«L'homme occidental, l'homme suivant Socrate et suivant Descartes, dont l'Occident n'a jamais produit, d'ailleurs, que de bien rares exemplaires, est celui qui enveloppe l'humanité dans son idéal de réflexion intellectuelle et d'unité morale. Rien de plus souhaitable pour lui que la connaissance de l'Orient, avec la diversité presqu'infinie de ses époques et de ses civilisations. Le premier résultat de cette connaissance consistera sans doute à méditer les jugements de l'Orient sur l'anarchie et l'hypocrisie de notre civilisation, à prendre une conscience humiliante mais salutaire, de la distance qui dans notre vie publique comme dans notre conduite privée, sépare nos principes et nos actes. Et, en même temps, l'Occident comprendra mieux sa propre histoire: la Grèce a conçu la spéculation désintéressée et la raison politique en contraste avec la tradition orientale des mythes et des cérémonies. Mais le miracle grec a duré le temps d'un éclair. Lorsqu'Alexandre fut proclamé fils de Dieu par les orientaux, on peut dire que le Moyen Age était fait. Le scepticisme de Pyrrhon comme le mysticisme de Plotin ne s'explique pas sans un souffle venu de l'Inde. Les "valeurs méditérranéennes", celles qui ont dominé tour à tour à Jérusalem, à Byzance, à Rome et à Cordoue, sont d'origine et de caractère asiatique...... quant à l'avenir de l'Occident, il n'est pas ici en cause : une influence préméditée n'a jamais eu de résultats durables, et prédire est probablement le contraire de comprendre. Toute réflexion inquiète de l'Européen sur l'Europe trahit un mauvais état de santé intellectuelle, l'empêche de faire sa tâche, de travailler à bien penser, suivant la raison occidentale, qui est la raison tout court, de faire surgir, ainsi que l'ont voulu Platon et Spinoza, de la science vraie la pureté du sentiment religieux en chassant les imaginations matérialistes qui sont ce que l'Occident a toujours reçu de l'Orient» Léon BRUNSCHVICG
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Les lignes qui vont suivre datent de 1937, et ont été écrites par Marie Anne Cochet, dont le livre : "Commentaire sur la conversion spirituelle dans la philosophie de L. Brunschvicg" est l'une des plus brillantes analyses de la philosophie de celui qui est pour nous un Maitre de Sagesse., LE MAITRE par excellence.
(On peut citer aussi, pour accéder à cette pensée, "La philosophie de Léon Brunschvicg" par Deschoux (chez Alcan), qu'on arrive à se procurer facilementdans les ventes de livres d'occasion, sur le web).
Brunschvicg était encore en vie en 1937, et au sommet de son activité philosophique; mais il ne pouvait pas ne pas voir et entendre les grincements démoniaques venus d'Allemagne, et sans doute a t'il "prévu" ce qui allait lui arriver: la fuite loin de Paris en juin 1940, l'abandon forcé de son bel appartement parisien et de sa bibliothèque, et ce alors qu'il était âgé de 71 ans. C'est ici que l'on voit l'absurdité absolue de l'antisémitisme : car Brunschvicg, né juif, avait complètement abandonné tout particularisme et accédé au niveau propre de la philosophie et de la science : celui de l'Universel.
Et, ajouterais je, pourquoi persécuter ceux qui veulent garder leur particularisme, à condition qu'ils n'essaient pas de l'universaliser, ce qui est la définition du prosélytisme ? or les juifs ont depuis longtemps cessé de faire du prosélytisme, à la différence de certaine religion fanatique venue du Sud et de l'Orient.....
Brunschvicg trouva heureusement, avec son épouse Cécile Weill-Brunschvicg (qui avait été secrétaire d'Etat à la condition féminine en 1936 dans le gouvernement Blum) refuge chez des amis, dans le sud de la France; et tous ceux qui l'ont connu à cette époque peuvent témoigner que ce philosophe et ce SAGE a su garder dans cette épreuve l'égalité d'âme et la dignité spirituelle qui caractérisent le véritable philosophe, dans la lignée de Socrate. Souvenons nous de son exemple dans les moments difficle, et aussi des exhortations de Jünger (dans "Recours aux forêts", ou dans "Traité du Rebelle", qui d'ailleurs, si je ne m'abuse, sont deux titres pour un seul ouvrage) à l'homme libre d'être toujours prêt à abandonner son foyer et sa bibliothèque.
Telle est l'époque où nous vivons...
Mme Cochet , auteur des lignes qui vont suivre, est aujourd'hui une parfaite inconnue au royaume de la philosophie, où, convenons en, "il doit y avoir quelque chose de pourri". Je donnerais pour ma part tout Badiou, Sartre et Deleuze pour cette page, que je vais maintenant scrupuleusement retranscrire.
Attention, ces lignes peuvent changer l'orientation d' une vie .....
«S'il (Goethe) n'atteint pas l'intellection des rapports purifiés d'images, c'est qu'il est poète avant tout et que le poète ne peut s'évader du monde des images qui est le royaume de l'enfance humaine.
Religion, art, poésie sont les premiers modes de la pensée s'évadant de l'animalité. La science est le stade le plus tardif dans la chronologie des civilisations; c'est un stade que toutes n'atteignent pas, et auquel l'art et la religion s'opposent le plus souvent parce que la sensibilité fixée aux images rejoint difficilement la pure sensibilité intellectuelle attachée aux rapports sans représentation sensible. Cette conversion de la sensibilité est une des étapes qu'il faut franchir pour convertir la conscience sensible en conscience intellectuelle.
Du physiologique au physique, de l'instinct à l'intelligence, du vécu au pensé, la conscience convertie ne garde que le rapport de correspondance détaché des objets sensibles et des images poétiques qui génèrent l'émotion, comme la numération a retenu la correspondance entre les doigts d'une main et les objets à compter. Ainsi séparée des sens et de leur univers,l'intelligence retrouve à sa source le pouvoir unifiant éternellement actuel par lequel toutes choses sont perpétuellement liées, déliées et reliées.
Dans ce nouvel univers l'esprit dissout les corps en mouvements, la lumière et les sons en radiations, les forces en relations de chocs, et,sans quitter la discipline du vrai inscrite dans son incessant travail de vérification, les combine à l'infini.
Alors, dans cette immanence créatrice, les deux univers Pascaliens n'en font plus qu'un, le grand et le petit se sont évanouis avec les images et le Bien comme le Beau adhèrent intimement à l'unique notion de Vérité. Le règne humain est atteint. Le corps et ses désirs a disparu avec les images et pourtant la correspondance est conservée avec l'activité fonctionnelle la plus élémentaire.
Le grand circuit intellectuel enveloppant le corps et son univers a rejoint l'immanence vitale qui donne une réalité passagère aux phénomènes, de la même façon que la musique la plus exactement purifiée atteint, par son ascèse même, l'émoi organique le plus fondamental.»
C'est exactement la doctrine cartésienne de la Mathesis Universalis (développée dans les "Règles pour la direction de l'esprit", et disparue dans les ouvrages ultérieurs) qui imprègne ces lignes. Le "nouvel univers" de la pensée philosophique-scientifique, qui est un univers d'objets dans des catégories et de morphismes les reliant entre eux en un réseau de rationalité de plus en plus dense, n'a rien à voir avec le "monde sensible" des "choses", qui est celui où reste engluée la religion, le mythe, et trop souvent la philosophie. Les "rapports de correspondance détachés des objets sensibles et des images poétiques" évoquent exactement les foncteurs et les morphismes.
Tout le monde, loin de là, ne partage pas cette conception de la sagesse et de la philosophie; ainsi le (très) grand philosophe (chrétien) Jean-Luc Marion étudie avec une lucidité extraordinaire ce remplacement (dans la Mathesis universalis cartésienne) de "la chose même" par l'objet et les rapports mathématiques, et de l'ousia aristotélicienne par un "complexe reconstruit de natures simples" (autant dire : par une catégorie mathématique) . Lire à ce propos "L'ontologie grise de Descartes" par Marion. mais c'est pour s'en offusquer ! je cite Marion :
"d'où l'ontologie grise où l'Ego recèle l'être d'objets, grises ombres des choses, parce qu'il a confisqué leur ousia aux choses, dévaluées en objets"
Mais je reviendrai sur les analyses et thèses de Marion, car il s'agit là d'un débat fondamental...
ce serait mal le poser que de le restreindre à la question :
"le remplacement des objets sensibles, des choses, par les objets de catégories mathématiques, est il un enrichissement ou un appauvrissement ?"
Ni l'un ni l'autre ! il s'agit plutôt d'un rapport de transcendance, celui de la conscience intellectuelle, que nous n'hésiterons pas à qualifier de "divine", à la conscience sensible d'un être soumis aux lois de la Nature et de l'évolution, au changement et à la mort.
Ce qui me permet de passer aux choses qui fâchent, à la nature "religieuse" du mot "conversion", et donc d'évoquer certaine évolution de la pensée (s'il en est une) qui sous-tend les articles mis ici en ligne, sous la forme d'un "virage à droite et d'une seconde navigation", à l'imitation, mais purement nominale, du virage de Badiou entre "L'être et l'évènement" et "Logiques des mondes".
Cet aspect "religieux", armé de mon Brunschvicg portatif, je le revendique haut et fort !
Brunschvicg dit souvent, et il me semble que Schiller dit quelque chose du même ordre, que la véritable religion, celle qui unit, rassemble et "relie" les hommes, n'a rien à voir avec les religions, celles des dieux à noms propres; c'est d'aileurs devenu une observation banale, qui comme toutes les vérités s'est dégradée jusqu'à aboutir à des énoncés comme : "la véritable spiritualité n'a rien à voir avec les religions", sous-entendant une "spiritualité" nébuleuse et vague qui est un travestissement du Penser spirituel propre à Spinoza ou Brunschvicg.
Le virage à droite annoncé comporte d'éviter désormais le mot "athéisme". Puisque le mot "Dieu" peut vouloir dire bien des choses, et que d'ailleurs de par son sens essentiel il ne peut pas "vouloir les dire", alors le mot "athéisme" est futile et vain.
Brunschvicg n'est pas métaphysicien, il passe son temps à dévaluer métaphysique et logique au profit de l'activité mathématicienne (Ah ! s'il avait pu connaitre Lawvere et la logique des topoï !). Aussi quand il parle de "Dieu", et cela lui arrive souvent, n'est il pas un modèle de rigueur conceptuelle, se contentant de le caractériser de manière transcendantale, comme condition de possibilité ou "source de Vérité", ou bien même comme "origine de la conscience intellectuelle". Toujours est il , et on en retrouve trace dans la page de Mme Cochet, qu'il privilégie le Vrai platonicien par rapport au Beau et au Bien. De même Descartes considère d'abord Dieu comme vérace.
Ou peut être faut il dire que le Bien mystérieux "au delà de l'Essence" dont parle Platon est il cette "source de Vérité" que Brunschvicg appelle Dieu ?
Toujours est il qu'il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour me faire dire que la philosophie (c'est à dire la Mathesis Universalis) a pour objectif de purifier complètement l'Idée de Dieu de tout élément impur, non Intellectuel.
Soit "Amor Intellectualis Dei" de Spinoza mais en concevant "amor" purifié de tout ajout anthropomorphique ressortissant à l'égoïsme vital, ce qui n'est pas évident.
La seconde navigation impliquera quelques infidélités envers le MAITRE...sans aller jusqu'à "Tuer le Père", expression aux connotations freudiennes insupportables à mes chastes oreilles. Nous pensons en effet désormais que la philosophie médiévale scolastique (latine, arabe ou juive) doit absolument être étudiée de manière très sérieuse si l'on veut comprendre et placer Descartes dans son juste contexte, celui de la fin de la scolastique et notamment de Suarez.
De nouveau la métaphysique donc....
Post scriptum
parlant de Descartes et de philosophie : j'ai vu sur l'excellent blog "n category cafe" un article à propos du livre : "Good life in the scientific Revolution : Descartes, Pascal, Leibniz and the cultivation of virtue" (de quoi remettre de la rationalité des fins dans la techno-science d'aujourd'hui):
The consolation of n - categories par David Corfield
http://golem.ph.utexas.edu/category/2006/10/the_consolation_of_ncategories.html
voir aussi les "related entries" (notamment Category theory and philosophy) et la discussion à propos de cet article du blog, qui finit sur Lacan et les "Category Illuminati"
Notre but, notre tâche, est le réarmement intellectuel, moral et spirituel de l'OCCIDENT chrétien, et donc de toute l'humanité: passée, présente et future. Car les fruits de l'esprit sont éternels et divins, puisque Dieu est Esprit. Le monde est tout ce qui arrive, tout ce qui est le cas, tout ce qui est un fait, et glisse immédiatement au passé et semble t'il au Néant : mais l'esprit est SENS, et les oeuvres, évènements, penseurs du passé peuvent toujours être réinterprétés par l'Esprit qui construit et déconstruit. Aussi le passé vit-il toujours et éternellement sous forme de SENS, et infléchit-il ainsi le présent et le futur, qui à leur tour le modifieront en créant les conditions de sa réinterprétation. UN est le TOUT. "le chemin qui mène à ce but, au savoir absolu, ou encore à l'esprit qui se sait comme esprit, est le souvenir des esprits tels qu'ils sont chez eux mêmes et accomplissent l'organisation de leur royaume. Leur conservation selon le côté de leur libre existence dans son apparition phénoménale sous la forme de la contingence, est l'Histoire, tandis que du côté de leur organisation comprise de manière conceptuelle, c'est la science du Savoir dans son apparition phénoménale; l'une et l'autre réunies ensemble, l'Histoire comprise conceptuellement, constituent le souvenir et le GOLGOTHA de l'Esprit Absolu, l'effectivité, la vérité et la certitude de son trône sans lequel il serait solitude sans vie: Et c'est seulement du calice de ce Royaume d'esprits que monte vers Lui l'écume de Son Infinité"
Comment j'ai appris à ne plus m'en faire et à aimer D-ieu plus que l'être-pour-la-mort...
une fourmi noire,
dans la nuit noire,
sur la terre noire,
sous une pierre noire,
D-ieu seul la voit
et ici le diable souffle : Dieu....et la police, peut être ?
"le propre de l'esprit est de s'apparaitre à lui même dans la certitude d'une lumière croissante, tandis que la vie est essentiellement menace et ambiguïté. Ce qui la définit c'est la succession fatale de la génération et de la corruption. Voilà pourquoi les religions, établies sur le plan vital, ont beau condamner le manichéisme, il demeure à la base de leur représentation dogmatique... ce qui est constitutif de l'esprit est l'unité d'un progrès par l'accumulation unilinéaire de vérités toujours positives. L'alternative insoluble de l'optimisme et du pessimisme ne concernera jamais que le centre vital d'intérêt; nous pouvons être et à bon droit inquiets en ce qui nous concerne de notre rapport à l'esprit, mais non inquiets de l'esprit lui même que ne sauraient affecter les défaillances et les échecs, les repentirs et les régressions d'un individu, ou d'une race, ou d'une planète. Le problème est dans le passage , non d'aujourd'hui à demain, mais du présent temporel au présent éternel. Une philosophie de la conscience pure, telle que le traité de Spinoza "De intellectus emendatione" , en a dégagé la méthode, n'a rien à espérer de la vie, à craindre de la mort. L'angoisse de disparaitre un jour, qui domine une métaphysique de la vie, est sur un plan; la certitude d'évidence qu'apporte avec elle l'intelligence de l'idée, est sur un autre plan" Léon BRUNSCHVICG
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