Articles par :Malcom tiki shewan - Daniel leclerc - Stéphane Benedetti. | 24 novembre 2006
Reishiki - L'Etiquette
Première partie - Generalités
PREAMBULE
Avant d'entamer l'étude proprement dite du REISHIKI, il ne paraît pas inutile de rappeler la différence essentielle et, pourrait-on dire, existentielle, entre le BUJUTSU, qui constitue l'ART MARTIAL à proprement parler, et le BUDO dont la traduction la plus fidèle serait DISCIPLINE ou VOIE MARTIALE. En effet, bien que chacun d'eux dispose d'un reishiki, leur finalité diffère: pour le premier, le comportement et les gestes sont conditionnés par la nécessité de pouvoir répondre instantanément et efficacement à la moindre menace, au moindre signe d'agression, alors que pour le second, du fait de ses implications non guerrières, le respect de l'étiquette est dicté par des considérations d'ordre essentiellement spirituel.
Pour argumenter ce propos, nous empruntons quelques passages du livre de Donn F. Draeger: "Budo classique".
p. 37 à 41
"Le budo classique est né du remplacement de la dénomination "bujutsu" par la substitution de l'idéogramme jutsu: "art" en do: "la voie". Une telle innovation révélait le désir de l'homme de développer une conscience de sa propre nature spirituelle à travers la pratique de disciplines qui le conduiraient à un état de réalisation de son être, du "soi". C'est cet objectif qui est à la base de la principale différence entre les disciplines martiales qualifiées de "jutsu" et celles définies comme "do".
A l'origine, le bujutsu, ou art martial, était principalement caractérisé par des implications d'ordre technique. Cependant, durant la période Tokugawa, lorsque les exigences et le besoin des techniques de combat s'estompèrent, s'esquissa la période de "l'art" d' "abandonner la technique", d' "abandonner l'ego". On parla dès lors de "do". Le sens profond de ce terme fut clairement exprimé par Yagyu Tajima no Kami (1527-1606): "Toutes les armes conçues pour tuer sont néfastes et ne doivent jamais être utilisées, sauf en cas d'extrême nécessité. Si, toutefois, on doit en faire usage, que ce soit uniquement pour punir la malveillance, non pour ôter la vie à quelqu'un. L'entraînement est la première condition pour comprendre ce concept. Il ne s'agit pas d'une simple érudition, mais plutôt d'un passage qui nous conduit dans le lieu où l'on parle avec le maître. Le maître est le Tao, la vérité." Quand bien même il ait la même base technique que le bujutsu, le budo classique n'a pas été créé pour être au service du guerrier sur le champ de bataille. Quelques formes de bujutsu, mais pas toutes, furent modifiées pour l'entraînement du budo et refaçonnées dans le sens métaphysique. Alors que le bujutsu accentuait l'importance de la forme pour obtenir un résultat efficace au combat, le budo utilise la forme comme moyen pour se perfectionner. L'entraînement en budo, par conséquent, visait des idéaux plus élevés que ceux du bujutsu.
En prenant naissance durant une période de paix qui ne nécessitait plus de soutenir l'épreuve du combat, la majeure partie de ceux qui ont contribué au développement du budo estima qu'en renonçant aux finalités proprement guerrières du bujutsu, rien d'essentiel ne serait perdu.
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Il faut toutefois comprendre que le budo ne saurait en aucun cas être envisagé comme une sorte de divertissement social, de sport ou encore de méthode pour exhiber une maîtrise de nature esthétique. Il constitue, bien au contraire, un ensemble de disciplines austères qui éprouve et éduque directement le mental et qui s'applique à la vie quotidienne au travers d'un entraînement spécifique et perdurable. En fait, le budo est une méthode concrète qui propose un modèle de comportement pour la vie et l' "ego".
En entreprenant l'étude du budo comme divertissement ou par caprice, il est impossible d'accéder à la vraie connaissance. Le chemin du perfectionnement de soi requiert temps et sacrifice, et s'en tenir à l'enseignement imparti est plus important que d'être pressé d'y parvenir. Les fondateurs des divers systèmes du budo classique prescrivent une certaine discipline dans le but d'ouvrir les yeux de l'esprit. Une telle discipline s'apparente à une sorte de mysticisme introspectif: il n'est possible d'aborder l'expérience mystique qu'au travers une participation, une implication directe. La règle de l'implication personnelle, à laquelle obéissent toutes les disciplines classiques, ne souffre aucune exception. Le budo classique révèle son sens seulement à ceux qui s'adonnent corps et âme à un entraînement rigoureux. Pour les autres, "la voie" ou "do" - "le feu de la vérité" - ne les consumera pas et restera à jamais fermée. Mais également pour ceux qui y sont déjà entrés, beaucoup d'années d'entraînement stoïque seront nécessaires pour appréhender le vrai sens du budo classique.
Les pères du budo classique considèrent que la forme est une force active de la vie quotidienne de l'homme. Ils ont choisi et adapté quelques aspects de la forme développée en priorité par les bushi traditionnels pour être utilisée en bujutsu. Ces aménagements ne furent pas fortuits et les créateurs du budo furent des génies particulièrement créatifs. Les applications spécifiques des techniques utilisées dans les diverses disciplines du budo furent celles qui étaient véritablement susceptibles de conduire à une intense concentration. Chaque mouvement était considéré comme l'expression naturelle de l'homme en action. Ils sont si subtilement connectés entre eux que l'action qui résulterait du retrait d'un seul élément majeur affaiblirait considérablement la recherche vers la perfection spirituelle.
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Considérer les divers styles de budo classique comme une religion serait sans doute une erreur. Il ne s'agit ni d'une cérémonie ou d'un rituel, ni d'un instrument pour l'exercice de l'étiquette, encore moins d'exercices d'adresse ou d'habilité exécutés à des fins religieuses ou solennelles. Il est vrai que le budo classique est basé sur ce qui pourrait équivaloir à une pratique religieuse, c'est-à-dire une certaine forme de dévotion vis-à-vis des aspects physiques et pratiques de la forme, mais le but principal reste de tirer à l'arc, de manier un sabre ou tout autre arme; ceux-ci doivent être utilisés spirituellement selon le principe directeur "un coup, une vie". En l'absence de tels fondements, le moindre mouvement serait dépourvu de sens.
L'essentiel des règles conventionnelles de comportement du bushi traditionnel est basé sur l'autodéfense. Mais cette étiquette ne jouait qu'un rôle de seconde importance et ne constituait qu'un exercice de stabilité et de maintien. Si l'on n'est pas à même de comprendre ce concept, le bujutsu classique reste privé de sens, pour n'être qu'une vaine reproduction de la forme. Par exemple, lorsque le guerrier traditionnel se mettait en position de seiza ou de tate-hiza en posant d'abord le genou gauche (une question de forme qui ne souffrait aucune exception), il le faisait pour pouvoir, en cas de nécessité, dégainer rapidement le sabre qu'il portait sur le côté gauche. Cette curieuse position était donc conditionnée par la nécessité pratique de pouvoir bouger le plus vite possible dans l'éventualité d'une menace imminente. De même lorsqu'il se levait, le genou droit précédait le gauche afin de pouvoir dégainer sans gêne.
Les fondateurs des diverses disciplines qui constituent le budo classique eurent tendance à ignorer les implications militaires cachées derrière la forme physique et l'étiquette dont faisait usage le guerrier; en adoptant les attitudes typiques du guerrier, ils attribuaient en fait plus d'importance à l'étiquette qu'à l'utilité réelle des mouvements. L'étiquette est importante pour la conduite de l'exécution des techniques du budo classique dans la mesure où elle contribue à développer autant l'élégance du mouvement que l'on cherche à perfectionner que la sérénité avec laquelle on l'exécute, et qu'elle est en rapport avec la recherche du développement vers "l'homme intégral". En insistant sur la forme physique correcte dans le sens, soit de la technique, soit de l'étiquette, les représentants des diverses formes de budo classique garantissaient l'obtention d'une autodiscipline d'un niveau plus élevé. Bien que le budo classique se fonde sur la forme et qu'en son absence il ne puisse exister qu'en théorie, elle n'est qu'un élément extérieur ou visuel du budo. Il existe également un facteur spirituel qu'il convient de prendre en considération. La forme n'est qu'une matérialisation de l'esprit et c'est une des caractéristiques du budo classique que de rechercher l'essence qui se cache derrière la forme même. La forme constitue le cadre de l'activité de l'esprit. Délaisser la forme signifie qu'il ne reste rien qui puisse servir son "détenteur", savoir l'esprit. Le domaine de la forme n'est qu'un élément, aussi important soit-il, qu'il faut utiliser tout au long de la "voie". En finalité, la forme sera abandonnée, pour ainsi pouvoir parvenir au stade ultime de l'évolution personnelle: le perfectionnement de l'être.
Le budo classique est le témoignage de la transformation de techniques basées sur le sens pratique et des siècles d'expériences dans le combat, en un "système de vie" pacifique. La conception éthique confucianiste de l'organisation sociale se vérifie dans les systèmes du budo, notamment au niveau de l'importance attribuée à la responsabilité sociale de l'homme. En partant des éléments taoïstes, le budo souligne ce qu'il y a de naturel et spontané dans la nature humaine. En ce sens, il agit comme un système d'éducation morale et supra morale et, de ce fait, est considéré non comme un instrument pour tuer, mais comme un moyen à travers lequel l'individu peut aspirer à la perfection morale. Cette dimension apportée à l'activité morale de l'homme constitue une caractéristique fondamentale du budo classique. Alors que le bujutsu et le budo traditionnel partagent un intérêt commun pour la moralité, c'est la priorité attribuée aux actes moraux qui les distinguent. En considérant le bujutsu et le budo sous forme tridimensionnelle, les priorités suivantes sont mises en évidence:
bujutsu classique: 1) efficacité combative, 2) discipline, 3) moralité
budo classique: 1) moralité, 2) discipline, 3) forme esthétique.
L'émergence du budo classique fut favorisée par les mutations sociales qui se sont produites durant la période Edo. Par conséquent, ce qui un temps fut utilisé comme entraînement pour le champ de bataille (bujutsu) par l'oligarchie aristocratique (les guerriers traditionnels), fut modifié pour devenir la base d'un système de préparation que l'homme ordinaire pouvait également adopter dans sa vie quotidienne (budo)."
Chapitre 8 p. 138
"Leurs exercices sont des batailles sans effusion de sang."
Giuseppe Flavio
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Il est vraisemblable que le budo classique a été créé par des hommes qui cherchaient à échapper aux contraintes sociales de la société féodale. Mais le postulant moderne des disciplines classiques ne doit pas s'attendre à vivre hors le monde social en pratiquant ces disciplines. Une caractéristique du do est qu'elle conduit l'élève à chercher la liberté, mais en conformité avec ses obligations sociales. Il s'est offert spontanément (et il est important de ne pas oublier cette motivation essentielle) de parcourir la "voie", en étant conscient que le sens de la vie réside dans le faire, dans le processus du faire, plutôt que dans le résultat final, l'accomplissement ultime. C'est seulement avec cette disposition d'esprit qu'il parviendra à transcender son ego et à se réaliser.
Certains commettent l'erreur de critiquer le budo classique plutôt que les carences de certains de ses soi-disant disciples, comme les élèves qui entreprennent l'étude de ces disciplines sans l'état d'esprit adéquat. Les personnes superficielles trouveront la superficialité où qu'elles aillent, mais l'essence du budo classique possède une intériorité inexplorée. Selon un vieux proverbe japonais: "Seul le poisson fort ose nager dans la haute mer.". Il en est de même du postulant qui fait du budo classique l'étude de sa vie. Ces disciplines deviennent pour lui un mode de vie et non une simple occupation partielle; elles deviennent un mode de percevoir, de faire, d'être. Il doit constamment apporter à l'étude quelque chose qui provient de son intériorité et penser qu'il devra toujours donner plus qu'il ne s'attend à recevoir.
Le budo classique n'est pas quelque chose d'insignifiant dans lequel on s'engage par divertissement ou par caprice. Il n'est pas entrepris par simple plaisir personnel ou comme passe-temps. Ceux qui ont l'intention d'utiliser le dojo pour s'exhiber, pour se pavaner, par arrivisme, pour faire un brin de causette ou des commérages, ne sont pas encore parvenus à saisir le fait que la profondeur du budo classique surpasse le culte de l'ego. Le budo classique est le fruit des valeurs japonaises traditionnelles, dont le caractère objectif est d'ordre culturel. Pour un non-japonais qui entend ne pas être "japonisé", il est préférable de ne pas entreprendre l'étude du budo classique, puisque cette discipline est fortement imprégnée par la culture japonaise. Si le budo devait changer pour se conformer aux inclinations de la société non japonaise, il ne serait plus le budo classique japonais.
Dans le budo classique, c'est l'esprit de perfectionnement de soi plutôt que l'autodéfense qui représente la valeur suprême. Ces disciplines ne sont pas destinées à alimenter les divers systèmes d'autodéfense. J'en veux pour preuve que la plupart des experts doivent leur renommée pour avoir perfectionné leur propre nature plus que pour leur habilité à combattre. Si c'est un système d'autodéfense que le pratiquant compte trouver, il est mieux pour lui qu'il cherche du côté du bujutsu classique ou des disciplines modernes qui en dérivent et qui ont été développées dans ce but."
Il m'a semblé préférable de placer ce texte, un peu long, en préambule de cet exposé plutôt qu'en conclusion car il se révèle indispensable pour saisir le sens et le but du reishiki. S'il veut comprendre la raison d'être du reishiki, le pratiquant doit se pénétrer de l'idée qu'en entreprenant l'étude d'un budo - et Morihei Ueshiba a conçu l'aïkido dans ce sens - il s'engage sur la voie, longue et incertaine, du perfectionnement de son être. A défaut, la pratique ne sera qu'une vaine reproduction de la forme , aussi doué que puisse être le pratiquant.
En effet, comment pourrait-il être intéressé de savoir pourquoi il salue le mur sur lequel est accroché le portrait de O'SENSEI au début et à la fin de chaque cours? Pourquoi il doit ranger ses zori lorsqu'il monte sur le tatami? Pourquoi il salue son adversaire avant et après avoir pratiqué avec lui? Pourquoi il doit préparer ses armes avant le cours sans nécessairement savoir si elles seront utilisées? Pourquoi il doit plier son hakama à la fin du cours? Pourquoi il doit saluer son sabre? Autant de questions que le pratiquant devra se poser et auxquelles il devra nécessairement apporter une réponse s'il veut approfondir le sens et le but de sa pratique. Car sans le "pourquoi?", il se désintéressera du "comment?".
Bien souvent déconsidéré par bon nombre de pratiquants, par ignorance ou par indifférence, cet aspect de la pratique est de première importance, alors même qu'elle n'a aucune application martiale. Il n'est pas, cependant, l'apanage du BUDO japonais. En effet, pourrait-on imaginer un grand chef cuisinier, sous prétexte que sa cuisine est bonne et renommée, servir ses plats dans la casserole où ils ont mijoté? Certes, ils ne seraient pas moins succulents. Mais justement pour cela doivent-ils être accommodés de la meilleure façon, ne serait-ce que pour les mettre en valeur. Leur présentation concourra donc à créer l'ambiance idéale à leur pleine et totale appréciation. Ce décorum, en apparence inutile, touche au raffinement et dénote la recherche délibérée de finesse, de délicatesse, d'harmonie, jusque dans ses moindres détails. Cette recherche, au même titre que l'apprentissage de la technique, fait partie intégrante de la Voie, du DO, en ce sens qu'elle nous aide à prendre conscience de nos moindres faits et gestes et, par extension, à prendre conscience de notre place dans l'Univers.
Avec l'apport du ZEN, la civilisation japonaise a poussé cet art du raffinement jusqu'à son paroxysme, notamment au niveau de la cérémonie du thé (CHA-DO), où la dégustation en constitue la partie la moins essentielle.
L'indifférence étant un état d'esprit que le savoir ne saurait à lui seul transformer, cet exposé se propose simplement de lever le voile de l'ignorance en apportant quelques réponses, ou plus précisément quelques orientations, susceptibles d'ouvrir les yeux du pratiquant sur cet aspect de la pratique en apparence inutile. De surcroît, l'observance du REISHIKI ne requiert aucune aptitude physique ou intellectuelle particulière de la part de celui qui l'exécute, seulement l'ouverture et la disponibilité de son esprit.
Dans un premier temps, seront donc abordés quelques-uns des divers sens que peut recéler l'étiquette: historique, académique, étymologique (japonaise), philosophique, spirituel, métaphysique, en un mot: son "pourquoi?". Puis sera abordé le "comment?", sous forme de trois chapitres, savoir:
1. 1. l'étiquette personnelle, c'est à dire par rapport à soi-même, à sa personne,
2. 2. l'étiquette par rapport à la pratique, à la communauté des pratiquants, au dojo, etc.
3. 3. l'étiquette par rapport à la société, à la communauté des hommes.
Bien entendu, l'étiquette sera développée principalement en fonction des critères propres au budo, mais nous verrons qu'elle peut déborder largement le cadre du dojo.
I - POURQUOI L'ETIQUETTE? - DEFINITIONS
L'étiquette est l'ensemble des formes cérémonieuses qui marquent les rapports entre les particuliers et qui constituent les règles de comportement et de bienséance à observer dans un cadre donné comme par exemple: la cour d'un monarque, un lieu de culte, une célébration, quelle soit profane ou religieuse, sociale ou privée. Voilà pour ce qui est de sa définition formelle et académique. Il est important de préciser que l'étiquette est en rapport aussi bien avec la structure du groupe ou de la société qui l'a instituée qu'avec son histoire et qu'elle implique nécessairement une expérience existentielle. Mais, comme chacun aura pu le constater, plusieurs scénarios peuvent coexister dans une même culture.
Dans la culture japonaise, il existe plusieurs termes concernant l'étiquette, savoir: REISHIKI, REIHO, REIGI, REIGI SAHO.
Tous ces termes sont composés de l'idéogramme REI qui signifie littéralement: salut, salutations.
SHIKI signifie "cérémonie". REISHIKI pourrait donc se traduire par "le cérémonial".
HO signifie "loi". REIHO serait donc "l'étiquette" proprement dite puisque s'agissant des lois régissant le "salut".
REIGI est le terme utilisé par N. Tamura dans son livre: "AIKIDO - étiquette et transmission":
"REI se traduit simplement par salut. Mais il englobe également les notions de politesse, courtoisie, hiérarchie, respect, gratitude. REIGI (l'étiquette) est l'expression du respect mutuel à l'intérieur de la société. On peut aussi le comprendre comme le moyen de connaître sa position vis à vis de l'autre. On peut donc dire que c'est le moyen de prendre conscience de sa position.
Le caractère REI est composé de 2 éléments: SHIMESU et YUTAKA.
shimesu: l'esprit divin descendu habité l'autel
yutaka: la montagne et le vase sacrificiel de bois qui contient la nourriture: deux épis de riz, le récipient débordant de nourriture, l'abondance.
Ces deux éléments réunis donnent l'idée d'un autel abondamment pourvu d'offrandes de nourriture, devant lequel on attend la descente du divin... la célébration.
GI: l'homme et l'ordre. Désigne ce qui est ordre et qui constitue un modèle.
REIGI est donc à l'origine ce qui gouverne la célébration du sacré. Il est probable que ce sens se soit ensuite étendu aux relations humaines lorsqu'il a fallu instaurer le cérémonial qui régissait les relations hiérarchiques entre les hommes."
REIGI SAHO pourrait être traduit par: "les règles de l'étiquette", ce qui correspond au sens donné par les dictionnaires occidentaux.
De façon plus pragmatique, l'on peut dire que l'étiquette constitue un code dont la signification ne peut être perçue que par les initiés, c'est à dire par ceux qui ont acquis les premiers éléments dans la connaissance ou/et la pratique d'une science, d'un art ou d'une pratique donnée. Ce code est la marque d'un groupe particulier ou d'une relation particulière. L'étiquette introduit le novice à la fois dans la communauté des pratiquants (shugyo-sha) et dans le monde des valeurs spirituelles. Elle lui apprend les comportements et l'histoire du groupe, mais aussi ses mythes et ses traditions. L'étiquette raconte pourquoi les choses sont ce qu'elles sont et comment elles nous sont parvenues. Elle raconte l'histoire de tous les évènements qui ont contribué à faire de l'art que l'on pratique ce qu'il est aujourd'hui. Il importe donc de la conserver soigneusement et de la transmettre intacte aux nouvelles générations de pratiquants.
L'étiquette est constituée d'un ensemble de gestes non utilitaires, non pas qu'ils ne servent à rien, mais plutôt que l'on peut s'en passer. Ce geste n'est matériellement pas rentable et peut même être considéré par certains comme une perte de temps. Son but n'est pas dans l'efficacité immédiate. Il n'est donc pas spontané comme ceux que l'on a constamment dans la vie courante, sans même devoir y penser. Il réclame "vigilance" de la part de celui qui l'exécute et, en ce sens, contribue à développer chez le pratiquant le ZANSHIN (littéralement traduit: l'esprit rémanent ou la présence - ici et maintenant - d'esprit).
Sa raison d'être ne se situe donc ni dans son utilité, ni dans sa rentabilité, mais dans la gratuité de ce qu'il induit. Il met en jeu une partie du corps (dont notamment les cinq sens) pour permettre à celui qui l'exécute de rassembler (du grec sumballein (assembler) qui dérive de sumbolon: symbole) son esprit à ce qui échappe à ses sens.
Pour qu'une chose soit bien faite, il faut la faire comme elle a été faite la première fois, s'imprégner de l'état d'esprit qui a prévalu à sa conception et participer ainsi à sa perpétuation. La répétition symbolique du geste implique donc une réactualisation du geste initial et de l'énergie qui l'a créé, avec la même pureté, la même efficience et la même virtualité intacte. En tant que symbole, il est chargé de sens et doit devenir "signe", pour ceux qui le font comme pour ceux qui le voient faire. Il doit être simple, beau, emprunt de sérénité (sans tension ni précipitation), juste et harmonieux.
La répétition rigoureuse du geste rend possible la tabula rasa sur laquelle viendra s'inscrire les révélations successives du pratiquant, de celles qui pourraient lui ouvrir les portes de l'esprit. (En Iai, par exemple, le geste exécuté par la main gauche sur le sageo pour le placer sous le sabre après s'être assis en seiza; ou en Aikido, au moment du salut des adversaires avant taninzu kakari geiko.)
L'étiquette ne vit pas uniquement dans une réalité "immédiate". Sa symbolique pourrait s'exprimer en ces termes: qu'on ne devient un pratiquant véritable que dans la mesure où l'on cesse d'être un homme biologique, mécanique. Elle démontre que le vrai pratiquant - le "spirituel" - n'est pas le résultat d'un processus naturel: il se fait. La "fonction" de l'étiquette pourrait donc être de révéler symboliquement au pratiquant le sens profond de l'existence et de l'aider à assumer sa responsabilité d'être un "Homme Totale", pour ainsi participer à l'évolution spirituelle de l'humanité.
En étudiant et en respectant l'étiquette, on ne perdra pas de vue que le but de la recherche est, au fond, la connaissance de l'homme, de soi. Aussi, l'étiquette constitue-t-elle une démarche, une expérience essentielle dans la progression du pratiquant s'il veut pénétrer le message ultime du BUDO, c'est à dire devenir capable d'assumer pleinement son mode d'être.
Mais à bien y regarder, l'étiquette n'est sclérosée qu'en apparence. Et si l'on se contente aujourd'hui d'imiter à l'infini les gestes transmis, on ne peut ignorer les innombrables transformations dont l'étiquette a bénéficié au cours de son histoire.
II - L'ETIQUETTE - COMMENT?
"Le caractère des hommes ne se montre jamais mieux que dans les choses qui paraissent indifférentes."
(Proverbe du monde)
Il serait prétentieux de vouloir dresser une liste exhaustive de l'ensemble des règles de l'étiquette. De surcroît, certaines de ces règles peuvent différer d'un pays à l'autre, ou plus précisément d'une culture à l'autre. Ainsi, au Japon, il est inconcevable de plier son hakama sur le tatami alors que cette façon de procéder semble avoir été adoptée dans tous les autres pays du globe. L'étiquette, cependant, exige que le pratiquant ne plie pas son hakama dos au kamiza. Cet exemple illustre à quel point les règles de l'étiquette ne sont pas gravées dans la pierre et doivent nécessairement s'adapter, notamment lorsqu'elles sont issues d'une culture différente de la sienne. Si en Aikido les règles de l'étiquette semblent relativement uniformes, il n'en est pas de même de disciplines martiales telles que, par exemple, l'Iai où l'étiquette peut varier d'une école à l'autre au point de paraître contradictoire, notamment la position du sabre lors du salut au kamisa ou au sabre lui-même. Dans un domaine plus religieux, le signe de croix n'est pas exécuté de la même façon par les Catholiques, les orthodoxes, les Protestants, les Nestoriens, les Coptes, les Jacobistes et autres. Mais tous, sans exception, font un signe qui symbolise la croix et la passion du Christ.
Ces différences, en apparence discordantes, démontrent à la fois la diversité et la cohérence de la nature humaine. Elles justifient la multiplicité des formes et confirment l'universalité des principes. A ce stade, il est intéressant de relever l'étrange homonymie entre les mots éthique et étiquette (à tel point qu'il ne serait pas choquant d'écrire "l'éthiquette" de cette façon). En effet, ne concerne-t-elle pas les règles de conduite, la morale?
Il n'est pas dans notre intention d'inventorier et répertorier les multiples règles de l'étiquette martiale à travers les âges et les cultures. L'idée n'est pas inintéressante mais déborde largement le cadre de cet exposé. Elle permettrait en revanche de mesurer à quel point nos comportements sont conditionnés par nos rapports avec l'autre et les divers modes de prévenir les conflits. Mesurer, par exemple, que la prohibition du port d'armes a permis de se saluer en se serrant la main, ce qui était parfaitement inconcevable avant. Comprendre que le geste de trinquer était conditionné par le fait que le mélange des liquides au moment où les verres s'entrechoquaient permettait de s'assurer qu'aucun poison n'avait été versé dans l'un d'entre eux. Ainsi, bon nombre des gestes encore utilisés de nos jours dans nos comportements relationnels étaient à l'origine conditionnés par la nécessité de rester vigilant en toutes circonstances, c'est-à-dire en état d'éveil permanent. A fortiori, cette vigilance s'adressait-elle en premier lieu à ceux qui avaient choisi le métier des armes et pour lesquels la moindre faute d'inattention pouvait être fatale.
Aussi, cet exposé se bornera à énoncer quelques principes de base qui devraient permettre au pratiquant de se repérer et, surtout, de comprendre que l'étiquette est plus affaire de conscience que de connaissance.
Fidèle à la didactique du budo classique japonais, nous proposons d'aborder le "comment?" sous la forme tandoku renshu (travail seul), sotai renshu (travail à deux) et tameshi giri (exercice de coupe) que nous transposons de la façon suivante:
1. l'étiquette par rapport à soi-même,
2. l'étiquette par rapport aux autres pratiquants et au dojo,
3. l'étiquette par rapport à l'autre et à la société.
Daniel Leclerc
Le rôle de l'UKE en AIKIDO
UKE, celui qui chute dans la pratique d'AIKIDO, par opposition à TORI qui exécute la technique, joue un rôle essentiel dans la didactique martiale en général et japonaise en particulier, tout du moins pour ce qui concerne les disciplines qui enseignent les formes de combat face à face à un adversaire. La cible n'a pas moins de valeur en KYUDO, par exemple, mais ne remplit pas les mêmes critères. Ce rôle est bien souvent méconnu ou mal compris, pour ne pas dire déconsidéré, par bon nombre de pratiquants notamment en raison de la fonction passive qu'on lui attribue injustement. Cet article se propose d'analyser ce rôle, sous tous ses aspects, et ainsi permettre au shugyo-sha d'y puiser les éléments susceptibles d'orienter son travail vers une meilleure compréhension de sa ou ses pratiques. Dans un premier temps, nous tenterons de comprendre et d'analyser les raisons qui pourraient justifier cet apparent manque d'intérêt. Puis nous aborderons les différents sens attachés à cet aspect de la pratique. Enfin, nous dégagerons quelques moyens utiles et pratiques pour améliorer notre propre technique à ce sujet.
L'un des principaux facteurs qui contribue à mésestimer le rôle d'UKE est d'ordre psychologique , notamment dans les techniques corps à corps, savoir: la peur liée à la chute.
Cette peur trouve vraisemblablement son origine dans l'inconscient attaché à l'évolution de l'espèce humaine en général et de chaque individu en particulier, lorsqu'il fait ses premiers pas. Il est communément admis, en effet, que l'espèce humaine est née le jour où un animal s'est dressé sur ses membres inférieurs pour adopter la position verticale. On peut facilement imaginer que cette mutation ne s'est pas réalisée sans douleur et il suffit d'observer, à défaut de se rappeler, les pénibles expériences du bébé lorsqu'il passe de la position couchée à la position assise, puis à quatre pattes pour finalement parvenir laborieusement, par imitation, à se dresser sur ses jambes. Combien de chutes, de plaies, de bosses n'ont-elles pas été durement expérimentées à cette époque de la vie? Elles restent inévitablement gravées dans notre mémoire pour ne laisser subsister qu'une peur viscérale de la chute. Dès lors, l'apprentissage de la chute à un âge où tous les facteurs génétiques liés à l'une des spécificités de notre espèce se sont définitivement établis, revient à entreprendre le même processus à l'envers, ce que l'inconscient refuse d'accepter.
Il suffit, pour s'en convaincre, de relever les diverses locutions verbales utilisées dans toutes les langues pour exprimer cette peur.
Ne parle t'on pas, en effet:
- de la chute d'un empire, d'une monarchie, d'un régime, d'un gouvernement; de la chute d'une monnaie, des cours de la bourse; de la chute de tension, de température, des cheveux; d'une chute d'eau, de neige, de pluie; de la chute du jour,
ne dit-on pas:
- tomber dans les pommes, des nues, de Charybde en Scylla, etc...
- sauter dans l'inconnu,
Qui n'a pas entendu sa mère lui dire: «Fais attention à ne pas tomber, tu vas te faire mal!», ou encore: «A force de faire le fou, tu vas finir par tomber!», sous-entendu «te faire mal!».
Il semble donc que la chute soit associée, dans l'inconscient collectif, à la douleur, au déclin, au manque, à une déchéance, à une perte d'équilibre physique, mental et social . Il n'est donc pas étonnant, dans ces conditions, que l'homme s'en défie instinctivement. Car il s'agit bien d'un défi, puisqu'en entreprenant l'apprentissage de la chute, le pratiquant va à la rencontre de l'une des peurs inscrites dans ses gènes.
Parallèlement à ces peurs liées à ce que l'on pourrait appeler l'inconscient de l'espèce, existent d'autres peurs, plus subjectives, plus personnelles. En effet, il y a un monde entre tomber tout seul , par maladresse, par faiblesse temporaire, par inadvertance, et se faire chuter (on dit plutôt se faire projeter ).
Ce monde est l'autre et la confiance relative qu'on lui accorde. Car UKE ne se limite pas à l'UKEMI (communément traduit par chute). Il y a, de fait, une part d'inconnu dans le fait de se placer dans une situation de complet abandon, physiquement et psychologiquement. En cela, on peut abonder dans le sens de ceux qui n'accordent à UKE que le seul droit de mourir. Chuter, c'est effectivement mourir un peu, ou tout du moins avoir la possibilité d'en prendre conscience et d'en accepter l'éventualité. Malheureusement, la mauvaise compréhension du rôle d'UKE, alliée à une certaine rigidité physique - que n'améliore pas les conditions de la vie moderne -, aux hiatus techniques de TORI et sa difficulté à réaliser une technique juste, n'incite pas le pratiquant à renouveler l'expérience de sa propre mort suffisamment souvent pour y trouver autre chose qu'un "mauvais moment à passer"!
On ne peut, par ailleurs, passer sous silence le rôle que peut jouer l'ego dans cette situation. En effet, en AIKIDO, en JUDO, en KARATE-DO, UKE est celui qui «perd", par opposition à TORI qui le terrasse ou qui, du moins, tente de le faire. En effet, lorsque deux êtres, deux animaux, deux insectes, sont amenés à combattre, pour quelques raisons que ce soit: la prédominance du mâle au sein du groupe, la défense de son territoire, de ses petits, de son honneur -, ils cherchent mutuellement à se faire tomber, à faire perdre l'équilibre à l'autre, et le combat cesse, tout du moins dans le monde animal, quand l'un des deux tombe à terre. Ce système de combat prévaut encore actuellement dans le SUMO, par exemple. Dans le cadre d'un entraînement, bien souvent, la chute peut paraître dévalorisante, pour le pratiquant lui-même comme pour le spectateur néophyte. Il est certes plus gratifiant de s'entendre dire: "Dis donc, qu'est ce que tu lui as mis à ton UKE!" plutôt que: "Tu ne tiens pas debout, mon vieux! Qu'est-ce qui t'a mis!". En fait, la réalité est tout autre, ou devrait être tout autre. En AIKI-KEN, par exemple, c'est UKE qui "domine" puisqu'il conserve le centre à chaque instant, avant, pendant et après la ou les attaques d'UCHI. Ceci constitue d'ailleurs une spécificité du travail d'AIKI aux armes, qui n'existe pas dans les autres BUDO avec armes tels que le KEN-JUTSU ou le JO-DO, par exemple. Dans les disciplines classiques, UKE est celui qui "perd". C'est l'une des raisons pour lesquelles ce rôle est normalement joué par un instructeur, voire par l'enseignant lui-même. Nous aurons l'occasion de revenir sur cette notion par la suite car, bien entendu, le travail sur le tatami ne se résume à gagner ou perdre.
De ce qui précède, on peut donc déduire que la peur viscérale liée à la chute génère un certain blocage physique, ou pour le moins une réticence, en relation avec notre inconscient collectif et notre mémoire.
Mais on ne pourrait pas moins considérer que le déséquilibre soit à l'origine de cette peur. De fait, il est aux lois physiques ce que la peur est aux facteurs psychologiques, c'est à dire la cause de la chute, qu'elle soit physique, mentale ou sociale.
En effet, nous l'avons vu, l'espèce humaine est née le jour où elle s'est dressée sur ses membres inférieurs, c'est à dire qu'elle est passée d'une position parfaitement stable, que lui assurait ses quatre points d'appui, à une position de recherche perpétuelle d'équilibre ou de constant déséquilibre - l'obligeant à développer une morphologie qui, aussi parfaite soit-elle, n'en est pas moins insuffisante pour le garantir sans risque. Le kangourou, par exemple, qui se déplace également sur ses deux membres inférieurs, dispose d'une queue, c'est à dire du troisième point d'appui qui lui assure une parfaite stabilité. L'état de perpétuel déséquilibre ou d'équilibre précaire de l'homme, qui résulte de son choix d'avoir adopté la position verticale, ne l'a peut-être pas seulement rendu instable physiquement mais également psychologiquement. En se dressant sur ses membres inférieurs, il a de facto généré une situation qui lui fait craindre à tout instant de tomber. Quel est le réflexe d'un homme n'ayant pas appris à chuter lorsqu'il tombe? Il cherche mécaniquement à mettre ses mains pour amortir sa chute, c'est à dire qu'il utilise instinctivement ses membres supérieurs. Il ne lui vient pas naturellement à l'idée de rouler.
Il n'est donc pas moins vrai que cet état de perpétuel déséquilibre génère chez l'homme une peur inconsciente, celle de perdre l'équilibre si chèrement acquis et de tomber.
Mais la question n'est pas de savoir aujourd'hui qui de la poule ou de l'œuf est arrivé le premier, mais de mesurer à quel point la chute n'est pas inscrite dans les gènes de la nature humaine. De ce fait, l'homme n'est pas naturellement disposé à en faire l'expérience ou l'apprentissage.
Le deuxième facteur qui contribue à déconsidérer le rôle d'UKE est d'ordre physique et physiologique .
En effet, qui peut prétendre chuter par ou avec plaisir? La chute, même "maîtrisée", reste douloureuse, et ne manque pas de laisser des séquelles irréversibles au corps, dont la fameuse "touche de piano". De ce point de vue, le fait d'aborder la chute à un âge où le corps n'est pas encore musculairement formé, c'est à dire avant 25 ans en moyenne, peut présenter un avantage certain. Il n'est donc pas étonnant que la propension à chuter diminue proportionnellement à l'âge. Mais fort heureusement, nous le verrons par la suite, la chute n'est qu'un aspect de la notion d'UKE, certes le plus éprouvant physiquement.
En revanche et paradoxalement, la chute aide à façonner le corps nécessaire à la réalisation de la technique suivant les critères biomécaniques propres à l'AIKIDO. On pourrait même dire qu'il constitue le seul entraînement à sa disposition pour éduquer les muscles, tendons et autres ligaments indispensables. La préparation des débuts de cours n'y suffit pas, aussi complète soit-elle, tout juste permet-elle d'éviter des raideurs inutiles, un peu comme on s'étire le matin au réveil pour stimuler le corps.
D'autre part, il est nécessaire de disposer de ses pleines capacités physiques pour espérer réaliser une chute sans trop de dommages. Des douleurs chroniques, notamment au niveau de la colonne vertébrale, ou des malformations congénitales peuvent handicaper le pratiquant dans la réalisation de la technique d'UKEMI proprement dite, et ce indépendamment des facteurs psychologiques qui y sont immanquablement associés.
De même, les chevilles jouent un rôle fondamental dans la chute puisque le principe de base de l'UKEMI est de réduire au maximum sa hauteur par rapport au sol avant de "tomber". En biomécanique, cette fonction est assurée par les chevilles. La position "assise accroupie" chère au monde oriental et moyen-oriental, ainsi qu'aux cow-boys devant le feu de camp en rase campagne, permet de s'assurer que les chevilles possèdent la souplesse nécessaire.
Enfin, la chute est étroitement liée au souffle et il semble difficile de ne pas soutenir que tomber est plus épuisant que projeter. A plus d'un titre, la chute peut s'apparenter à une course de fond et parfois, en raison du rythme imposé par TORI, à une course de vitesse. De fait, le cœur et le système pulmonaire sont grandement sollicités et requièrent une bonne constitution. De surcroît, beaucoup de pratiquants dissocient la chute et la remise sur pieds en position verticale. Ils tombent d'abord et se relèvent ensuite. Ils n'utilisent donc pas la dynamique de leur chute pour se relever, ce qui nécessite plus d'efforts de leur part et contribue à les essouffler davantage.
Ainsi, à son corps défendant, si l'on peut dire, l'homme n'est naturellement pas disposé à tomber. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait quelques réticences à en faire l'apprentissage. Pourtant, c'est en maîtrisant, autant que faire se peut, sa propre chute, c'est à dire son propre déséquilibre, qu'il parviendra à reconnaître et contrôler cette peur viscérale et à utiliser la loi de la gravitation indispensable à la réalisation de la technique martiale.
En effet, comment pourrait-on espérer déséquilibrer un adversaire si l'on n'a pas soi-même expérimenté les lois de l'équilibre sur son propre corps? Or, le principe de base des techniques d'AIKIDO ou de JUDO vise à utiliser la dynamique - l'énergie - d'une attaque pour entraîner l'adversaire dans son propre déséquilibre. L'on pourrait donc dire que l'apprentissage de la chute par UKE est à la recherche d'équilibre ce que l'apprentissage de la technique par TORI est à la recherche du déséquilibre. Ces deux aspects de la pratique semblent donc indissociablement liés, comme le positif et le négatif, le ying et le yang. Et ce n'est qu'à cette condition qu'AIKI pourra se manifester.
Il est intéressant de constater, à ce sujet, que par un juste partage des rôles, la moitié du temps passée à la pratique est consacrée à jouer celui d'UKE et que la moitié environ et dans des conditions idéales - de cette part à faire UKEMI.
Or, force est de constater que l'apprentissage du rôle d'UKE se limite bien souvent à la seule chute, au seul UKEMI, c'est à dire "comment tomber sans se faire mal", et se résume à la chute avant, arrière et parfois latérale. Ceci équivaut à limiter l'apprentissage de l'écriture à: "comment tenir son stylo", ou l'apprentissage de la natation à: "comment ne pas boire la tasse". Non pas que ce soit inutile, loin s'en faut, c'est même indispensable mais insuffisant pour écrire ou nager. Les nombreux ouvrages relatifs à l'AIKIDO traitent des chutes de façon par trop laconique et pour la plupart ignorent totalement le rôle d'UKE.
Aussi, nous nous permettons d'emprunter à Franck Noël, dans son livre: "AIKIDO: fragments d'un dialogue à deux inconnues" cette approche à la fois diserte et expressive de la chute:
"La chute, en AIKIDO, est tout sauf une déchéance.
Elle revêt une dimension utilitaire, symbolique, magique, héroïque, rythmique et esthétique à la fois. En tant qu'exploration systématique de tous les modes de contact possibles avec le sol, elle va prendre des formes diverses: roulades, glissades, rebonds, voire aplatissages...
Le sol, que nous ne pensions qu'à piétiner sans remords ni d'ailleurs sans plaisir, se pose soudain comme le partenaire de longues conversations, comme l'interlocuteur de négociations serrées, difficiles, dans lesquelles il faut confronter tous les points de vue, tenir compte des exigences et faire des concessions."
Aussi, nous encourageons le pratiquant à chuter aussi longtemps que son corps le lui permet et à ne jamais interrompre cette douloureuse, mais ô combien instructive, négociation avec l'élément "terre".
Mais le concept d'UKE va au-delà de l'apprentissage de la chute qui n'est, pour UKE comme pour TORI, qu'une part du mouvement, sa fin, son dénouement, son apothéose, comme l'orgasme l'est au coït. Et chacun s'accorde d'ailleurs à penser qu'il en constitue le meilleur moment: pour TORI la satisfaction du résultat obtenu, pour UKE celle de s'être relevé et pour les deux celle de pouvoir recommencer. Mais à ce niveau également, ce moment si exaltant dépendra de la "mise en place", des "préliminaires" en quelque sorte, et pour UKE de sa capacité à tenir, car beaucoup reste des "éjaculateurs précoces".
En AIKIDO, il ne peut en effet y avoir de chute sans attaque et ce rôle revient de fait à UKE. Hélas, bien souvent, par peur ou par ignorance, l'attaque est rarement ce qu'elle devrait être et le pratiquant se retrouve aussi gauche dans son attaque qu'un enfant sur un terrain de foot quand il reçoit le ballon qu'il n'a pas demandé: il s'en débarrasse.
En AIKIDO, la saisie est le moyen éducatif mis à la disposition du pratiquant pour lui permettre d'apprendre et comprendre physiquement, intellectuellement et émotionnellement les principes qui sous-tendent sa pratique et qui constituent, à proprement parler, l'essence de cet art martial. Physiquement parce qu'il est tenu ou qu'il tient - selon qu'il est TORI ou UKE -, intellectuellement parce qu'il doit reconnaître et ordonner, au travers de cette saisie, les lois et principes à mettre en place pour s'en défaire ou la maintenir, et émotionnellement parce qu'elle représente, en finalité, une attaque censée l'abattre. C'est à ce niveau que se situe la principale ambiguïté de la pratique d'AIKIDO. En effet, la saisie n'est pas une attaque en soi, mais un simulacre d'attaque. Martialement parlant, elle ne saurait, tout au plus, que s'apparenter à une menace dissuasive, voire une tentative de contrôle, ou n'être que le prélude d'une attaque plus définitive, telle un atemi, un coup de boule, ou autres. Cependant, une attaque, quelle qu'elle soit: saisie, coup de poings, de pieds, de bâtons, de couteaux, flèche, balle, missile, est toujours constituée d'une direction, d'une dynamique force, vitesse ou énergie suivant la conception qu'on en a et d'une distance. Dans la terminologie martiale, ce concept est appelé MA-AI: l'espace-temps. Qu'on lance un missile ou un coup de poing, l'objectif à atteindre nécessite la mise en oeuvre de ces trois facteurs. Le résultat, bien entendu, dépendra des capacités de destruction de l'arme utilisée. Mais, curieusement, plus elle sera destructrice, plus ses effets seront difficilement contrôlables. Bien souvent, les moyens mis en œuvre sont disproportionnés par rapport à l'objectif à atteindre. Ce constat s'applique aussi bien à la dernière guerre en Irak, qui a laissé l'impression "d'un éléphant pour écraser une souris", qu'à une coupe au sabre ou la saisie d'un poignet.
Il paraît donc indispensable, pour tenter de comprendre le rôle d'UKE à ce niveau, de ne pas envisager la saisie comme une attaque au sens réel du terme, mais plutôt comme ce que l'esquisse est au peintre, l'épure à l'architecte, la trame au tisserand. Elle est le schéma, le linéament, l'ébauche avec lequel l'artisan-pratiquant pourra, à l'aide des outils que l'AIKIDO met à sa disposition, travailler et donner forme au mouvement, l'améliorer, l'ajuster sans cesse. Plus l'ébauche sera grossière, plus ardue sera la tâche de TORI pour parvenir au produit fini. A contrario, plus l'ébauche s'en rapprochera, plus le travail de TORI s'en trouvera facilité, meilleure et plus rapide sera sa compréhension du mouvement juste et de son exécution. Que l'on se rassure cependant, la didactique de l'AIKIDO comporte dans son curriculum des attaques qui tentent de se rapprocher, autant que faire se peut, de la réalité, savoir: shomen, yokomen, tsuki et les attaques avec armes, pour les plus courants. Mais également à ce niveau, il existe un monde entre une attaque sur le tatami et une attaque "réelle", c'est à dire une attaque qui menace réellement notre vie et qui laisse entrevoir sa possible fin. Personne ne souhaite, d'ailleurs, vivre une telle expérience, à moins d'avoir un tempérament suicidaire.
Il est ridicule, quelque part, de croire le contraire, tant au niveau d'UKE que de TORI. Personne ne vient dans le dojo pour tuer quiconque, même si la pratique impose d'y croire. N'en déplaise aux nostalgiques, il n'existe aucune tolérance de perte dans un dojo, comme cela a pu exister dans les RYU à une époque où il s'agissait d'apprendre le métier des armes. Dans le cas contraire, son auteur serait traduit devant les tribunaux et inculpé d'homicide volontaire ou involontaire. Il pourra toujours plaider qu'il pratique les arts martiaux et convaincre les jurés que cette étude comporte une part de risques!
Pour clore ce chapitre sur l'attaque en AIKIDO, ce qu'elle n'est pas mais ce qu'elle représente, nous nous permettons une nouvelle fois d'emprunter à Franck Noël une citation de son livre :
"Elle (l'attaque) est un des termes du dialogue par lequel l'AIKIDO engage ses adeptes à communiquer; il leur incombe de l'élaborer en même temps qu'ils l'utilisent. Comme dans toute rhétorique véritable, les questions sollicitent des réponses, mais ces éléments de réponses amènent les questions à préciser.
Pertinence des unes et adéquation des autres sortiront renforcées de cet échange."
Avant d'envisager quelques suggestions utiles et pratiques pour améliorer notre compréhension du rôle d'UKE, il n'est pas inutile de dégager les quelques idées développées jusqu'à présent:
- De son choix d'avoir adopté la position verticale au cours de son évolution, l'homme n'est pas prédisposé à faire l'apprentissage de sa propre chute en raison des facteurs psychophysiologiques qui y sont, consciemment ou inconsciemment, rattachés et notamment la perte d'équilibre.
- L'apprentissage de la chute permet d'entrer dans des peurs viscérales liées à notre nature humaine et de former physiologiquement le corps nécessaire à l'exécution des techniques d'AIKIDO.
- La chute, même "maîtrisée", reste douloureuse et éprouvante.
- UKE ne se limite pas au seul UKEMI. Il est à la recherche d'équilibre ce que l'apprentissage de la technique par TORI est au déséquilibre.
- La saisie n'est pas une attaque au sens réel. Elle est son ébauche.
- Elle est le moyen éducatif mis à la disposition du pratiquant (UKE et TORI) pour lui permettre d'apprendre et comprendre physiquement, intellectuellement et émotionnellement les principes qui sous-tendent sa pratique.
- Dans le cadre du dojo, une attaque n'est pas portée dans le but d'attenter à la vie de TORI ou de lui nuire, même si la pratique impose d'y croire.
La question reste donc de savoir comment UKE doit se comporter pour remplir son rôle.
Mais peut-être conviendrait-il, dans un premier temps, de préciser quel est ce rôle?
A plus d'un titre, UKE doit se comporter comme un père avec son enfant. C'est d'ailleurs la principale raison pour laquelle ce rôle devrait être joué par un avancé, c'est à dire un pratiquant parvenu à maturité. C'est une situation avérée dans les BUDO classiques qui utilisent des armes. En effet, on ne manipule pas une arme, même en bois, comme une saisie ou une main.
Dans la plupart des traditions orientales, la vie humaine se déroule par période de 7 ans. Un dicton japonais recommande d'ailleurs: "Jusqu'à 7 ans, sert ton enfant comme un prince, après sert-en comme d'un esclave.".
Ceux qui ont la chance d'avoir éduqué leur(s) enfant(s) comprendront facilement de quoi il s'agit. Durant le difficile passage de la position assise à la position verticale, l'enfant a besoin de ses parents. C'est donc leur rôle de l'assister tout au long de cet apprentissage. Dans un premier temps, ils l'aident à se tenir debout en lui tendant des bras accueillants pour l'inciter à se lever et le rassurer, prennent garde à réduire ses chutes au maximum ou pour le moins s'assurent qu'il ne risque pas de se faire mal ou "trop" mal, car ils savent que les chutes et les bosses gardent une valeur éducative. Puis, quand il parvient fébrilement à se tenir debout, en s'agrippant à eux ou aux meubles, ils l'aident patiemment à faire ses premiers pas en lui prêtant leurs doigts, s'harmonisent à son rythme, calquent leurs pas sur les siens, en un mot consacrent le temps nécessaire au bon déroulement de cette expérience unique dans les meilleures conditions possibles. Ensuite, quand il s'aventure à abandonner cette protection rassurante en lâchant une main, puis l'autre, pour se lancer seul sur ses deux jambes de ses pas hésitants et instables, ils l'accompagnent, prêts à intervenir au moindre déséquilibre, à le soutenir en cas de défaillance et ne manquent jamais de l'encourager par des paroles réconfortantes. Enfin, il marche. Puis il court, il saute des marches, une, puis deux. Après viennent les patins à roulettes, le vélo, le foot et tant d'autres choses que les parents ne manqueront pas de s'enthousiasmer à lui montrer, et ce durant sept années.
Mais que sont, au juste, 7 années de la vie d'un AIKIDO-KA? A ce niveau également subsiste une certaine ambiguïté. Sept années à raison de deux cours de deux heures par semaine sont une chose, sept années à raison d'un cours de deux heures par jour une autre chose. Dans le premier cas, elles représentent environ 1450 heures, dans le second plus de 5000 heures, soit 3 fois plus. En matière d'aéronautique, par exemple, seul est pris en compte le nombre d'heures de vol pour déterminer les aptitudes d'un pilote. En AIKIDO, cette imprécision est à l'origine de multiples méprises sur la qualité, les aptitudes et la valeur des uns et des autres. En général, les pratiquants mettent plus volontiers en avant leur nombre d'années de pratique et restent discret sur leurs heures de vol. Mais peut-on normaliser cette situation? La meilleure formule consisterait à se calquer sur la pratique des UCHI-DESHI de O'SENSEI. Lorsque Maître TAMURA est arrivé en France, il avait environ 12 années d'ancienneté..., mais combien d'heures de pratique?
La seule raison pour laquelle nous mettons cette ambiguïté en évidence est de permettre au pratiquant de réaliser que les 7 premières années de la vie d'un aïkido-ka sont à mesurer en heures plus qu'en années de pratique et ainsi comprendre que la première enfance peut durer beaucoup plus longtemps pour une grande majorité de pratiquants. Autrement dit, UKE devra conserver à leur égard les mêmes prédispositions qu'un père pour son enfant. Dans l'échelle de mesure proposée ci-dessus, la fin de la première période de 7 années pourrait correspondre au grade de YONDAN, censé sanctionner la fin de l'apprentissage de la technique. Le pratiquant parvenu à ce stade en a fait le tour - en long, en large et en travers -, il est rompu à toutes ses spécificités, comme le pianiste possède la technicité des 10 doigts et du pédalier de son piano. Il est capable de jouer sans difficulté les grandes pièces du répertoire. Il peut désormais commencer à interpréter la musique, mais il ne possède pas encore SA musique.
Dès lors, à quoi bon tenir dur ou fort, à quoi bon tester quand le partenaire ne sait pas encore marcher seul? Que penserions-nous d'un père qui considérerait que son enfant sait marcher à partir du moment où il se tient debout, qui déciderait donc de ne pas lui offrir ses doigts mais lui saisirait la main, lui imposerait son rythme, ses enjambées, le réprimandait s'il ne suit pas? Il est fort à parier que cet enfant ne devienne un attardé.
En reprenant le parallèle entre le pratiquant d'AIKIDO et l'enfant durant les 7 premières années de sa vie, on pourrait considérer que la position debout correspond à l'apprentissage de l'UKEMI et la marche à celui de la technique, aussi bien en tant que TORI qu'UKE puisque, comme nous l'avons vu, ces deux aspects sont indissociables de la pratique.
Une autre incompréhension du rôle d'UKE réside dans le fait que, dans la plupart des cas, UKE ne sait pas plus marcher que TORI, ou à peine mieux, voire moins. En revanche et paradoxalement, du fait qu'il lui appartient d'attaquer, il a loisir de fausser le jeu en n'offrant pas à TORI la saisie dont il a besoin pour comprendre et réaliser la technique.
On a trop disserté à propos de la "complaisance" d'UKE. Beaucoup, trop nombreux, considère en effet qu'ils n'ont pas de raisons de chuter si le mouvement exécuté ne les y oblige pas, ne les y entraîne pas. Ils sont ce qu'on pourrait appeler les absolutistes, les: "Christ, puisque tu es Christ, descends donc de ta croix!", ou autrement dit "Puisque tu dois me faire chuter, montre-moi que tu en es capable!". Si l'on veut bien considérer, pour les besoins de la démonstration, que ce comportement soit dicté par des soucis d'ordre pédagogique, il peut sembler utopique d'attendre de la part d'un pratiquant qui ne sait pas encore marcher seul, ou à peine, qu'il réalise un mouvement imparable, ou gagne les 100 mètres aux jeux olympiques! Il n'est pas moins présomptueux d'exiger que TORI marche quand on se tient à peine debout soi-même. Bien souvent, cette attitude n'est dictée que par le souci de se ménager car, comme nous l'avons vu, la chute, même "maîtrisée", reste pénible et douloureuse. Aussi, sous prétexte de ne pas être complaisant avec TORI, on finit par être complaisant envers soi-même. Dans bien des cas, malheureusement, il s'agit plus d'une manifestation de l'ego que d'une véritable vocation pédagogique, dans ce sens où contrarier la réalisation de la technique permet de se rassurer sur sa propre incapacité à la réaliser soi-même. Ils pensent: "Je n'y parviens pas, mais il n'y parvient pas non plus!... et je ne fais rien qui puisse lui permettre d'y parvenir.". Ce comportement, quelque peu stérile, empoisonne littéralement la pratique sur les tatamis. En effet, il s'apparente à une ingérence du rôle d'UKE sur celui de TORI: c'est exiger de lui qu'il fasse correctement sa part de travail pour accepter de faire la sienne. Or, il entre dans le rôle et la fonction d'UKE de faire le premier pas en créant les conditions favorables, en proposant l'ébauche la plus affinée. En effet, pour aider son enfant à marcher, on ne lui fait pas traverser un champ de mines, on ne sème pas d'obstacles son parcours, on ne leste pas ses pieds avec des chaussures en plomb. Bien au contraire, on dégage le terrain, on éloigne les obstacles et on lui enfile des chaussures adaptées à la marche. Par ailleurs et de surcroît, ils se privent eux-mêmes de la part de pratique dont leur corps a besoin pour se former: refuser de tomber est une chute définitivement perdue. N'est-ce pas en forgeant que l'on devient forgeron? Dès lors, il appartient à UKE de faire consciencieusement son travail et à TORI le sien, indépendamment mais ensemble. Cette notion s'appelle: AWASE.
En y regardant de plus près, cette dernière proposition peut paraître foncièrement égoïste. Elle l'est effectivement. "Connais-toi toi-même et tu connaîtras les autres." pourrait donc se traduire en termes de pratique AIKIDO: "Connais la chute et tu connaîtras le mouvement". Il importe donc peu pour UKE, quelque part, que TORI parvienne ou non à réaliser la technique juste, pourvu que son embryon de mouvement lui permette de chuter et d'apprendre à son corps les lois de l'équilibre et du déséquilibre.
Les pratiquants qui comptent un certain nombre d'années d'expérience savent combien il est difficile de réaliser une technique sur un débutant qui n'a que quelques heures de pratique. A contrario, il n'est pas moins difficile et instructif de parvenir à chuter, c'est à dire à faire en sorte que la technique s'approche au plus près de ce qu'elle devrait être, avec quelqu'un qui ne possède pas encore toutes les clés lui permettant de la réaliser correctement.
Mais toutes ces digressions ne disent pas ce que doit être une saisie. Tout au plus, les quelques idées développées ci-dessus ont-elles permis de mieux cerner quel devrait être le rôle d'UKE. Une saisie doit-elle être dure, molle, puissante, forte, solide, souple, rapide, énergique, passive? En fait, la question n'est pas là. Si l'enseignant demande un travail KOTAI, elle sera puissante et solide. S'il demande JUTAI, elle sera souple et énergique. Dans tous les cas et durant toutes les tentatives de TORI pour réaliser la technique, UKE doit, autant que faire se peut - à l'impossible nul n'est "tenu" - et dans les limites de la biomécanique s'entend, maintenir sa
Publié par aiki à 10:03:10 dans aikido tunisie
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