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BERTOLT BRECHT (1898-1956)
« CRITIQUE DES REPRESENTATIONS » (1933)
Le texte "Critique des représentations" a été écrit en 1933, l'année où le film L'Opéra de quat'sous a été censuré et où Brecht s'est confronté, lors d'un procès, au réalisateur Georg Whilhelm Pabst. Cette même année, Brecht quitte l'Allemagne fasciste pour le Danemark avec sa femme et ses deux enfants. L'exil va durer quinze ans. Le succès de « L'Opéra de quat'sous » repose autant sur un malentendu - les intentions critiques de l'auteur passent inaperçues - que sur l'étrange beauté de la musique de Kurt Weill. En quelques mois, la complainte de Mackie le Surineur fait le tour du monde, apportant gloire et fortune à son auteur. Brecht désavoue le film que G.W. Pabst tire de la pièce, et le procès qu'il perd contre la compagnie cinématographique déterminera son rapport au cinéma «capitaliste».
1. "L'art peut se passer du cinéma"
Brecht lutte contre l'idéologie bourgeoise, les institutions officielles et le capitalisme. Mais aussi contre les distributeurs et les producteurs, qui s'imaginent être des experts artistiques et prétendent s'y connaître en matière de goût et de désirs du public, sans oublier les metteurs en scène « amateurs d'art » qui évitent finalement de rendre compte de la réalité comme les auteurs de romans bourgeois. Pour les institutions et pour beaucoup, vendre un roman, une pièce de théâtre, ou un scénario à l'industrie cinématographique, c'est vendre son âme au diable. Traiter avec le cinéma est forcément dangereux. Mais selon Brecht, il faut utiliser ce nouvel outil (le cinéma), forme de production qui remplace les formes actuelles, pour exprimer ses idées. Les anciennes formes d'expression (théâtre, littérature) sont perturbées par le cinéma. « Le spectateur de cinéma ne lira plus les récits comme avant ». L'art tout entier est plongé dans une situation nouvelle depuis que le cinéma est devenu marchandise, tous les autres arts ont fini par subir ses conséquences. La totalité de l'Art est donc devenu marchandise. La réalité constitue la matière romanesque. Le roman bourgeois, c'est la création d'un monde, qui donne l'illusion de la réalité mais qui est tout sauf du réel. On n'apprend rien du monde réel et rien de son auteur. L'auteur de romans bourgeois est un créateur d'irréel. Selon Brecht, le cinéma ne peut construire aucun monde. Il ne permet à personne de s'exprimer dans une œuvre ni à aucune œuvre d'être l'expression d'une personnalité. Il donne seulement des éclaircissements sur le détail des actions humaines. Au cinéma, la vie intérieure des personnages n'est jamais donnée comme étant la raison fondamentale de l'action, contrairement au théâtre par exemple. Le personnage n'est pas vu « de l'intérieur » mais « de l'extérieur ». Mais le travailleur intellectuel ne peut renoncer à ces nouveaux moyens de travail. Ils n'ont finalement pas le choix : il faut faire du cinéma.
2. "Le cinéma ne peut se passer de l'art"
Brecht se dresse contre les producteurs qui ne sont pas obligés de s'y connaître en art, certes, mais qui devraient être capables d'évaluer tout le parti qu'on peut tirer de confier une œuvre à un véritable artiste. Tout le monde est d'accord, que ce soit la presse, les industriels ou l'opinion populaire : un film doit être artistique. Du coup, les films ne se vendent que sous la forme de produits de luxe. Car l'art c'est justement le plus raffiné des produits de luxe. « Presque tout ce que nous voyons aujourd'hui est de l'art. Il faut que cela soit de l'art » dit Brecht. On ne peut pas se placer sur le marché, si le produit n'est pas de l'art. Ce qu'il y a de nouveau avec le cinéma : c'est qu'il a ouvert de plus vastes perspectives de diffusions et qu'il utilise la technique moderne à des fins artistiques. Souvent le metteur en scène - qui peut donc imposer son art via le cinéma - ignore la tâche réelle de l'art. Il pense que le cinéma c'est le fait d'agencer simplement des émotions, des impressions et des sentiments généraux et que l'assemblage de tout cela fait de l'art. Et bien pas du tout, être metteur en scène, ce n'est pas être « arrangeur ». Brecht dit si bien : « Comme si on pouvait s'y connaître en art sans s'y connaître en réalité ». Un metteur en scène doit donc s'y connaître avant tout en réalité, contrairement aux auteurs de roman bourgeois, pour faire du cinéma. Ce que le cinéma sait le mieux faire aujourd'hui, c'est fixer sur la pellicule le comportement des hommes entre eux. Mais paradoxalement, cette reproduction de la réalité ne dit rien sur cette réalité, comme la Sortie des usines Lumière ne nous apprend rien sur l'usine en elle-même. Filmer des relations entre des ouvriers, par exemple, dans une usine, ne permet pas de les restituer. Il faut donc construire quelque chose en plus. Le problème fondamental du cinéma, c'est justement la restitution de la réalité. C'est l'objectif de l'art, sa véritable fonction.
3. "On peut éduquer le goût du public"
Brecht est contre les distributeurs et les exploitants (qu'il nomme tous les deux les marchands) qui s'imaginent être des experts artistiques et prétendent s'y connaître en matière de goût et de désirs du public. Sur la base de cette prétendue connaissance, ces marchands influencent toute la production cinématographique. Cela dit, il n'est pas nécessaire de comprendre un objet pour être en mesure de l'exploiter. « Le cinéma est une entreprise en mauvais état qui consiste à gaver un public de distractions amorphe » (applicable à la télévision aujourd'hui ?). Le goût du public freine le progrès. Pour les marchands, le goût du public, c'est cette chose qui coûte et qui rapporte, c'est-à-dire l'expression authentique des besoins réels des masses. La lutte des intellectuels progressistes contre l'influence des marchands repose sur l'affirmation que les masses connaissent moins bien leurs intérêts que les intellectuels. - Tentative d'explication de l'échec du système démocratique ? - Le rêve de l'intellectuel, c'est que les marchands puissent éduquer le goût des consommateurs. C'est-à-dire qu'ils désignent les capitalistes pour être les pédagogues de la masse ! - Utiliser le capital pour assurer l'éducation des consommateurs. Soit on choisi une œuvre qui semble correspondre au goût du public, soit on modèle une œuvre de telle façon qu'elle corresponde au soi-disant goût du public, c'est finalement le travail des producteurs mais aussi de la censure (si le réalisateur n'a pas fait le travail avant). Pour Brecht, effacer les fautes de goût d'un film, c'est-à-dire, essayer de transformer un film en produit de luxe, c'est une mauvaise solution. Affiner un produit de luxe c'est l'affaiblir. « Sait-on bien tout ce qu'on enlève en même temps que les fautes de goût ? » Autre problème : il n'y a pas un public mais des publics, donc il y a des goûts différents, par exemple la clientèle petite bourgeoise d'un côté, et la clientèle prolétarienne de l'autre, voire une clientèle plus spécifique. Conclusion magnifique de Brecht : ce ne sont pas de meilleurs films qui pourront changer ce « goût du public » qu'ont les spectateurs, mais ... seulement un changement de leurs conditions de vie.
4. "Un film est une marchandise"
Un film, même le plus artistique, est une marchandise. Il y deux façons d'appréhender cela. 1. Une vision optimiste : ce n'est pas grave, puisque le film n'est qu'accessoirement une marchandise et que cela ne gêne en rien le processus artistique. 2. Une vision pessimiste : le caractère de marchandise nuit à l'œuvre d'art puisqu'il la modèle, la transforme. Le caractère artistique de tous les arts est affecté par ce processus.
5. "Le cinéma est une distraction"
La critique s'épuise dans les questions de goût et demeure complètement prisonnière des préjugés de classe. Le goût est une marchandise véhiculée par les bourgeois. - Pour les institutions, la distraction est à éviter puisqu'elle n'est pas productive. L'oisif, c'est-à-dire le spectateur de cinéma est non productif. Il ne participe pas à la production.
6. "Les aspects humains doivent jouer un rôle au cinéma"
Il y a désir des critiques de voir le cinéma approfondir les aspects humains et de le voir accentuer la notion de destin. Il n'y a rien de difficile à cela. Les critiques aiment tout ce qui est relatif aux aspects humains dans le cinéma. "Mais tout cela apparaît typiquement petit-bourgeois et rien de plus, à l'échelle des masses", dit Brecht. "Même Chaplin sait qu'il doit parfois être humain, c'est-à-dire petit-bourgeois, s'il veut pouvoir faire passer autre chose". Selon Brecht, le cinéma n'a pas besoin de psychologie introspective. Le capitalisme, d'ailleurs, ne reconnaît plus le héros comme humain, et démolit la psychologie introspective du roman bourgeois. Il y a un point de vue extérieur, et c'est en cela que c'est révolutionnaire. Comme Astruc, Brecht pense que le cinéma ne doit pas être mimesis, et qu'il ne doit pas reposer sur le phénomène d'identification. C'est au spectateur d'établir lui-même des rapports de causalité entre deux actions ou deux personnages. Il y avait avant : la dramaturgie de l'identification, il y a maintenant : la dramaturgie non-aristotélicienne. Dès que l'homme apparaît comme objet, les relations causales apparaissent comme décisives. C'est le cas des grands films humoristiques américains.
7. "Un film doit être une œuvre collective"
Un collectif au cinéma est constitué d'un financier (producteur), de marchands (les distributeurs), d'un metteur en scène (le cinéaste), de techniciens et d'écrivains (le scénariste). - Il faut un metteur en scène car le financier ne s'intéresse pas à l'art, des marchands pour corrompre le metteur en scène, des techniciens car le metteur en scène n'y connaît rien à la technique, et des écrivains parce que le public n'a pas le courage d'écrire lui-même.
8. "Un film peut-être progressiste par son contenu et rétrograde par sa forme"
Comment transmettre une pensée avec des procédés artistiques qui imposent les plus grandes contraintes, comment transmettre une perception lorsqu'on n'est pas maître des moyens d'expression cinématographiques (outils compliqués et très chers) ? Personne ne dit jamais qu'un film est bon dans son contenu et mauvais par sa forme. En fait, il n'y a aucune différence entre la forme et le contenu au cinéma. Une jolie prise de vue qui cherche à plaire correspondra à une dramaturgie qui cherche à plaire. Les intellectuels disent qu'un film est bon parce que la forme de celui-ci est la forme de son contenu. Mais face à la technique, les intellectuels sont pleins d'incertitudes. Pourtant, le maniement des appareils s'apprend en trois semaines : il est incroyablement élémentaire. Le metteur en scène est soucieux de réaliser l'imitation la plus confondante de la réalité. Il essaie ainsi de cacher tous les défauts de son appareil, le défaut étant pour lui tout ce qui empêche l'appareil de donner cette copie conforme de la réalité. Son adresse à tirer d'un appareil complexe une imitation fidèle est à ses yeux la preuve qu'il est un spécialiste.
9. "C'est pour des raisons artistiques qu'il faut rejeter la censure politique"
La masse des consommateurs de la petite bourgeoisie est formée à une morale qui leur garantit la satisfaction de leurs besoins. Le petit-bourgeois sait qu'il ne digérerait pas tout ce qu'il est en mesure d'avaler. C'est donc le travail de la censure de filtrer ce qui serait préjudiciable à la morale. Selon la censure, les films sont essentiellement fabriqués pour cette classe de petit-bourgeois.
10. "Une œuvre d'art est l'expression d'une personnalité"
Selon l'avocat Frankfurter, « une œuvre d'art est une créature vivante et son créateur a dix fois raison de ne pas accepter qu'on l'estropie. » Une œuvre d'art est l'expression adéquate d'une personnalité.
Bibliographie : "Sur le cinéma" (Brecht, L'Arche). "Sur le réalisme" (Brecht, L'Arche). "Les Arts et la révolution" (Brecht, L'Arche)
Liens externes :
Bio de Brecht : http://www.memo.fr/dossier.asp?ID=1107
Brecht et Pabst : http://www-artweb.univ-paris8.fr/cinema/cineclub/cineclub2001-2002/operaquatsous.htm
Publié par taufort à 17:44:55 dans Bertolt Brecht | Commentaires (0) | Permaliens
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