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En 1997, la police nord-américaine découvrait un réseau de 55 enfants sourds-muets contraints de vendre, 18 heures par jour, des porte-clés dans les trains et le métro de New York. «Les petits muets de Jackson Heights», comme les appellera la presse américaine, avaient été enlevés à Mexico par une bande spécialisée dans l'esclavage des enfants. Ils devaient rapporter 100 dollars par jour à leurs «commanditaires» et ne percevaient, en guise de salaire, que des coups.
Cette découverte révéla que l'esclavage des enfants sévissait au cœur même de la civilisation occidentale. Chaque année, selon les estimations du gouvernement des Etats-Unis, de 700 000 à un million d'enfants et de femmes sont victimes de ce trafic dans le monde.
Lorsque des mineurs arrivent en pays étranger, loin de leur famille, ils se retrouvent à la merci de ceux qui les emploient. Que ce soit dans la rue, dans des plantations, des usines, ou au service de particuliers, ils sont forcés de travailler, de mendier, ou de se prostituer. Reclus sur leur lieu de travail, ils sont traités pratiquement en esclaves. A l'aube de ce troisième millénaire, leur situation égale en horreur celle des enfants exploités du xixe siècle, que nous décrivent Charles Dickens, Victor Hugo ou Edmondo De Amicis.
Des chiffres éloquents
Ce phénomène est indissociable d'une réalité plus générale: le travail des enfants. L'Organisation internationale du travail (OIT) estimait à 73 millions, en 1995, le nombre d'enfants de moins de 10 ans «économiquement actifs». Sur ce terreau se développent de nouvelles formes d'esclavage et de trafic, illégales par nature, et donc difficiles à quantifier. Mais plusieurs études, menées par diverses organisations, permettent de prendre la mesure de leur gravité.
Chaque année, d'après l'Organisation internationale des migrations (OIM), quelque 200 000 femmes et enfants du Sud-Est asiatique sont victimes de ce trafic.
Le Comité des droits de l'enfant a dénoncé l'exploitation sexuelle en Inde, en 1995, de 100 000 à 150 000 femmes et fillettes originaires du Népal.
L'UNICEF estime à 200 000 le nombre d'enfants retenus en esclavage en Afrique centrale et occidentale.
En juin 2000, l'organisation Human Rights Watch dénonçait la présence d'enfants esclaves, pour la plupart âgés de 12 ans, dans l'agriculture aux Etats-Unis. Phénomène confirmé par la Central Intelligence Agency (CIA), qui a reconnu, en avril 2000, qu'environ 50 000 femmes et enfants étaient introduits chaque année dans ce pays pour y être «exploités comme esclaves».
Les trafiquants utilisent partout les mêmes méthodes
Selon un rapport de l'ONG Centro de Colaboraciones Solidarias (Centre de coopération solidaire), qui s'est penchée sur le Brésil, jusqu'à 40 000 enfants ont été vendus, en 1994, pour travailler dans des exploitations agricoles ou chez des particuliers. Des jeunes filles ont également été envoyées dans des «circuits» de prostitution liés aux centres miniers.
Casa Alianza, une ONG qui défend les enfants en danger, dénonce un trafic de jeunes filles au départ du Honduras, du Guatemala et du Salvador, en direction du Mexique, où elles sont vendues à des maisons de passe pour 700 à 1 400 francs. Au Nicaragua, un enfant disparaît en moyenne tous les trois jours.
Que ce soit en Asie, en Afrique ou en Amérique latine, les trafiquants utilisent des méthodes identiques. Des recruteurs gagnent la confiance des parents moyennant une petite somme d'argent ou quelques cadeaux. Puis ils parviennent à se faire confier les enfants sous la promesse de leur trouver un travail, qui permettra d'améliorer le niveau de vie de la famille toute entière.
Un asservissement considéré comme «normal»
L'ampleur de ce trafic s'explique par la pauvreté, par le déclin du modèle familial, et par l'impossibilité d'accéder à l'éducation. Cependant, selon l'ensemble des organisations, c'est avant tout la façon dont est perçu l'enfant dans certaines communautés qui est en cause. Très souvent, les parents sont les principaux responsables de l'esclavage de leur enfant, qu'ils considèrent volontiers comme un placement dont ils attendent des revenus (en argent ou en nature).
La dominante patriarcale de certaines sociétés et la discrimination à l'égard des jeunes filles expliquent aussi que leur exploitation dans le commerce sexuel ou dans les travaux domestiques soit, dans une certaine mesure, considérée comme «normale».
L'absence de législation nationale favorise l'action des intermédiaires et des agents de ce trafic. Malgré une récente initiative des Nations unies (voir encadré ci-dessus), il n'existe pas de définition commune ni de critères uniformes concernant les peines. Le Programme d'élimination du travail infantile (IPEC) de l'OIT s'efforce d'initier divers projets pour aider les gouvernements à combattre le trafic d'enfants en Asie, en Afrique et en Amérique latine.
Son but est avant tout la prise de conscience. L'essentiel de son effort vise à soustraire les mineurs à l'exploitation professionnelle et à empêcher le travail des enfants en s'attaquant aux racines de la pauvreté, de l'ignorance, aux déficiences des systèmes d'éducation. Faire en sorte que les lois soient appliquées, que les mineurs bénéficient des moyens de leur épanouissement et les adultes d'un travail rémunérateur: tels sont encore les projets de l'OIT.
L'enfer de la drogue
Les conditions de travail intolérables dont souffrent les enfants victimes du trafic, le contact avec des machines et des substances dangereuses et les châtiments violents qu'ils subissent ne compromettent pas seulement leur santé. Tout cela les expose à de profonds traumatismes psychologiques.
L'arrachement des enfants au milieu familial, les contraintes subies de la part des trafiquants, aggravées par les abus sexuels exercés sur les mineures travaillant à des tâches domestiques, ou encore l'obligation qui leur est faite de se prostituer les condamnent à un isolement dépressif. Bon nombre de ces victimes, accablées par ces souffrances supplémentaires, finissent par plonger dans la délinquance ou dans l'enfer de la drogue.
Le prix d'un petit esclave
Dans les rues du centre de Bamenda (Cameroun), des affiches, apposées par des agences clandestines, proposent du travail aux enfants en précisant l'âge requis et le salaire offert. Ces agences recrutent des mineurs de 6 à 14 ans, qui, une fois placés dans des plantations de cacao ou de coton, percevront pour tout salaire moins de 100 francs par mois. A Abidjan (Côte-d'Ivoire), les agences recrutent des enfants qui travailleront dans les mines pour 70 francs mensuels et des fillettes qui seront envoyées en Europe ou aux Etats-Unis pour y être employées à des tâches domestiques à 175 francs par mois. Beaucoup d'entre elles finiront par alimenter les réseaux de prostitution infantile.
La même situation prévaut dans presque tous les pays d'Afrique occidentale et centrale. Dans ces régions, le trafic de mineurs, utilisés comme main-d'œuvre à bon marché dans des conditions d'esclavage, s'est intensifié ces dernières années. C'est ce qu'a pu vérifier une commission d'enquête de l'OIT (Organisation internationale du travail), en 2000, dans neuf pays de cette zone. Dans la plupart des cas, les mineurs étaient vendus par leurs parents pour un prix variant de 100 à 300 francs. Quelques intermédiaires ont reconnu avoir placé jusqu'à 150 enfants par an.
Selon le Service d'immigration des Etats-Unis, cité dans un rapport de la CIA en 2000, un réseau nigérian a reçu de 70 000 à 84 000 francs pour faire pénétrer clandestinement des enfants à New York. Des filières comparables existent aussi en Asie et en Amérique latine, deux autres régions du monde dénoncées par les organisations de défense des droits de l'homme comme étant des «pourvoyeuses massives» d'enfants esclaves.
Quel est le chiffre d'affaires mondial de la traite des enfants? Les spécialistes estiment qu'après le trafic de drogue, le jeu clandestin et la prostitution, l'esclavage des enfants est une des formes les plus lucratives de la délinquance organisée à l'échelle internationale. ' (UNESCO.ORG)
ils ont dit et vous direz