me fait sursauter : le policier a publié un bouquin l'an passé !

Allongé sur mon lit d'hôpital, attendant la fin de ma vie, je n'arrête pas de me triturer les méninges pour comprendre ce qui s'est passé.
J'ai lu le livre de mon ennemi intime et ai découvert avec effroi qu'il racontait mon histoire. Au fil des pages, ma santé s'est détériorée et j'ai réalisé en arrivant à la fin de son livre que le policier, dans son livre, m'avait condamné à mourir de maladie soudaine irrémédiable et rapide !
Comment est-ce possible ? Dois-je comprendre que sa demande d'interdiction de stylo à mon égard était légitime ? Qu'il avait découvert que pour moi, le simple fait d'écrire déclenchait une réalité dont je n'étais pas conscient ? Que le seul remède était de m'enfermer sans papier ni crayon ?

Difficile d'admettre tout cela!


J'aimerais que quelqu'un m'explique comment mon biographe s'est arrangé pour décrire avec autant de précision ma maladie, que personne ne pouvait prévoir, et la détérioration de mon état de santé correspondant exactement avec l'avancement de la lecture de son livre.
Une question qui restera en l'air, car ni lui ni moi ne serons plus là pour y répondre.
Ce qui est étrange, c'est que, fasciné par la lecture et envoûté par son style je ne me suis rendu compte de rien. J'ai lu son bouquin jusqu'à la..







FIN







©jean -eric gay décembre

Publié par jericg à 11:55:18 dans nouv. noire | Commentaires (0) |

programmes | 06 décembre 2005

 

- « Allô ! Allô !!.. je suis bien chez le dépanneur télé ?

- Oui, Monsieur, que puis-je pour vous ?

- Il faut que vous veniez de toute urgence chez moi. Ma télé est en panne, je vis tout seul et c'est ma seule distraction. Venez vite c'est très important !

- Ne vous énervez pas, Monsieur, je vais voir ce que je peux faire mais vous n'êtes pas tout seul ! En regardant mon planning je vois que j'ai une possibilité ce soir vers 18 heure 30, ça vous va ?

-D'accord mais essayez quand même de passer avant si vous pouvez, je m'ennuie vraiment sans ma télé. Voici mon adresse.

En notant l'adresse de son client, les pensées du dépanneur sont de plus en plus noires. Voilà bientôt trente ans qu'il pratique ce métier et il a vu le comportement du téléspectateur se modifier au fil des ans.

-Décidément les gens sont de plus en plus paumés sans leur télé. ça devient grave. Avant c'était une distraction supplémentaire, un moyen de découvrir le monde, d'être informé par l'image et pour certains un signe extérieur de richesse, du moins au tout début. Aujourd'hui le petit écran est devenu une drogue et quand la boîte à lumière s'éteint, ils deviennent fous. Quelle misère !

Tout en maugréant, l'homme de l'art effectue sa tournée.

D'immeubles en immeubles, d'étages en étages, la condition de dépanneur s'apparente a celle du sportif de haut niveau ; surtout quand le sixième est dépourvu d'ascenseur. Ceci ajouté à l'impatience des clients souvent acariâtres et de mauvaise humeur d'avoir attendu trop longtemps.

Ce métier devient une fabrique d'aigris et de misanthropes.

 Pourtant, Georges continue à pratiquer son activité avec la même conscience professionnelle qu'à ses débuts. Plus peut-être par goût du travail bien fait que par pure bonté d'âme.

Et puis lorsque l'on ne sait rien faire d'autre, il est difficile de changer d'activité après tant d'années passées au chevet des écrans cathodiques.   

Bien entendu, l'après midi se complique rapidement avec tous les embouteillages et ralentissements divers de la circulation. Heureusement que le scooter permet de se faufiler entre les voitures. Malgré cela, le retard s'allonge quand même de minutes en minutes et de client en client. Le seul espoir de pouvoir garder le rythme est de ne pas passer plus d'un quart d'heure par intervention. Dépassé ce délai c'est l'engueulade assurée chez le client suivant.

Aujourd'hui est un mauvais jour. Georges a beau se démener pour réparer vite, dévaler les escaliers et enfourcher son scoot a toute allure, les éléments sont contre lui. Pannes indécelables et bouchons routiers à répétition dus à la pluie lui ont fait perdre beaucoup de temps.

C'est a dix neuf heures quarante cinq qu'il arrive chez son dernier client. Encore une journée qui ne va pas se terminer de bonne heure.

Tout ça pour gagner quelques euros, quelle misère ! sa femme va encore râler.

Par chance celui-ci habite au rez de chaussé au fond d'une cour d'immeuble plutôt délabré.

On dirait un squat aux volets en bois tout de guingois et dont la peinture n'est plus qu'un souvenir. L'entrée est éclairée par une unique ampoule nue maculée de chiures de mouches qui diffuse une lumière jaune crasse. Les boîtes aux lettres n'ont plus de noms et les portes en sont arrachées.

L'endroit est sinistre et c'est en butant sur des sacs poubelle éventrés que Georges débouche dans une cour encombrée d'un capharnaüm indescriptible. L'odeur ambiante lui soulève le cœur. C'est un mélange d'humidité , de pourriture de poubelles laissées là depuis longtemps. A cela s'ajoute les effluves âcres de l'urine de chats qui doivent être nombreux dans le quartier.

Comment peut-on vivre dans un tel environnement se demande Georges en frappant à la porte de son client.

La personne qui vient lui ouvrir n'a pas dû voir le soleil depuis longtemps. C'est un petit homme décharné, courbé par l'âge . Il y a belle lurette que ses vêtements n'ont pas rencontré de lessive et l'odeur qu'il dégage est encore pire que dans la cour.

C'est avec un « vous m'avez fait attendre » peu amène que l'habitant des lieux fait entrer Georges dans un endroit qui ressemble plus à un antre d'ours mal léché qu'à un appartement.

 -Dépêchez- vous, la télé est là dans le coin. Par votre faute je n'ai pas pu voir mes programmes préférés.          

-Je vais essayer d'aller vite, Monsieur, mais votre poste n'est pas très jeune. J'espère que la panne ne sera pas trop grave.

En disant cela, il pensait que plus vite il sortirait d'ici, plus vite il respirerait de l'air frais.

 Il contourne un fauteuil enjambe un énorme tas de vieux journaux où se prélasse une dizaine de chats hirsutes. La pièce est sombre et encombrée. Il va falloir dégager tout ça avant de pouvoir travailler.

Curieusement l'arrière du poste semble en bon état et sans poussière.

Il lui apparaît que le seul élément entretenu de la maison soit le téléviseur. Il tente de l'allumer ; rien ; vérifie que la prise électrique est bien branchée . Pas de problème de ce côté là.

 L'ouverture de l'appareil s'impose. Il tire un tourne vis de sa caisse à outils et enlève une a une les vis du fond. Le travail n'est pas rendu facile par le manque de lumière.

En retirant le couvercle, Georges constate que quelque chose ne tourne pas rond.

Le téléviseur est vide de tout composant électronique. Ce n'est qu'une caisse avec seulement la vitre de façade sensée protéger le tube cathodique absent.

 Georges va se relever pour demander des explications à l'homme qui lui a demandé de venir. Il n'a pas le temps d'ouvrir la bouche, un coup violent sur la tête le plonge dans un trou noir.

 Lorsqu'il revient à lui, un terrible mal de crâne l'empêche de se rendre compte qu'il est ligoté et nu. Sa tête est a l'intérieur de la télé. Il distingue vaguement, au travers de la vitre, l'homme qui l'a frappé, assis dans son fauteuil, le regardant  avec un air de profonde satisfaction. Georges essaie de bouger et de sortir du poste où il est enfoncé jusqu'aux épaules, mais rien à faire, il ne peut bouger. Alors il se met a se débattre, hurler et  supplier ce téléspectateur pas comme les autres de le libérer.

 -Vous êtes fou ! pourquoi faites-vous cela ? Qu'est-ce que vous voulez ? Détachez-moi, je veux sortir de là !

-Ne vous énervez pas, c'est inutile. Les bons programmes que j'aime sont rares alors je les crée moi-même. C'est un vrai plaisir et cela m'occupe.

Georges sent la peur le gagner. Il est chez un fou et commence a réaliser qu'il est tombé dans un piège.

L'homme bien installé dans son siège le regarde avec attention. C'est sur un ton d'aimable conversation qu'il lui dit :

-Ce n'est pas souvent que ma télé marche. Mes programmes sont tellement spéciaux qu'il est difficile de les réaliser. Les téléspectateurs ordinaires comme vous se contentent des inepties habituelles. Quand on leur propose de devenir  acteurs de leurs propres programmes ils sont toujours étonnés de l'honneur qu'on leur fait.

Vous savez, cela demande beaucoup de travail pour tout mettre au point, surtout quand il faut tout apprendre aux acteurs principaux. Il faut de la patience pour savourer l'émission jusqu'au bout. ça peut durer longtemps. L'avantage c'est qu'il n'y a pas de pub et ça c'est appréciable.

 A ce moment Georges se mit à hurler de douleur. Les chats qui dormaient en ronronnant sur la pile de journaux, commencent à planter leurs griffes  et à mordre les pieds et les mollets du dépanneur.

 Le téléspectateur réalisateur se cale bien dans son siège et se prépare à savourer son programme préféré.

 Une semaine plus tard les chats repus se sont rendormis sur le tas de journaux.

Sur la première page du numéro du jour on peut lire un entrefilet relatant la disparition d'un dépanneur de téléviseurs.

Il semblerait que cette disparition soit la quatrième depuis un an concernant cette corporation.

 -Ce n'est pas tout ça mes chéris mais maintenant ma télé est encore en panne. Il va falloir que j'appelle un nouveau dépanneur ! dit l'homme en feuilletant les pages jaunes.

                                    FIN

 

Publié par jericg à 15:56:32 dans nouv. noire | Commentaires (1) |

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