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<< DELEUZE ET LE CINEMA | La Réminiscence ou Pierrot avec Monika | Processus de Création chez Godard >>
JEAN-LUC GODARD, PAR ALAIN BERGALA
L'enjeu de ce texte "La Réminiscence ou Pierrot avec Monika" écrit par Alain Bergala en 1996, est de comprendre le processus de création et de tenter d'approcher le fonctionnement de la mémoire du cinéma chez Godard, et plus particulièrement dans « Pierrot le fou » (1964).« Pierrot le fou » est un film « improvisé » : l'une des raisons, c'est que Godard n'avait pas de scénario deux jours avant de tourner, simplement un stock d'images en réserve (« il faut savoir vivre sur ses réserves », explique-t-il : il puise donc à la fois dans son propre travail (autocitations) mais aussi chez les autres (citations, références au cinéma de genre, réminiscences, clin d'œil...). Le cinéaste cite le cinéma de genre américain des années 50 mais aussi cite le « monde ». Tout dans un film est citation a dit Godard. Le metteur en scène n'a plus qu'à mettre les choses les unes en rapport avec les autres. En puisant dans la matière du réel, le cinéaste fait de la citation (filmer un coin de ciel bleu, c'est citer). Le monde s'offre à l'artiste. La création nous est offerte, à tous, mais aussi à l'artiste qui peut puiser dans ce qu'on lui offre, c'est-à-dire citer, puis mettre en rapport les choses entre elles. Il y a donc la création, c'est-à-dire le monde dans lequel on vit, le monde qui nous environne, et il y a la création dans la création, c'est-à-dire l'œuvre d'art comme citation du monde. Le monde est en soi une création et la création de l'artiste un nouveau monde. Un monde qui nous est offert à nous, spectateur de la vie. Ce qui ne va pas sans évoquer Pasolini et la notion du « langage de la vie ». L'acte de création selon Pasolini, ce serait l'interaction entre ce que nous offre le monde et les actions de l'homme. Souvenez-vous, c'est par l'action que l'homme modifie la réalité et influe sur l'esprit. Même si l'action manque de sens et d'unité, l'acte de création, bien qu'indéchiffrable, c'est l'interaction constante de l'homme en action avec la création offerte. Selon Pasolini, la vie est donc à la fois un long plan séquence, une longue subjective (qui ne prendra sens qu'avec la mort) mais aussi un acte de création perpétuelle. Le créateur, l'artiste ne fait rien de compliqué : il observe le monde, il le transforme, il le transfert. Le cinéma, c'est mettre en rapport une chose avec une autre. Mais ça ne suffit pas à le faire progresser. Le cinéma a perfectionné sa technique et son récit au fil des années, mais cela n'a pas permis au cinéma, en tant qu'Art, de progresser - comme la musique, selon Canudo, n'a pas su évoluer pendant des milliers d'années jusqu'au début du 19e avec la découverte de la symphonie -. Selon Godard, le cinéma en tant qu'Art, « c'est l'expression de rapports entre les êtres, ou entre les êtres et les choses ». Selon Alexandre Astruc, « c'est en explicitant ces rapports, en en dessinant la trace tangible que le cinéma peut se faire véritablement le lieu d'expression d'une pensée ». Chez Godard, ce sont les « rapports inconnus et soudain convaincants entre les êtres » qui font tout l'intérêt du cinéma. Pour lui, tout est bon pour faire un film, l'important c'est la sensation finale. « Puisque de toute façon, on n'invente rien au cinéma, autant le faire avec ce qu'on a sous la main. Peu importe le matériau ». Selon Bergala, Godard est un moderne. Mais la définition qu'il donne de la modernité semble différente de celle décrite par Bonitzer. Certes, il cherche à inventer de nouveaux rapports entre les plans, mais il ne cherche pas encore à cette époque à casser ou à décoller les émotions. Par son travail de citation, il recherche en fait à produire les mêmes sensations (à partir des films « Les Amants de la nuit », « Le Crime était presque parfait », etc.), même si la structure, le rythme et l'idée ont été modifié. Il cite, mais avec dérision, désinvolture, distance. Il peut transformer par exemple une scène de film pathétique en scène de film nonchalante et drôle. L'émotion restera la même au final même si les moyens de l'émotion ne sont pas les mêmes. Comment le cinéma peut-il se renouveler ? En regardant vers une temporalité d'une autre nature, tout en se forgeant sur un présent qui lui est obligatoire. Le cinéma ne peut s'inscrire dans une seule temporalité. Il faut de la mémoire comme dans la musique ou dans le roman. Le présent n'existe jamais seul dans une œuvre d'art : il faut donc générer une double temporalité.« MONIKA » : PRESENT et PASSE (final type flash-back qui remet en cause le pur présent) «
Grâce à la double temporalité créée par Godard dans son film, on a le sentiment que certaines séquences ne se déroulent pas linéairement au présent (impression de souvenirs) et on a l'impression d'une sensation déjà transformée par la mémoire. La double temporalité est la clé du renouvellement. Le présent ne suffit pas pour faire un film, pensait Pasolini. Le temps que Godard a construit, selon Bergala, est donc à la fois linéaire (présent), immobile (voix désincarnée) et cyclique (phrases qui reviennent).Ce film est considéré comme un tournant dans son œuvre puisqu'on n'est pas seulement dans le simple travail de mise en relation entre des citations (1er plateau) mais on est aussi dans la « réminiscence » (2e plateau) : le spectre du film « Monika » (1953) rôde par exemple sur le film tout entier et a forgé les thèmes godardiens : la question du présent et de la réminiscence, le thème de l'insularité, du couple isolé, encerclé. On ne peut pas parler de Godard, sans parler de « réminiscence » et de « résurrection ». La réminiscence, c'est lorsqu'il y a eu souvenir et que celui-ci a été oublié ou assimilé, à ce point qu'il ne se distingue plus de nous. Il peut arriver que, d'un seul coup, ce souvenir revienne sous une autre forme. Ce sont des images passées par l'oubli qui vont revenir hanter le cinéaste et ressurgir dans des formes nouvelles. Quant au terme de « résurrection », il est à rattacher à l'œuvre récente de Godard (sa 4e période). Il est un cran au dessus de la réminiscence et évoque un passage par la souffrance et la mort. Aujourd'hui, le cinéma de Godard n'atteste d'aucun présent ! On n'est plus dans la coexistence des deux temporalités. Depuis une dizaine d'année, Godard cherche à faire surgir l'image comme quelque chose qui n'est plus du présent ni du passé !
Publié par taufort à 08:37:58 dans Alain Bergala | Commentaires (0) | Permaliens