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Cultiver dans les femmes les qualités de l'homme, et négliger celles qui leur sont propres, c'est donc visiblement travailler à leur préjudice. Les rusées le voient trop bien pour en être les dupes ; en tentant d'usurper nos avantages, elles n'abandonnent point les leurs ; mais il arrive de là que, ne pouvant bien ménager les uns et les autres parce qu'ils sont incompatibles, elles restent au-dessous de leur portée sans se mettre à la nôtre, et perdent la moitié de leur prix. Croyez-moi, mère judicieuse, ne faites point de votre fille un honnête homme, comme pour donner un démenti à la nature ; faites-en une honnête femme et soyez sûre qu'elle en vaudra mieux pour elle et pour nous.
S'ensuit-il qu'elle doive être élevée dans l'ignorance de toute chose, et bornée aux seules fonctions du ménage ? L'hornme fera-t-il sa servante de sa compagne ? Se privera-t-il auprès d'elle du plus grand charme de la société ? Pour mieux l'asservir l'empêchera-t-il de rien sentir, de rien connaître ? En fera-t-il un véritable automate ? Non, sans doute ; ainsi ne l'a pas dit la nature, qui donne aux femmes un esprit si agréable et si délié ; au contraire, elle veut qu'elles pensent, qu'elles jugent, qu'elles aiment, qu'elles connaissent, qu'elles cultivent leur esprit comme leur figure ; ce sont les armes qu'elle leur donne pour suppléer à la force qui leur manque et pour diriger la nôtre. Elles doivent apprendre beaucoup de choses, mais seulement celles qu'il leur convient de savoir. [...]
De la bonne constitution des mères dépend d'abord celle des enfants ; du soin des femmes dépend la première éducation des hommes ; des femmes dépendent encore leurs mœurs, leurs passions, leurs goûts, lents plaisirs, leur bonheur même. Ainsi toute l'éducation des femmes doit être relative aux hommes. Leur plaire, leur être utiles, se faire aimer et honorer d'eux, les élever jeunes, les soigner grands, les conseiller, les consoler, leur rendre la vie agréable et douce : voilà les devoirs des femmes dans tous les temps, et ce qu'on doit leur apprendre dès leur enfance. Tant qu'on ne remontera pas à ce principe, on s'écartera du but, et tous les préceptes qu'on leur donnera ne serviront de rien pour leur bonheur ni pour le nôtre.
Jean-Jacques Rousseau, Émile ou De l'éducation, livre V, 1672
Saint-Pétersbourg, 1808
Tu me demandes donc, ma chère enfant, après avoir lu mon sermon sur la science des femmes, d'où vient qu'elles sont condamnées à la médiocrité ? Tu me demandes en cela la raison d'une chose qui n'existe pas et que je n'ai jamais dite. Les femmes ne sont nullement condamnées à la médiocrité ; elles peuvent même prétendre au sublime, mais au sublime féminin. Chaque être doit se tenir à sa place, et ne pas affecter d'autres perfections que celles qui lui appartiennent. L'erreur de certaines femmes est d'imaginer que, pour être distinguées, clics doivent l'être à la manière des hommes, il n'y a rien de plus faux.
Je t'ai fait voir ce que cela vaut. Si une belle dame m'avait demandé, il y a vingt ans : " Ne croyez-vous pas, monsieur, qu'une dame pourrait être un grand général comme un homme ? " je n'aurais pas manqué de lui répondre : " Sans doute, madame. Si vous commandiez une armée, l'ennemi se jetterait à vos genoux, comme j'y suis moi-même ; personne n'oserait tirer, et vous entreriez dans la capitale ennemie au son des violons et des tambourins. " Si elle m'avait dit : " Qui m'empêche d'en savoir en astronomie autant que Newton ? " je lui aurais répondu tout aussi sincèrement : " rien du tout, ma divine beauté. Prenez le télescope, les astres tiendront à grand honneur d'être lorgnés par vos beaux yeux, et ils s'empresseront de vous dire tous leurs secrets. " Voilà comment on parle aux femmes, en vers et même en prose. Mais celle qui prend cela comme argent comptait est bien sotte... Le mérite de la femme est de régler sa maison, de rendre son mari heureux, de le consoler, de l'encourager, et d'élever ses enfants, c'est-à-dire des hommes... Au reste, ma chère enfant, il ne faut rien exagérer : je crois que les femmes, en général, ne doivent point se livrer à des connaissances qui contrarient leurs devoirs : mais je suis fort éloigné de croire qu'elles doivent être parfaitement ignorantes. je ne veux pas qu'elles croient que Pékin est en France, ni qu'Alexandre le Grand demanda en mariage la fille de Louis XIV. La belle littérature, les moralistes, les grands orateurs, etc. suffisent pour donner aux femmes toute la culture dont elles ont besoin.
Quand tu parles de l'éducation des femmes qui éteint le génie, tu ne fais pas attention que ce n'est pas l'éducation qui produit la faiblesse, mais que c'est la faiblesse qui souffre cette éducation. S'il y avait un pays d'amazones qui se procurassent une colonie de petits garçons pour les élever comme on élève les femmes, bientôt les hommes prendraient la première place, et donneraient le fouet aux amazones. En un mot, la femme ne peut être supérieure que comme femme ; mais dès qu'elle veut émuler l'homme, ce n'est qu'un singe.
Joseph de Maistre, Lettre à sa fille, 1808
La relation homme / femme s'inscrit dans un système général de pouvoir, qui commande le rapport des hommes entre eux. Cela explique qu'à l'origine, les premiers coups portés contre le patriarcat le furent par les hommes et non par les femmes. Avant de penser à ruiner le pouvoir familial du père, il fallait d'abord abattre le pouvoir politique absolu du souverain et saper ses fondements religieux. Telle est l'évolution que connaissent toutes les sociétés occidentales à travers révolutions et réformes, et cela jusqu'au XXe siècle. Mais, si les hommes eurent à cœur de construire une nouvelle société fondée sur l'égalité et la liberté, leur projet, d'abord politique puis économique et social, ne concernait qu'eux-mêmes, puisqu'ils s'en voulaient les seuls bénéficiaires.
Les hommes ont lutté pour l'obtention de droits dont ils prirent soin d'exclure les femmes. Quel besoin avaient-elles de voter, d'être instruites ou d'être protégées, à l'égal des hommes, sur leurs lieux de travail ? L'égalité s'arrêtait aux frontières du sexe, car, si la plupart des hommes cherchaient à se débarrasser du patriarcat politique, ils voulaient à tout prix maintenir le patriarcat familial. D'où l'avertissement constamment répété, au XIXe siècle, par les conservateurs et l'Église : en luttant pour plus de liberté et d'égalité, vous portez atteinte à la puissance paternelle et vous sapez les fondements de la famille...
Le combat mené pendant deux siècles par les démocrates fut sans conteste la cause première de la chute du système patriarcal. Mais il n'en fut pas la raison suffisante. Ce sont les femmes, alliées aux plus justes d'entre eux, qui achevèrent péniblement le travail. Il leur fallut presque deux siècles pour faire admettre à leurs pères et époux qu'elles étaient des " Hommes " comme tout le monde : les mêmes droits devaient s'appliquer à leurs compagnons et à elles-mêmes, ils devaient partager ensemble les mêmes devoirs.
L'évidence enfin reconnue est lourde de conséquences. Non seulement parce qu'elle met fin à un rapport de pouvoir entre les sexes plusieurs fois millénaire, mais surtout parce qu'elle inaugure une nouvelle donne, qui oblige à repenser la spécificité de chacun. Les valeurs démocratiques furent fatales au roi, à Dieu-le-père et au Père-Dieu. Elles rendirent par là même caduques les définitions traditionnelles des deux sexes et n'ont pas fini de laisser perplexe et d'inquiéter une partie du monde. [...]
Le XXe siècle a mis fin au principe d'inégalité qui présidait aux rapports entre les hommes et les femmes. Il a clos, en Occident, une longue étape de l'humanité commencée il y a plus de 4 000 ans. Il est probable que les hommes se seraient mieux accommodés de l'égalité dans la différence, c'est-à-dire du retour à l'authentique complémentarité des rôles et des fonctions. Malheureusement pour eux, l'expérience de nos sociétés prouve que la complémentarité est rarement synonyme d'égalité et que la différence se transforme vite en asymétrie. L'époque n'est plus à la séparation primitive des sexes, mais au contraire au partage de tout par Elle et Lui.
Élisabeth Badinter, L'un est L'autre, Odile Jacob, 1986
Alors, vous êtes contentes maintenant ?
Contentes, non. Heureuses, oui. Pas par triomphalisme idiot : ce n'était pas une guerre, juste une révolution. Mais heureuses parce que enfin les femmes ont l'air de plutôt bien vivre dans leur peau. Les grands-mères qui ont subi, les filles qui ont lutté, les petites-filles qui dévorent leur liberté neuve comme un gâteau offert, sans savoir ce qu'elle a coûté, sans l'avoir méritée, toutes se retrouvent d'accord sur une image d'elles-mêmes complètement nouvelle. Vous voulez voir ? Balayez d'abord toutes les idées reçues, prenez bien votre souffle. À la question : " Que faut-il pour qu'une femme puisse réussir sa vie ? ", elles répondent à une écrasante majorité, qu'elles aient 15 on 55 ans : d'abord, un métier. Ensuite, peut-être un bébé. Et l'homme ? Eh bien non, pour 82 % d'entre elles, l'homme au quotidien n'est plus indispensable. " Il peut être charmant, agréable, précieux compagnon, écrit Françoise Giroud, il n'est plus le pilier autour duquel on s'enroule. " Pour elles, " la grande rupture est consommée " avec les modèles féminins classiques, désormais périmés. En d'autres temps, nos compagnons, pauvres piliers dénudés, auraient déclaré la guerre des sexes. Aujourd'hui, mal informés, ils se contentent de nous faire payer, au prix fort, nos nouvelles libertés.
Payons sans discuter. D'accord, c'est cher : dans le monde du travail, la trilogie bébé-bobo-boulot, les hommes l'ignorent. Pour bosser, pour s'imposer, pour " marketer " comme tout le monde, les femmes doivent mettre les bouchées doubles. Mais le jeu en vaut la chandelle. Car il faut encore consolider cet édifice fragile, doublement menacé : un choc en retour contre la liberté de l'avortement s'annonce, là où on croyait le problème réglé, comme aux États-Unis ou dans les pays de l'Est. Et le fossé se creuse de plus en plus entre notre enclave occidentale privilégiée et le reste du monde, où le statut des femmes régresse à vive allure.
On ne vous demandera pas de prendre en charge tous les malheurs de celles qu'on excise, de celles qu'on voile, de celles qu'on achète et qu'on vend, qu'on humilie et qu'on méprise. Mais si vous saviez ce que représente pour elles - du moins certaines d'entre elles - le fait de savoir que quelque part, ailleurs, on peut être une femme, et libre ! Après tout, pourquoi la liberté ne serait-elle pas aussi contagieuse que le fanatisme ou l'intolérance ? Dans notre univers de communication, comment nier l'importance des modèles, des mots, des images ? Le féminisme, l'histoire le montre, n'apparaît que dans les sociétés qui commencent à se démocratiser. Tout le monde le sait. Sauf ces hommes qui ne voient pas qu'en jouent les oppresseurs ils se maintiennent, eux-mêmes, en situation d'opprimés.
Autant dire que nous avons remporté une victoire, mais pas la guerre. Heureusement pour nous ! Car enfin, la guerre contre qui ? Les hommes ? Mais nous les aimons, les hommes ! Nous les voulons ! Pourquoi croyez-vous que nous cédons aux folies des régimes amaigrissants ? Que nous bravons douloureusement les lois de la pesanteur et du bon sens, en relevant le menton et en rentrant le ventre dès que se promène un regard masculin ? Pourquoi... Inutile d'énumérer nos faiblesses et de nous découvrir trop. Il s'agit de séduire, bien sûr. je vous entends d'ici ricaner: narcissisme. Pas du tout. Il faut vous séduire pour vous ras-su-rer. Nostra culpa ! Nous vous avions fait peur en proclamant bêtement : " Une femme est un homme comme les autres. " Aujourd'hui, même les biologistes nous affirment que non.
Alors nous l'acceptons, nous l'assumons, nous la chérissons, notre petite différence. Puisqu'elle n'implique plus ni hiérarchie ni inégalité. Puisque c'est elle, nous dit-on, qui seule explique la pulsion amoureuse. Avions-nous besoin vraiment pour le savoir de toutes ces démonstrations scientifiques ? Non, mais cela rassure. Car si nous lissons si bien nos plumages et nos ramages, ces temps-ci, c'est que nous sommes inquiètes nous aussi. Nous les avions un peu perdus de vue, les hommes. On nous menaçait du règne de l'androgyne. Pourtant, nous ne demandons pas la lune : " La liberté, encore la liberté ", de Lou Andreas-Salomé. Avec l'amour en plus. Et la passion en prime.
Josette Alia, " Alors, heureuses ? ", Le Nouvel Observateur, 6-12 décembre 1990
Publié par Lourme à 12:21:19 dans Textes Adonis | Commentaires (2) | Permaliens
Sydney a connu un nouvelle soirée de violences lundi au lendemain de heurts racistes, les plus graves du genre récemment enregistrés en Australie, qui ont fait une trentaine de blessés dont six policiers à l'issue d'une manifestation qui a dégénéré.
Malgré les appels au calme lancés par le Premier ministre australien, John Howard, le quartier de Cronulla Beach au sud de la ville a été la cible de casseurs lundi soir qui s'en sont pris au centre commercial et aux voitures des riverains à coups de battes de base-ball, selon plusieurs témoignages.
Ces nouvelles violences ont fait au moins un blessé selon des reporters et un journaliste de la radio locale 2GB a été témoin de l'arrestation de cinq personnes.
"Les gens sont debout, à l'extérieur, en état de choc et regardent", a indiqué ce reporter, faisant état d'un "chaos" indescriptible avec "des ambulances et la police circulant en tout sens", "des voitures aux vitres totalement brisées" et des rues "bloquées".
Un riverain, qui a souhaité gardé l'anonymat, a affirmé que les casseurs étaient d'origine arabe et arrivés au volant d'une cinquantaine de voitures.
Dimanche, seize personnes avaient été interpellées à l'issue d'une manifestation qui avait dégénéré dans ce même quartier de Cronulla.
Plus de 5.000 personnes protestaient contre l'agression début décembre de deux sauveteurs bénévoles par des jeunes des banlieues.
La manifestation, à laquelle participaient des membres de groupes néo-nazis, a rapidement tourné à l'agression d'estivants d'origine arabe ou jugés comme tels, selon la police.
Agitant des drapeaux australiens et scandant des slogans nazis, des groupes de jeunes Australiens, ivres pour la plupart, s'en sont pris à des passants, notamment à une femme de confession musulmane à qui ils ont arraché son foulard, selon des médias locaux.
Ken Moroney, le chef de la police des Nouvelles-Galles du Sud, s'est déclaré "écoeuré" par ces actes.
"Il n'est certainement pas dans les habitudes des Australiens d'adopter une mentalité de bandes et, entre autres choses, d'agresser des femmes. Jamais de ma vie, je n'ai vu quelque chose d'aussi contraire à l'esprit australien", a-t-il estimé.
Six policiers ont été blessés ainsi que deux ambulanciers au cours des échauffourées suivies par une série de représailles menées par une soixantaine de jeunes de banlieues voisines.
Deux personnes ont reçu des coups de couteau et plus de 40 voitures ont été endommagées à coup de battes de base-ball.
"S'en prendre à des gens en raison de leur race, de leur apparence, de leur appartenance ethnique est totalement inacceptable et devrait être rejeté par tous les Australiens quelles que soient leur éducation ou leurs convictions politiques", a réagi lundi le Premier ministre John Howard lors d'une conférence de presse.
Il a toutefois rejeté l'idée selon laquelle ces violences aient pu être attisées par les récentes mises en garde du gouvernement contre d'éventuelles attaques terroristes.
"On ne peut connaître la façon dont chaque individu réagit mais, tout ce que nous avons dit à propos d'un terrorisme né au sein du pays s'est totalement avéré", a ajouté M. Howard, faisant visiblement allusion à l'arrestation, début novembre, de 18 islamistes d'origine australienne soupçonnés d'avoir planifié des attentats d'envergure.
De son côté, le président de l'Association islamique de l'amitié en Australie, Keysar Trad, a appelé la police à "utiliser toute l'étendue des lois contre ces voyous criminels". "C'est juste un mauvais génie raciste qui s'est échappé et qu'il nous faut remettre dans sa bouteille", a-t-il ajouté.
L'Australie compte environ 300.000 musulmans sur un total de 20 millions d'habitants.
AFP, 12.12.05
Publié par Lourme à 22:11:33 dans Textes Adonis | Commentaires (0) | Permaliens
Épicure (341-270 avant JC)
Quand on est jeune, il ne faut pas hésiter à philosopher, et quand on est vieux, il ne faut pas se lasser de philosopher. Il n'est jamais ni trop tôt, ni trop tard pour prendre soin de son âme. Celui qui dit qu'il n'est pas encore ou qu'il n'est plus temps de philosopher, ressemble à celui qui dit qu'il n'est pas encore ou qu'il n'est plus temps d'atteindre le bonheur. On doit donc philosopher quand on est jeune et quand on est vieux, dans le second cas pour rajeunir au contact du bien, par le souvenir des jours passés, et dans le premier cas, afin d'être, quoique jeune, aussi ferme qu'un vieillard devant l'avenir.
Il faut donc étudier les moyens d'acquérir le bonheur, puisque quand il est là nous avons tout, et quand il n'est pas là, nous faisons tout pour l'acquérir. Observe donc et applique les principes que je t'ai continuellement donnés, en te convaincant que ce sont les éléments nécessaires pour bien vivre.
Pense d'abord que le dieu est un être immortel et bienheureux, comme l'indique la notion commune de divinité, et ne lui attribue jamais aucun caractère opposé à son immortalité et à sa béatitude. Crois au contraire à tout ce qui peut lui conserver cette béatitude et cette immortalité. Les dieux existent, nous en avons une connaissance évidente. Mais leur nature n'est pas ce qu'un vain peuple pense.
Celui qui nie les dieux de la foule n'est pas impie. L'impie est celui qui attribue aux dieux les caractères que leur prête la foule. Car ces opinions ne sont pas des intuitions, mais des imaginations mensongères. De là viennent pour les méchants les plus grands maux, et pour les bons, les plus grands biens.
La foule, habituée à la notion particulière qu'elle a de la vertu, n'accepte que les dieux conformes à cette vertu, et croit faux tout ce qui en est différent.
Habitue-toi en second lieu à penser que la mort n'est rien pour nous, puisque le bien et le mal n'existent que dans la sensation. D'où il suit qu'une connaissance exacte de ce fait que la mort n'est rien pour nous permet de jouir de cette vie mortelle, en nous évitant d'y ajouter une idée de durée éternelle et en nous enlevant le regret de l'immortalité. Car il n'y a rien de redoutable dans la vie pour qui a compris qu'il n'y a rien de redoutable dans le fait de ne plus vivre. Celui qui déclare craindre la mort non pas parce qu'une fois venue elle est redoutable, mais parce qu'il est redoutable de l'attendre est donc un sot.
C'est sottise de s'affliger parce qu'on attend la mort, puisque c'est quelque chose qui, une fois venu, ne fait pas de mal. Ainsi donc, le plus effroyable de tous les maux, la mort, n'est rien pour nous, puisque tant que nous vivons, la mort n'existe pas. Et lorsque la mort est là, alors, nous ne sommes plus. La mort n'existe donc ni pour les vivants, ni pour les morts puisque pour les uns elle n'est pas, et que les autres ne sont plus. Mais la foule, tantôt craint la mort comme le pire des maux, tantôt la désire comme le terme des maux de la vie.
Le sage ne craint pas la mort, la vie ne lui est pas un fardeau, et il ne croit pas que ce soit un mal de ne plus exister. De même que ce n'est pas l'abondance des mets, mais leur qualité qui nous plaît, de même, ce n'est pas la longueur de la vie, mais son charme qui nous plaît. Quant à ceux qui conseillent au jeune homme de bien vivre, et au vieillard de bien mourir, ce sont des naïfs, non seulement parce que la vie a du charme, même pour le vieillard, mais parce que le souci de bien vivre et le souci de bien mourir ne font qu'un. Bien plus naïf est encore celui qui prétend que ne pas naître est un bien et que la vie est un mal. Par exemple, celui qui dit : "Et quand on est né, franchir au plus tôt les portes de l'Hadès."
Car si l'on dit cela avec conviction, pourquoi ne pas se suicider ? C'est une solution toujours facile à prendre, si on la désire si violemment. Et si l'on dit cela par plaisanterie, on se montre frivole sur une question qui ne l'est pas. Il faut donc se rappeler que l'avenir n'est ni à nous, ni tout à fait étranger à nous, en sorte que nous ne devons, ni l'attendre comme s'il devait arriver, ni désespérer comme s'il ne devait en aucune façon se produire.
Il faut en troisième lieu comprendre que parmi les désirs, les uns sont naturels et les autres vains, et que parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires, et les autres seulement naturels. Enfin, parmi les désirs nécessaires, les uns sont nécessaires au bonheur, les autres à la tranquillité du corps, et les autres à la vie elle-même. Une théorie véridique des désirs sait rapporter les désirs et l'aversion à la santé du corps et à l'ataraxie de l'âme, puisque c'est là la fin d'une vie bienheureuse, et que toutes nos actions ont pour but d'éviter à la fois la souffrance et le trouble.
Quand une fois nous y sommes parvenus, tous les orages de l'âme se dispersent, l'être vivant n'ayant plus alors à marcher vers quelque chose qu'il n'a pas, ni à rechercher autre chose qui puisse parfaire le bonheur de l'âme et du corps. Car nous recherchons le plaisir, seulement quand son absence nous cause une souffrance.
Quand nous ne souffrons pas, nous n'avons plus que faire du plaisir. Et c'est pourquoi nous disons que le plaisir est le commencement et la fin d'une vie bienheureuse. Le plaisir est, en effet, considéré par nous comme le premier des biens naturels, c'est lui qui nous fait accepter ou fuir les choses, c'est à lui que nous aboutissons, en prenant la sensibilité comme critère du bien. Or, puisque le plaisir est le premier des biens naturels, il s'ensuit que nous n'acceptons pas le premier plaisir venu, mais qu'en certains cas, nous méprisons de nombreux plaisirs, quand ils ont pour conséquence une peine plus grande.
D'un autre côté, il y a de nombreuses souffrances que nous estimons préférables aux plaisirs, quand elles entraînent pour nous un plus grand plaisir. Tout plaisir, dans la mesure où il s'accorde avec notre nature, est donc un bien, mais tout plaisir n'est pas cependant nécessairement souhaitable. De même, toute douleur est un mal, mais pourtant toute douleur n'est pas nécessairement à fuir. Il reste que c'est par une sage considération de l'avantage et du désagrément qu'il procure, que chaque plaisir doit être apprécié. En effet, en certains cas, nous traitons le bien comme un mal, et en d'autres, le mal comme un bien.
Ne dépendre que de soi-même est, à notre avis, un grand bien, mais il ne s'ensuit pas qu'il faille toujours se contenter de peu. Simplement, quand l'abondance nous fait défaut, nous devons pouvoir nous contenter de peu, étant bien persuadés que ceux-là jouissent le mieux de la richesse qui en ont le moins besoin, et que tout ce qui est naturel s'obtient aisément, tandis que ce qui ne l'est pas s'obtient malaisément. Les mets les plus simples apportent autant de plaisir que la table la plus richement servie, quand est absente la souffrance que cause le besoin, et du pain et de l'eau procurent le plaisir le plus vif, quand on les mange après une longue privation. L'habitude d'une vie simple et modeste est donc une bonne façon de soigner sa santé, et rend l'homme par surcroît courageux pour supporter les tâches qu'il doit nécessairement remplir dans la vie. Elle lui permet encore de mieux goûter une vie opulente, à l'occasion, et l'affermit contre les revers de la fortune.
Par conséquent, lorsque nous disons que le plaisir est le souverain bien, nous ne parlons pas des plaisirs des débauchés, ni des jouissances sensuelles, comme le prétendent quelques ignorants qui nous combattent et défigurent notre pensée. Nous parlons de l'absence de souffrance physique et de l'absence de trouble moral. Car ce ne sont ni les beuveries et les banquets continuels, ni la jouissance que l'on tire de la fréquentation des mignons et des femmes, ni la joie que donnent les poissons et les viandes dont on charge les tables somptueuses, qui procurent une vie heureuse, mais des habitudes raisonnables et sobres, une raison cherchant sans cesse des causes légitimes de choix ou d'aversion, et rejetant les opinions susceptibles d'apporter à l'âme le plus grand trouble.
Le principe de tout cela et en même temps le plus grand bien, c'est donc la prudence. Il faut l'estimer supérieure à la philosophie elle-même, puisqu'elle est la source de toutes les vertus, qui nous apprennent qu'on ne peut parvenir à la vie heureuse sans la prudence, l'honnêteté et la justice, et que prudence, honnêteté, justice ne peuvent s'obtenir sans le plaisir. Les vertus, en effet, naissent d'une vie heureuse, laquelle à son tour est inséparable des vertus.
Y a-t-il quelqu'un que tu puisses mettre au-dessus du sage ? Le sage a sur les dieux des opinions pieuses. Il ne craint la mort à aucun moment, il estime qu'elle est la fin normale de la nature, que le terme des biens est facile à atteindre et à posséder, il sait que les maux ont une durée et une gravité limitées ; il sait ce qu'il faut penser de la fatalité, dont on fait une maîtresse despotique. Il sait que les événements viennent les uns de la fortune, les autres de nous, car la fatalité est irresponsable et la fortune est inconstante ; que ce qui vient de nous n'est soumis à aucune tyrannie, et sujet au blâme et à l'éloge. Il vaudrait mieux en effet suivre les récits mythologiques sur les dieux que devenir esclaves de la fatalité des physiciens. La mythologie laisse l'espérance qu'en honorant les dieux on se les conciliera, mais la fatalité est inexorable.
Le sage ne croit pas, comme la foule, que la fortune soit une divinité, car un dieu ne peut pas agir d'une façon désordonnée. Elle n'est pas non plus pour lui une cause, étant instable. Il ne croit pas qu'elle soit la cause du bien et du mal, ni de la vie heureuse, et pourtant il sait qu'elle peut apporter de grands biens ou de grands maux. Il croit qu'il vaut mieux faire de bons calculs, même malchanceux, qu'avoir de la chance après de mauvais calculs. Car ce qui vaut mieux, c'est réussir dans des entreprises que l'on a sagement méditées.
Attache-toi donc à ces idées et à celles du même genre chaque jour et chaque nuit, en y réfléchissant à part toi, et avec un ami semblable à toi, tu ne seras jamais troublé, ni dans tes songes, ni dans tes veilles, et tu vivras parmi les hommes comme un dieu. L'homme qui vit au milieu de biens immortels n'a plus, en effet, rien de commun avec les mortels.
Publié par Lourme à 20:32:54 dans Textes philo | Commentaires (0) | Permaliens
Voilà donc l'école une nouvelle fois otage de la polémique
politique et de l'implacable guérilla à laquelle se livrent le premier ministre
et son ministre de l'intérieur dix-huit mois avant l'élection présidentielle de
2007. Décidé à répondre à la crise des banlieues en s'attaquant, notamment, aux
inégalités scolaires dont souffrent les jeunes des quartiers en difficulté,
Dominique de Villepin entend, en effet, engager une vaste réforme de l'éducation.
Après avoir rouvert, à la hussarde, le chantier de l'apprentissage, il a posé,
mardi 29 novembre, la question des zones d'éducation prioritaires (ZEP) en
assurant qu'il "faut faire plus et mieux" en leur faveur.
Mais vingt-quatre heures plus tard, sans attendre que le chef du
gouvernement détaille ses intentions, Nicolas Sarkozy s'est à son tour emparé
du sujet. Avec son sens habituel de la provocation, il a assuré qu'il faut "déposer
le bilan des ZEP", puisque "cette politique a échoué".
Et d'enfoncer le clou en assurant que l'effort engagé depuis une vingtaine
d'années en faveur des écoles, collèges et lycées des quartiers difficiles "est
très en deçà de nos besoins", qu'il ne représente qu'une part
dérisoire du budget de l'éducation nationale, enfin qu'il faut "prendre
au mot la loi Jospin de 1989, c'est-à-dire mettre effectivement les élèves au
centre du dispositif", une loi que le gouvernement Raffarin s'était
pourtant employé à abroger.
Or l'avenir de l'école mérite mieux que cette nouvelle empoignade entre les
deux ténors de la droite. Ce n'est un mystère pour personne que la politique
des ZEP l'une des premières politiques publiques fondées sur le principe de
la discrimination positive, cher au ministre de l'intérieur n'a pas eu les
moyens de ses ambitions initiales et qu'elle n'a que marginalement renforcé
l'égalité des chances. Mais la bonne foi devrait conduire les responsables
politiques à reconnaître qu'elle a suscité un engagement et un travail souvent
remarquables des enseignants et des établissements concernés. Sans les ZEP, à
l'évidence, la fracture scolaire se serait creusée encore plus gravement.
Ce n'est donc pas en cassant les outils, même modestes, mis en place depuis
vingt ans, ce n'est pas en décourageant les efforts, parfois vains, entrepris
sur le terrain, ce n'est pas en s'enfermant dans une approche exclusivement
individuelle de la réussite et de l'échec scolaires que l'on pourra commencer à
résoudre le problème. L'inégalité devant l'école est, à la fois, le prélude et
la conséquence des inégalités sociales et territoriales. L'enjeu, pour les
présidentiables que sont Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy, devrait être
de proposer un projet éducatif digne d'un projet de société. Et d'en fixer les
moyens. C'est sur ce terrain qu'on les attend et, à ce jour, ils en sont loin.
LE MONDE | 01.12.05 |
15h27
Publié par Lourme à 16:33:11 dans Textes Adonis | Commentaires (0) | Permaliens
L'association des hôpitaux privés sans but lucratif (AHPSBL) a indiqué, jeudi, que ces établissements, qui rassemblent selon elle 15% des lits d'hospitalisation, étaient confrontés à une "situation financière plus que précaire". "La situation financière de ces 900 établissements, qui représentent 15% des lits d'hospitalisation, est plus que précaire fin
2005", met en garde dans un communiqué l'AHPSBL, qui vient d'être créée. Selon cette association, ces hôpitaux "subissent des charges sociales significativement plus élevées que celles des hôpitaux publics, dont une partie est prise en charge par le budget de l'Etat".
De même, la mise en oeuvre des 35 heures et de la tarification à l'activité ont entraîné des "surcoûts", déplore l'AHPSBL. "Les pertes financières de plusieurs établissements s'élevant à plus de 10% de leurs recettes, plusieurs plans sociaux sont d'ores et déjà annoncé", met-elle en garde.
L'AHPSBL réclame que soit "mis fin au différentiel structurel de charges entre hôpitaux publics et hôpitaux privés sans but lucratif". Elle demande par ailleurs que des "moyens financiers leur soient donnés sur une période de cinq ans pour s'adapter" à la tarification à l'activité.
Parmi ces établissements figurent notamment l'hôpital parisien Saint-Joseph, l'Institut mutualiste Montsouris, ou encore l'hôpital Saint Joseph-Saint Luc à Lyon ou le Groupe hospitalier de l'Institut catholique à Lille.
AFP 01.12.05 | 15h55
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Question 4 : Comment expliquer l'existence de ce type d'institutions ?
Publié par Lourme à 16:25:48 dans Textes Adonis | Commentaires (0) | Permaliens
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