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Texte à travailler | 24 novembre 2005

Un abus de langage?

par Claire Chartier, L'Express du 06/11/2003


L'emploi du terme illettrisme est souvent inapproprié. Quels critères retenir?

L'illettrisme à l'école: la formule est facile pour souligner les grosses difficultés en lecture que 15% des élèves rencontrent à leur entrée au collège. Mais elle est aussi parfaitement abusive, comme le rappelleront les chercheurs invités au colloque international sur l'illettrisme organisé à Lyon les 5 et 6 novembre. C'est Ségolène Royal qui, la première, usa du vocable choc «illettrisme» en parlant des collégiens, lorsqu'elle était ministre déléguée à l'Enseignement scolaire, en 1999. Trois ans plus tard, tout juste nommé aux commandes du ministère de l'Education nationale, Luc Ferry n'hésite pas à viser les 6-10 ans avec son plan de lutte contre l'illettrisme - 2 000 cours préparatoires dédoublés, une heure et demie de lecture par jour. Problème: «On ne peut absolument pas utiliser le mot illettrisme pour des petits qui sont encore en pleine phase d'apprentissage, rappelle Marie-Thérèse Geffroy, directrice de l'Agence nationale de lutte contre l'illettrisme [ANLCI]. Ce terme ne doit pas servir à enfermer les gens dans une catégorie, et encore moins des enfants!» Depuis, Luc Ferry a rectifié. Le ministre parle désormais de «prévention de l'illettrisme». Mais le raccourci, lui, est resté dans la tête des parents. Le sujet, il est vrai, reste nimbé d'un joli flou sémantique. Aux yeux de certains chercheurs, l'illettré est celui qui ne sait pas lire un texte simple après cinq ans de scolarisation au minimum, soit à la fin de l'école primaire. L'ANLCI refuse pourtant d'utiliser ce terme pour les jeunes de moins de 16 ans, âge correspondant à la fin de la scolarité obligatoire.

Alors combien la France compte-t-elle d'illettrés adultes? L'Insee avance le chiffre de 5,4%. Mais ce pourcentage comprend les personnes dont le français n'est pas la langue maternelle. Difficile de parler d'illettrisme dans ces cas-là. En outre, les critères retenus par les démographes - lecture fréquente de journaux, capacité de rédiger un chèque - sont différents des critères utilisés lors des Journées de préparation à la défense, l'autre baromètre dans ce domaine. Selon les chiffres militaires, 6% des jeunes de 17 ans à 18 ans, en 2001-2002, éprouvaient de très grandes difficultés à lire des mots ou des phrases isolés. Les instituteurs ont du pain sur la planche.
* Quelle est l'idée de l'auteur ?
* Qu'est-ce qu'un illéttré ?
* Quelles sont les principales mesures que l'on peut imaginer pour lutter contre l'illettrisme ?

Publié par Lourme à 16:51:59 dans Textes Adonis | Commentaires (0) |

Les feux de la haine, par André Glucksmann | 23 novembre 2005

Brûler des véhicules vides est un délit. Enflammer des bus pleins, vider sous les passagers des bidons d'essence et craquer une allumette est un crime. Faut-il être philosophe pour distinguer les violences contre les choses et la terreur contre les personnes ? Un seuil a été franchi. Voici venue l'heure du nihilisme. Il prend au sérieux un slogan jusqu'alors fantaisiste : "Nique tout !"

Les cas de cruauté ne soulèvent aucun sentiment d'horreur ni de répulsion chez les insurgés. Eux qui déplorent à juste titre le sort de deux jeunes électrocutés n'ont pas un mot, pas un regard pour les victimes et les morts qu'ils font. Comme si le cap du respect humain une fois franchi, la lutte à mort devenait règle.

Un incendie nihiliste n'épargne pas les incendiaires. C'est leurs quartiers qu'ils brûlent, les voitures de leurs voisins ou de leurs parents, les jardins d'enfants et les écoles de leurs frères et soeurs qu'ils saccagent. Ils font table rase de ce qui permet d'améliorer la vie, de se distraire, de communiquer ou trouver un emploi. Croit-on que les pyromanes ne s'aperçoivent pas qu'ils travaillent contre eux-mêmes ? S'acharneraient-ils par simple inadvertance à transformer en enfer des conditions de vie déjà difficiles ? Si les incendiaires ne sont pas des bombes humaines (ils prennent soin de leur sécurité corporelle), ils sont déjà socialement et existentiellement suicidaires et se construisent un avenir de décombres. "No future."

Haine de soi, haine des autres, haine du monde naviguent de conserve. En terrorisant l'entourage à coups de cocktails Molotov, en transformant les conduites de gaz en torchères, en oeuvrant à la destruction générale ("Ce soir, ce sera Bagdad" à Clichy-sous-Bois), on s'affirme. "Je brûle, donc je suis." Tout mouvement de contestation violente est en proie à ces tentations terroristes. Mais celles-ci triomphent quand la haine prend les commandes, quand les incendiaires définissent leur "force" par leur capacité de nuire, et elle seule. Dans les flammes qui dévorent le lieu de leur naissance, ils mirent leur puissance et fêtent l'assomption de leur virilité.

Comment désigner ces jeunes et moins jeunes incendiaires ? Un gosse de 10 ans lave la voiture familiale, c'est la Fête des pères. Il tombe sous une balle perdue. Sur les lieux du crime, le ministre de l'intérieur propose de nettoyer la cité "au Kärcher". Autre drame à Argenteuil, il parle de "racaille". Que n'a-t-il pas dit ! L'opposition se déchaîne, c'est normal. La presse aussi, ce qui l'est moins. Pour éviter de regarder le mal en face, on fait de la sémantique : le ministre aurait injurié l'ensemble des cités ! Quand les émeutes éclatent, le gouvernement enfonce le clou, pas mécontent de tenir un mouton noir responsable du chaos. Passons sur les intrigues très fin de règne.

Peut-on ou non user du terme "racaille" et d'autres quolibets non moins dépréciatifs ? Faut-il s'abstenir de toute stigmatisation des incendiaires sous prétexte que des innocents pourraient se sentir visés ? Le sacro-saint souci de ne pas susciter d'"amalgame" fait justement l'amalgame. Il suppose impossible de séparer le bon grain de l'ivraie, donc de distinguer la minorité de l'ensemble. La belle âme compatissante interdit de nommer un chat un chat et un incendiaire de véhicules habités un assassin potentiel. On confond ceux qui brûlent et ceux qui s'y refusent. On prend la partie pour le tout.

Les Trissotins moralisateurs ne veulent pas froisser les incendiaires, ainsi entament-ils une bataille grotesque sur les mots pour contourner la cruauté des faits. Certains, qui reprochent "racaille", écrivent quelques lignes plus loin : "barbares", "sauvages" ou "voyous". Le politique regrette les termes "discriminants" et se réfugie dans le vocabulaire homologué : "délinquants". Tant pis pour la présomption d'innocence. Voilà l'émeutier coupable avant d'être jugé. La confusion atteint des sommets dans le vocabulaire neutre : les "jeunes" incendient, les "jeunes" tirent à balles réelles, pour conclure : les jeunes sont en colère. Les incendiaires sont jeunes (sans guillemets) parmi les jeunes, jeunes comme tous les jeunes. Pour éviter l'amalgame, on le chauffe à blanc ? Il faut juger chacun sur ses actes et non sur sa génération ou son origine ethnique. Jeune ou vieux, un voyou qui terrorise est un voyou. Le discriminant infamant refuse de confondre classe d'âge ou lieu d'habitation et comportement criminel. Le dernier mot est à Diziz la Peste, le célèbre rappeur : "Asperger d'essence un handicapé, c'est parce que t'as un malaise ou t'as pas de boulot ? Non, t'es qu'une merde, c'est tout !"

Pourquoi euphémiser des actes délictueux ? Serait-ce par crainte de reconnaître en eux un peu de nous-mêmes ? Le diagnostic tombe tous azimuts : échec de l'intégration. Et si c'était exactement le contraire ? Les immigrés de première génération ne mettaient pas le feu à leurs bidonvilles autrement sordides. Leurs enfants sont français et se conduisent en Français, y compris quand, avec d'autres Français "de souche", ils ont l'allumette facile. Ils ne sont pas, ce qu'on leur fait croire par racisme compassionnel, les damnés de la terre. L'embrasement des banlieues est l'indice d'une intégration aboutie : tout dépend de comment et à quoi on s'intègre.

Quand les experts auscultent les "échecs" des "modèles" français ou américain, ils mesurent une dure réalité à l'aune d'une intégration idéale qui n'a lieu nulle part. On rêve d'absorber des éléments extérieurs en les diluant dans une communauté nationale harmonieuse et pacifiée. Tel ne fut jamais le cas. Les immigrants s'intégraient dans la douleur et dans le drame, lorsque les conflits qui divisaient la France devenaient les leurs. Les immigrants n'entraient pas dans une cité consensuelle et paradisiaque, mais toujours divisée. Ils se révélaient français à part entière en prenant parti pour un camp contre un autre, quitte à se faire agonir comme "étrangers".

En France comme aux Etats-Unis, l'intégration est contestatrice et conflictuelle. Si nul ne met en doute la "francité" des paysans qui font valoir leur volonté sans hésiter sur la violence des moyens, il faut reconnaître une vertu proprement française aux cocktails Molotov des banlieues.

C'est en France que les incendiaires nihilistes apprennent qu'être fort, c'est nuire. Plus tu casses, plus tu comptes. La France, de droite comme de gauche, gagnerait à se contempler dans le miroir que lui tendent les boutefeux.

Qui prétend gouverner l'Europe en toute minorité, quitte à déclarer aux pays qui s'émancipent de leur maître russe qu'ils n'ont qu'un droit, c'est celui de se taire ? Qui vote à 55 % contre l'Europe et mêle son bulletin avec ceux des extrêmes et des racistes ? Qui prend le risque de démolir cinquante années d'efforts ? Qui se dit prêt à faire capoter l'OMC et se moque, au nom de nos 2 % de paysans, de l'immense misère africaine ? La diplomatie française se comporte dans les rapports internationaux comme s'il s'agissait de purs rapports de nuisance. Hier elle est au mieux avec Saddam, aujourd'hui avec Poutine. Elle traite à l'occasion de "résistants" les égorgeurs de Bagdad.

Pareille option nihiliste exerce ses ravages à l'intérieur. Les exemples de chantage abondent. Les zones de non-droit font tâche d'huile dans la France d'en haut comme dans celle d'en bas. Nos banlieues sont tout à fait françaises. Trop facile de stigmatiser l'étranger. Les incendiaires sont bien de chez nous. Ils sont citoyens d'un pays où soufflent des vents de haine.

 

 

LE MONDE, 21.11.05.

André Glucksmann est philosophe et écrivain. Son dernier ouvrage : Le discours de la haine (éd. Plon 2004, 234 p. 18 euros).

Publié par Lourme à 00:17:47 dans Textes Adonis | Commentaires (0) |

tyrannie du nouvel ordre sexuel | 14 novembre 2005

La tyrannie du nouvel ordre sexuel

 

 

Lors de récents procès de mineurs impliqués pour des viols collectifs, les confrontations entre victimes et accusés ont montré qu'outre l'effet d'entraînement du groupe, la représentation de la sexualité dans les films pornographiques avait biaisé leur perception de la sexualité. Pourtant, il y a toujours négation de l'influence qu'un tel étalage et matraquage audiovisuel peuvent avoir sur les individus, et en particulier sur des enfants et des adolescents. Deux journalistes branchées du Québec, Collard et Navarro, soutiennent que « personne ne peut faire la preuve de liens entre la violence et la pornographie » (12) et s'opposent en conséquence aux féministes dites orthodoxes qui affirment que la pornographie constitue une atteinte aux droits des femmes, aussi bien que « la déshumanisation, l'exploitation sexuelle, la prostitution et la violence physique ». D'autres soutiennent même que la pornographie n'a qu'un effet aphrodisiaque : elle alimenterait les fantasmes de personnes - surtout les mâles - qui aiment se masturber. Enfin, pour certains, la pornographie n'aurait que des effets bénéfiques : elle servirait à protéger les femmes des agressions sexuelles mâles et, même, permettrait une plus grande harmonie sexuelle dans le couple ! À l'évidence, les analyses sur la pornographie et ses effets sont éminemment contradictoires. Qu'en est-il réellement après plus de trente ans de libéralisation pornographique ?

À la fin des années soixante, des commissions d'enquête gouvernementales sur la pornographie et l'obscénité ont conclu que la pornographie était inoffensive. Elles n'ont trouvé aucune preuve à l'effet que l'exposition à du matériel sexuel explicite jouait un rôle significatif pour provoquer des comportements criminels. Le rapport de la Commission présidentielle américaine sur l'obscénité et la pornographie (1971) est encore considéré comme l'une des références fiables sur la question relative à l'absence de conséquences néfastes dues à la consommation de pornographie. (...)

Seule une minorité de psychologues prétend que la pornographie mène à la violence sexuelle. L'idée que la pornographie affaiblit les inhibitions masculines face à la violence sexuelle et que la pornographie conditionne l'orgasme masculin est au cœur de certaines analyses sur les liens entre la consommation de pornographie et le viol. Les psychologues qui sont persuadés de l'existence d'un rapport entre la pornographie et la violence sexuelle s'appuient, entre autres, sur ce qu'ils appellent les réactions positives des victimes dans la pornographie. Selon cette perspective, puisque la pornographie met en scène des femmes qui semblent aimer vivre une situation dégradante et subir la violence et la domination sexuelles, les hommes finissent par croire que les femmes aiment la domination et la violence sexuelles. En conséquence, des hommes agissent violemment pendant des rencontres sexuelles.

Au cours des années soixante-dix et au début des années quatre-vingt, des psychologues, lors d'expériences en laboratoire, ont montré que la consommation de pornographie banalisait, chez les sujets exposés, le viol et stimulait l'agression. D'autres recherches en laboratoire ont conclu que la pornographie, dans certaines circonstances, peut créer des effets spécifiques chez les hommes : on a constaté, entre autres, un renforcement de la croyance que les femmes sont insignifiantes et sans valeur, une acceptation plus importante des mythes du viol ; on a assisté également à une augmentation du nombre d'hommes qui pensaient pouvoir commettre un viol dans certaines circonstances. Bref, même si ces recherches ne prouvent pas que la pornographie cause le viol ou que la pornographie n'a aucun rôle dans la violence sexuelle, une bonne partie des études conclut que la pornographie crée des changements d'attitude chez des hommes qui en consomment. (...)

Des études hors laboratoire ont tenté de mesurer la corrélation entre le taux de violence sexuelle dans des villes et la consommation de pornographie. Certaines enquêtes n'ont trouvé aucune différence significative dans les taux de violence sexuelle avant et après la légalisation de la pornographie. Ces mêmes études ont constaté que, dans des villes où la pornographie semble être liée à de hauts taux de violence sexuelle, il existe d'autres facteurs, comme celui de l'hypermasculinité, qui expliquerait à la fois les nombreux crimes sexuels et le haut taux de consommation de la pornographie. L'univers idéologique masculin dans la pornographie est régi par le concept de virilité. Ce concept renvoie à ceux de puissance sexuelle et de réussite sociale, de possession et de domination. Pour posséder et dominer les femmes, pour prouver leur virilité, des hommes violent. Hypermasculinité, virilité, puissance et domination sexuelle sont des questions étroitement liées dans la pornographie. Comment séparer l'une de l'autre et expliquer l'une par l'autre ? Ces questions doivent être considérées comme un ensemble, comme une constellation de facteurs explicatifs de comportements sexuels pouvant mener à la violence.

Un certain nombre de recherches ont porté sur les attitudes et les pratiques de contrevenants sexuels comparées à celles d'hommes non-contrevenants. Il semble que les prédateurs sexuels n'ont pas eu plus tôt que les hommes en général ni de façon anormale des expériences avec la pornographie. La différence entre les deux populations tiendrait au fait que les hommes reconnus coupables de viol aiment à la fois les images de relations sexuelles consenties et non consenties, comparativement aux autres hommes qui préfèrent surtout les images où il y a consentement. Selon Winick et Evans (1996), les contrevenants sexuels sont plus enclins à aimer la pornographie violente que la pornographie non violente. Des recherches ont également montré que plus de violeurs ont consommé de plus grandes quantités de pornographie que l'échantillon d'hommes non-contrevenants et qu'après consommation de pornographie violente, ils ont senti un plus grand désir de réaliser les scènes vues.

La conclusion qui résulte de ces dernières études sur les consommateurs est que la pornographie n'aurait aucun effet sérieux et durable sur la population masculine générale ; elle n'aurait d'effets que sur des hommes particuliers, à savoir des hommes enclins à la violence sexuelle, des hommes souffrant d'hypermasculinité.

Mais si l'on change la perspective de recherche et on s'intéresse aux personnes qui subissent la violence sexuelle, alors là les résultats révèlent une autre réalité.

Une enquête réalisée à San Francisco, en 1978, estimait que 10 % des femmes avaient été « indisposées par des hommes qui, ayant lu quelque chose dans un médium pornographique, ont essayé de les amener à faire ce qu'ils avaient vu » (Russell, 1983 : 256-260). Ce pourcentage est une estimation minimale puisque de très nombreuses femmes peuvent ignorer que leur partenaire consomme de la pornographie. Ce pourcentage augmente de façon importante (à 74 %) quand les femmes échantillonnées ont été victimes de viol. Selon une enquête de Bergen et de Bogle (2000), 32 % des femmes victimes de viols enregistrés à la police ont été obligées par leurs abuseurs de poser à des fins pornographiques. Dans une étude de Cramer, McFarlane, Parker, Soeken, Silva et Reel (1998), 24 % des prostituées qui ont été violées ont fait mention de l'utilisation par leur assaillant de pornographie au cours de l'assaut. L'enquête du Centre-Femmes de Beauce, La pornographie n'est pas sans conséquences, révèle que 13 % des femmes ont subi des pressions de la part de leur conjoint et 8 % ont posé des gestes contre leur gré ou qui les ont rendues mal à l'aise en rapport avec la pornographie. Une étude californienne a révélé que 57 % des délinquants sexuels interrogés ont pratiqué sur leurs victimes des actes vus dans des films pornographiques. Enfin, en France, l'anthropologue Daniel Welzer-Lang (1988) a tiré des conclusions similaires à la suite de son enquête auprès d'hommes accusés de viol.

Selon une étude de Farley et de Barkan (1998) 64 des 130 prostituées interrogées (49,2 %) ont participé à une production pornographique et 42 (32,3 %) ont subi une ou plusieurs tentatives de clients de les contraindre à reproduire ce qu'ils avaient vu dans la pornographie. Quelque 56 % des prostituées interrogées en Afrique du Sud, 48 % en Thaïlande et 47 % en Zambie ont également subi des tentatives de contrainte dans le but de reproduire des scènes pornographiques prisées par les clients, 38 % des 200 prostituées interviewées ont été l'objet d'une utilisation pornographique dans leur enfance. Dans l'étude de Weisberg (1985), c'était également le cas de 27 % des adolescents mâles. (...)

 

L'étalement pornographique

 

Il y a trente ans, il était peut-être possible de ne pas subir l'imagerie pornographique ; aujourd'hui cela semble impossible. Radio, clips, bande dessinée, télé, Internet montrent le corps, le sexe et la jouissance. Cet empire des images régit les représentations. Un adolescent a, aujourd'hui, accès à tout le visuel accessible. Cela nourrit son imaginaire, avant même son entrée dans l'âge de la sexualité.

Non seulement le capitalisme libéral est-il devenu un nouveau régime libidinal faisant la promotion d'un nouvel imaginaire sexuel, basé sur l'érotisation outrancière et la consommation sexuelle, mais il y a un nouveau régime des images. Ce régime d'images, fixes ou animées, s'avère de plus en plus dégradant, extrême et violent tant psychiquement que physiquement : les gens qui produisent des films pornographiques ont déjà tout montré. Qu'est ce qu'il leur reste à montrer ? Des femmes prises par trois hommes, puis quatre, puis cinq, puis jusqu'à six en même temps ! Des gang bang où des dizaines, voire des centaines d'hommes pénètrent de toutes les façons possibles une femme et éjaculent sur elle, de préférence sur sa figure (13). La pornographie déréalise les atrocités qu'elle engendre.

Ce nouvel ordre sexuel traduit, à l'aube du XXIe siècle, les paradoxes d'une libération sexuelle des plus équivoques. Si les scènes de nudité et d'accouplements sexuels envahissent les moyens de communication, de toute évidence, ces images ne participent pas à une libération sexuelle, mais plutôt à l'enfermement de la sexualité dans des rapports de sujétion. Pour Tony Anatrella, « [l] a révolution sexuelle n'a pas eu lieu dans le sens d'un plus grande qualité dans les relations entre les hommes et les femmes : elle a surtout libéré la sexualité infantile, celle des pulsions partielles - l'exhibitionnisme, le voyeurisme, le masochisme, le sadisme, [...] ».

La pornographie est une industrie à la poursuite de fantasmes et de névroses. La pornographie ne dérange pas l'ordre social, elle ne fait que le renforcer ; elle intensifie plus particulièrement l'ordre marchand et l'ordre sexiste. Elle est un facteur de renforcement de l'homogénéité sociale. Aussi longtemps que l'ordre marchand et sexuel sera florissant, des trafiquants en tout genre s'ingénieront à l'alimenter de chair fraîche, car là où il y a d'énormes bénéfices disparaissent les sentiments humains. La métamorphose des fantasmes sexuels en transactions commerciales ne laisse pas de place à la philanthropie.

 

 

Richard Poulin, sociologue à l'université d'Ottawa, article paru dans Sisyphe, décembre 2003

Publié par Lourme à 10:46:49 dans Textes Adonis | Commentaires (0) |

Les enfants d'immigrés | 13 novembre 2005

« Rien ne sépare les enfants d'immigrés du reste de la société »

 

 

En 1995, vous analysiez la "fracture sociale", expression dont le candidat Jacques Chirac s'était alors servi avec succès pour sa campagne présidentielle. Dix ans après, où en est-on ?

 

L'expression "fracture sociale" n'est pas de moi. Elle est de Marcel Gauchet, mais elle m'est invariablement attribuée. Tant pis, j'ai renoncé à lutter. Dans une note de la Fondation Saint-Simon, à l'époque, j'avais décrit la réapparition des forces populaires après l'effondrement du communisme, en rappelant que les ouvriers et les employés représentaient toujours 50 % de la population. Au simple vu des recensements, l'idée giscardienne des "deux Français sur trois" dans les classes moyennes ne tenait pas.

Entre deux élections, la classe politique se laisse régulièrement aveugler par les sondages d'opinion, qui sont le reflet des couches supérieures de la société. Cela donne ces enquêtes qui montrent que Balladur va être élu, que les référendums vont passer facilement... Ce n'est que pendant les campagnes électorales que les milieux populaires s'activent progressivement. Chacun croit alors assister à un changement d'humeur de l'électorat, quand il s'agit, en fait, de l'émergence de l'opinion populaire : celle des gens qui n'ont pas forcément un avis sur tout à tout moment.

Depuis dix ans, scrutin après scrutin, l'aliénation des milieux ouvriers et populaires à l'égard de la classe dirigeante au sens large n'a fait que croître : les résultats du dernier référendum du 29 mai sur l'Europe l'ont bien montré.

 

Les violences dans les banlieues françaises sont-elles une conséquence de cette aliénation ?

 

Dans les années récentes, la vie politique française n'a été qu'une suite de catastrophes qui laissent les observateurs étrangers de plus en plus stupéfaits et narquois. La première catastrophe, c'est la présidentielle de 2002, avec un premier tour qui amène l'extrême droite dans le duo de tête et un second tour où Jacques Chirac est élu avec plus de 80 % des voix.

La deuxième catastrophe, si l'on se place du point de vue des classes dirigeantes, c'est le référendum sur l'Europe. Pendant des mois, tous les commentateurs étaient convaincus que le oui allait passer et, à la fin, le non l'a emporté haut la main. Choc, surprise, abattement. Les classes dirigeantes commencent tout juste à se rendormir, en tentant de se persuader que la société est redevenue stable, quand survient la troisième catastrophe : cet embrasement des banlieues dont nul ne sait encore s'il est terminé. Et, chaque fois, la délégitimation des classes dirigeantes devient plus flagrante.

 

Le scénario des catastrophes dont vous parlez est-il toujours le même ?

 

Non, elles ne font pas agir les mêmes couches. Le Pen au second tour en 2002, c'est le vieux monde populaire français qui forme le coeur du vote FN. Le non au référendum, c'est l'entrée en scène d'une partie des classes moyennes, liée à la fonction publique, que je qualifierais de petite bourgeoisie d'Etat. La troisième catastrophe, celle des banlieues, met en jeu d'autres acteurs : des jeunes issus de l'immigration. Ceux-ci sont encore séparés des milieux populaires français pour des raisons historiques et culturelles, bien qu'ils appartiennent au même monde en termes sociaux et économiques. Les trois groupes que je viens de décrire ont en commun un antagonisme à l'égard du système et des classes dirigeantes.

En revanche, on ne voit pas apparaître de solidarité entre eux. Par exemple, je reste persuadé que les deux classes qui ont produit le non au référendum ­ les milieux populaires et la petite bourgeoisie d'Etat ­ ont des intérêts profondément divergents. Les premiers sont en rage contre le statu quo, qui signifie, pour eux, chômage et écrasement des salaires dans un monde ouvert à la concurrence ; la seconde désire le maintien du statu quo, qui la laisse à l'abri du libre-échange et lui assure une garantie de l'emploi.

 

N'y a-t-il pas un antagonisme entre ces deux catégories et la troisième, celle des jeunes issus de l'immigration qui brûlent des voitures ?

 

C'est très inquiétant de voir brûler des voitures, des autobus et des maternelles. Et les choses peuvent encore dégénérer. Malgré tout, je penche pour une interprétation assez optimiste de ce qui s'est passé. Je ne parle pas de la situation des banlieues, qui est par endroits désastreuse, avec des taux de chômage de 35 % chez les chefs de famille et des discriminations ethniques à l'embauche.

Mais je ne vois rien dans les événements eux-mêmes qui sépare radicalement les enfants d'immigrés du reste de la société française. J'y vois exactement le contraire. J'interprète les événements comme un refus de marginalisation. Tout ça n'aurait pas pu se produire si ces enfants d'immigrés n'avaient pas intériorisé quelques-unes des valeurs fondamentales de la société française, dont, par exemple, le couple liberté-égalité. Du côté des autres acteurs, la police menée par le gouvernement, les autorités locales, la population non immigrée, j'ai vu de l'exaspération peut-être, mais pas de rejet en bloc.

 

Voulez-vous dire que les jeunes se révoltent parce qu'ils ont intégré le modèle républicain et sentent qu'il ne fonctionne pas ?

 

Exactement. Je lis leur révolte comme une aspiration à l'égalité. La société française est travaillée par la montée des valeurs inégalitaires, qui touche l'ensemble du monde développé. Assez bien admise aux Etats-Unis, où son seul effet politique est le succès du néoconservatisme, cette poussée inégalitaire planétaire passe mal en France. Elle se heurte à une valeur anthropologique égalitaire qui était au coeur des structures familiales paysannes du Bassin parisien. Ce substrat, qui remonte au XVIIe siècle, ou plus loin encore, ne se retrouve pas du tout dans la paysannerie anglaise, chez qui la transmission des terres était inégalitaire.

Quand on est en haut de la société, on peut se faire à la montée de l'inégalité, même si on est contre sur le plan des principes : ce n'est pas trop inconfortable. En revanche, les milieux populaires ou les classes moyennes la vivent très mal. Cela donne le vote FN, qui a une composante d'égalité, avec cette capacité à dire merde aux élites, et une composante d'inégalité, avec le fait d'aller chercher plus bas que soi l'immigré bouc émissaire.

Pour ce qui est des gosses de banlieue d'origine africaine ou maghrébine, ils ne sont pas du tout dans la même situation que les Pakistanais d'Angleterre ou les Turcs d'Allemagne. Chez nous, les taux de mariages mixtes tournaient au début des années 1990 autour de 25 % pour les filles d'Algériens, alors qu'ils étaient de 1 % pour les filles de Turcs et d'epsilon pour celles de Pakistanais. La simple mixité ethnique des bandes de jeunes en France est impossible à concevoir dans les pays anglo-saxons. Evidemment, je ne suis pas en train de donner une vision idyllique de la France de 1789 qui serait à l'oeuvre, avec le postulat de l'homme universel, ce rêve des nationaux républicains.

 

Que pensez-vous de la réaction de la République face aux émeutes ?

 

Je n'étais pas contre la possibilité d'un couvre-feu devant des violences vraiment inquiétantes. Dans l'ensemble, je trouve que la réaction de la police et du gouvernement a été très modérée. En mai 1968, on criait bêtement "CRS : SS", mais, en face, les forces de l'ordre ont fait preuve d'une maîtrise exceptionnelle. A l'époque, les milieux de gauche disaient que la police n'avait pas tiré parce que la bourgeoisie ne voulait pas tuer ses propres enfants.

Là, dans les banlieues, on a vu que la République ne tirait pas non plus sur les enfants d'immigrés. Ceux-ci n'étaient d'ailleurs pas seuls concernés. Il y a eu un effet de capillarité entre toutes les jeunesses, même au fin fond de la province française. Le premier décès, périphérique aux événements, a entraîné une décrue immédiate. La presse étrangère qui ricane de la France devrait méditer cet exemple.

Je trouve d'une insigne stupidité de la part de Nicolas Sarkozy d'insister sur le caractère étranger des jeunes impliqués dans les violences. Je suis convaincu au contraire que le phénomène est typique de la société française. Les jeunes ethniquement mélangés de Seine-Saint-Denis s'inscrivent dans une tradition de soulèvement social qui jalonne l'histoire de France. Leur violence traduit aussi la désintégration de la famille maghrébine et africaine au contact des valeurs d'égalité françaises. Notamment l'égalité des femmes. Pourtant, malgré les soubresauts inévitables, la deuxième et la troisième génération de fils d'immigrés s'intègrent relativement bien au sein des milieux populaires français, et certains rejoignent les classes moyennes ou supérieures.

Si je ne suis pas optimiste sur le plan économique ­ je pense que la globalisation va peser de plus en plus sur l'emploi et les salaires ­, je suis optimiste sur le plan des valeurs politiques. En termes de résultat, après ces deux semaines d'émeutes, que voit-on ? Ces gens marginalisés, présentés comme extérieurs à la société, ont réussi à travers un mouvement qui a pris une ampleur nationale à intervenir dans le débat politique central, à obtenir des modifications de la politique d'un gouvernement de droite (en l'obligeant à rétablir les subventions aux associations des quartiers). Et tout ça en réaction à une provocation verbale du ministre de l'intérieur dont on va sans doute s'apercevoir qu'ils auront brisé la carrière. On peut être plus marginal !

 

 

Entretien avec Emmanuel Todd, Le monde,

propos recueillis par Raphaëlle Bacqué, Jean-Michel Dumay et Sophie Gherardi

Article paru dans l'édition du 13.11.05

Publié par Lourme à 19:59:47 dans Textes Adonis | Commentaires (2) |

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