Parisperdu aurait pu s'appeler ParisVolé car si souvent "ce certain regard" sur l'Est de Paris s'est définitivement évanoui, c'est qu'il a été dérobé par les "avancées de la modernité".
Arpenter la ville à la recherche d'espaces promis à la démolition ou de personnes dont le destin va en être bouleversé : ce n'est pas pour regretter le passé. C'est pour montrer, nous montrer, nous rappeler, que la ville n'est pas une entité figée.
La ville vit ... et comme tout être vivant, elle fait parfois des erreurs.
Ainsi va la ville, ainsi va la vie ...
"Ce qui nous incite à revenir en arrière est aussi humain et nécessaire que ce qui nous pousse à aller de l'avant."
Pier Paolo Pasolini
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Léo Malet, dans "Casse-pipe à la Nation" trace un portrait haut en couleur de la petite ville de Bercy:
"Je m'engage - écrit-il - dans le dédale de la petite ville pinardière, défendue par des grilles contre les assauts possibles des assoiffés."
Eh oui, car à l'époque, les Entrepôts de Bercy ne sont pas un lieu public. Pour y accéder, il faut être viticulteur ou négociant. Et ce sont ces derniers qui, derrière des grilles, dans le secret des chais, pratiquent les assemblages de vins de différentes provenances.
Jusque dans les années 60, les consommateurs se satisfont de ces produits à la qualité souvent douteuse.
Puis le monde vinicole va faire sa révolution. Le bordelais invente la "mise en bouteilles au château", garantie de qualité, elle se généralise rapidement. Le produit qui arrive chez le consommateur est le même que celui qui est parti du vignoble. Les consommateurs deviennent aussi plus exigeants quant à la qualité : plus question de "gonfler" du Bourgogne avec des "Côtes du Rhône", voire avec du vin d'Algérie.
Aussi, dès 1964, dans le cadre du rééquilibrage de l'Est parisien, la Ville de Paris décide de ne plus renouveler les contrats de location aux négociants de Bercy. Ces derniers quittent progressivement ce lieu mythique pour aller s'installer en banlieue.
Peu à peu, les Entrepôts ferment, laissant à l'Est de Paris un vaste domaine aménageable. Il s'agit alors d'y créer un nouveau quartier mêlant logements, bureaux et commerces, dans un parc de 13 hectares.
En 1979, l'ouverture du Palais Omnisports de Paris Bercy marque le début du renouveau du quartier. Suivra bientôt l'implantation du ministère de l'Economie et des Finances.
Et la greffe a réussi : dans l'imaginaire, Bercy est maintenant plus synonyme d'impôts que... d'un pot !
Aujourd'hui, plus de 15.000 personnes travaillent ici. L'aménagement du Parc, l'ouverture prochaine de la Maison du Cinéma assurent la vie d'un quartier qui a toujours eu un fort caractère.
Non, décidément, même sans les pinardiers, Bercy n'est pas mort !
>> Léo Malet, Tardi et Nestor Burma hantent toujours les lieux.
>> Voir aussi sur Parisperdu :" Dans les chais de Bercy"
>> Voir aussi sur Parisperdu : " Cour St Emilion"
>> Les entrepôts de Bercy, en images, au siècle dernier.
Publié par barreteau à 09:02:06 dans 75012 | Commentaires (6) | Permaliens
Rue Visconti, Photo: ©Marcel Bovis, 1938
La production des maîtres-photographes qui ont photographié Paris a largement alimenté la très riche iconographie de la capitale et a diffusé le sentiment d'une vision esthétiquement idéale de Paris.
Ils ont su utiliser différentes variations et scénarios de cette photogénie urbaine: la ville et ses métamorphoses atmosphériques (neige, brume, pluie), la ville nocturne, les reflets ou miroirs de la ville.
Ainsi, la pluie - par exemple - va agir sur le motif photographié en ajoutant des effets de miroitements et de brillance. Avec la neige, le temps se trouve ralenti, voire figé, la démarche des passants devient plus lourde, plus incertaine et les valeurs de noir et de blanc vont s'inverser.
La vision nocturne, là aussi, par son inversion des valeurs formelles et morales, est le parfait contrepoint du quotidien photographié au grand jour.
Apparaît alors, sous l'œil de Marcel Bovis, une ville silencieuse faite de recoins cachés, de portes cochères discrètement entrouvertes ou, bien au contraire, une ville grouillante, celle des néons, des sorties, des bars et des night-clubs. Les images parfois prises entre 2 h et 4 h du matin, proposent une déambulation dans une ville endormie et désertée de ses habitants.
Mais "La nuit n'est pas le négatif du jour" écrira Paul Morand dans sa préface du célèbre "Paris la nuit" de Brassaï.
Paris peut aussi être une ville irréelle et immatérielle qui se reflète dans les vitrines des magasins, dans les miroirs ou les flaques d'eau - flaques utilisées pour renvoyer une image fugace et parcellaire de la ville et de ses signes identitaires (des édicules de métro, par exemple).
Enfin, notion subjective et mouvante, qui varie selon les angles d'approche et les époques, la limite du territoire parisien se découvre avec les terrains vagues de la porte de Clignancourt, les zones quasi-industrielles de La Villette...
Aux frontières de la ville, apparaissent alors peu à peu les preuves perceptibles d'un changement d'urbanisme qui se manifeste par d'autres signes, d'autres scénarios que ceux qui, propres à Paris, et qui contribuent à la poétique si particulière de la ville-capitale.
Tout cela est encore très vrai dans le Paris d'aujourd'hui ...
>> En savoir plus sur Marcel Bovis.
>> "Paris la nuit" de Brassaï, 1932 - Préface de Paul Morand: "La nuit n'est pas le négatif du jour".
Publié par barreteau à 10:46:18 dans Hommes et Métiers | Commentaires (1) | Permaliens
La rame de métro redémarre de la station Rennes.
Un couple de touristes s'approche de moi, et l'homme me demande, avec un fort accent :
- "The next, ... prochaine ... est bien NotteDam ?".
- "Oui - répondis-je - Notre-Dame des Champs".
- "Ah, OK - me dit-il - car nous ... visiter Nottedam ..."
Je comprends alors que ... nous ne nous sommes pas compris ...
Et je commence à lui expliquer qu'en descendant à la prochaine, il sera ... assez loin de la cathédrale de Paris et qu'il faudrait mieux, qu'ils ... Mais, à ce moment, le métro arrive déjà à la station, et notre homme scrutant les pancartes, voit instantanément, écrit en grandes lettres jaune sur fond marron:
NOTRE-DAME DES CHAMPS
Alors son visage s'éclaire, et il me dit, tout sourire :
- "Oh yeh ... Des Champes , OK, pas Nottedam, OK ... alors nous ... visiter Les champe-zélisés ..."
Et ils descendent "tout de go" vers leur improbable destination.
Longtemps j'ai pensé à ce couple sortant de la bouche de métro "Notre-Dame des Champs" et ne trouvant dans ce quartier de Montparnasse, ni Notre-Dame, ni les Champs-Elysées...
Mais où est donc Notre-Dame des Champs ... Elysées ?
"Lost in translation" sans doute, à moins que ce ne soit ... "Perdue dans Paris".
PS. : Si la photo, ci-dessus, est un grossier montage, l'histoire n'en est pas moins véridique !
>> Notre-Dame des Champs, Paris 6ème.
>> Effeuillage de la station Notre-Dame des Champs.
Publié par barreteau à 20:05:53 dans Hommes et Métiers | Commentaires (2) | Permaliens
La plupart des maîtres-photographes qui ont arpenté Paris, proposent une vision globale de la capitale et dressent une typologie de signes strictement parisiens : ses monuments, ses toits, ses immeubles, ses places, ses rues, ses enseignes et affiches, ses "matières" (pavés, grilles métalliques ...), ses habitants, ses passants dans leurs rapports à l'espace public et dans leurs déplacements.
Toits de Paris, Photo: © André Kertész - 1917
Précieuse documentation sur l'architecture, sur les sites et les rythmes de la ville, le travail de ces maîtres-photographes s'inscrit dans une rhétorique et une expérience de la ville propre à chacun d'eux.
Généralement les points de vue des toits de Paris offrent une vision panoramique et dominante de la ville, mais, sous le regard d'André Kertész, ils deviennent l'occasion d'agencements de pans inclinés formant de rigoureuses constructions abstraites.
Marcel Bovis et René-Jacques, inlassables arpenteurs des quartiers parisiens, dressent - dans une tradition qui remonte à Charles Marville et à Eugène Atget - un inventaire d'éléments urbains d'après-guerre constitué de kiosques, d'enseignes, de bancs, de véhicules...
Au-delà de l'enregistrement photographique, au-delà de l'accumulation de vues d'architecture ou de mobiliers urbains à des fins d'illustration ou d'archivage, ces deux photographes ont une même conception de la mise en scène du signe.
En s'attardant sur l'ombre de la colonne de la Bastille, Marcel Bovis construit un rapport d'échelle opposant la gigantesque empreinte projetée de l'édifice à une minuscule automobile. En photographiant la Place de l'Europe, durant un hiver neigeux, René-Jacques parvient à dissimuler, derrière un panache de fumé, le réseau des voies ferrées de la gare de l'Est.
A suivre ...
>> En savoir plus sur André Kertész.
>> Colonne de Juillet, Place de la Bastille - Photo : ©Marcel Bovis, 1947
>> Place de l'Europe, Paris, hiver 1945/46 - Photo : ©René-Jacques
>> Voir aussi : Paris dans l'oeil des maîtres. (1/3)
Publié par barreteau à 08:31:03 dans Hommes et Métiers | Commentaires (2) | Permaliens
Il est huit heures du matin et Martha rentre chez elle après une nuit de labeur. Martha est agent d'entretien au BHV, autrefois on aurait dit qu'elle était femme de ménage …
Son "chez elle" est situé dans le petit immeuble gris que l'on aperçoit sur la gauche de la photo. Elle y occupe un appartement confortable qu'elle a hérité de sa mère. Il est situé en un lieu reculé du 20ème arrondissement, Impasse Villiers de l'Ile Adam.
Ce lieu qui pourrait être paisible est en fait un véritable enfer ... car, au fond de l'impasse, ... c'est un autre monde !
Le bloc d'habitations qui ferme l'impasse, c'est le 140 rue de Ménilmontant, une "zone sensible", un "îlot difficile", une cité où la délinquance est endémique. Les trafiquants y agissent en bandes et suscitent - dans tout le quartier - un réel climat de peur, aussi dès que Martha sera rentrée chez elle, elle va immédiatement se barricader à double tour.
Après avoir pris du repos pour effacer la fatigue de sa nuit de travail, elle ne ressortira qu'en milieu d'après-midi pour faire quelques courses, en évitant systématiquement le 140 rue de Ménilmontant; et l'hiver, en prenant garde de ne pas rentrer trop tard. Elle fera ses courses plus bas, dans la rue de Ménilmontant, après avoir fait un long détour par la rue de la Chine. Et c'est aussi, par cet itinéraire - plus sûr - qu'elle repartira, un peu avant minuit, pour le BHV.
Ne cherchez plus aujourd'hui l'impasse Villiers de l'Ile Adam, elle n'existe plus ... Elle a disparu dans la restructuration du 140 rue de Ménilmontant.
Transformée et prolongée, l'impasse a permis de désenclaver la vielle cité. La voie nouvelle, ainsi créée, a pris l'appellation de "rue Hélène Jakubowicz". C'était le nom d'une jeune résistante dont l'appartement familial était situé ici, durant l'occupation. Hélène Jakubowicz fut déportée, à l'âge de dix-sept ans, dans le camp d'extermination nazi d'Auschwitz, où elle y a disparu ...
La transformation du quartier, n'est pas pour déplaire à Martha qui vit maintenant ses jours de retraitée dans cet endroit devenu plus paisible.... Dans un autre monde.
Elle habite en effet maintenant dans une rue dont le nom est certes, pour beaucoup, difficile à orthographier, mais pas pour elle ... car Martha est également une fille d'émigrants juifs polonais venus s'installer à Paris dans les années 30 ...
>> Tout près d'ci: "Le 140 rue de Ménilmontant".
Publié par barreteau à 09:22:09 dans Portraits Incertains | Commentaires (3) | Permaliens
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