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Du sable des temps, par quel vent remué dans la mémoire, surgissent coupoles neigeuses et temples morts et soudaines murailles, heures qui se dressaient comme des tours, monuments qui n'existent que dans les yeux qui les ont regardés.
Légions implacables, astres inouïs comme des glaives, trempés au froid immense et pur, siècles destructeurs ainsi que des charrues passèrent sur mes champs, et la vie durant des années, fut en moi comme un grand désert, et le temps devint sable hanté de vains regrets.
Statues détrônées, les minutes roulaient sans bruit le long des marches, d'un mol et sourd escalier. Dénués de sens, les désirs montaient vers le ciel inévitable comme des colonnes anxieuses de soutenir des chapiteaux absents.
Le temps n'était que sable et sur le sable, les traces durent ce que veut le vent. Mais comment tout à coup se lèvent-ils les souvenirs, surgissements de marbres ? Haut minaret de l'aube, à ton balcon je découvris le monde : il n'était pas plus grand que ma conscience !
J'ai souffert devant cet autel, et derrière cette porte, j'entendis passer des armées vaincues ; Dans la fontaine tarie se plaint le cœur d'une source épuisée.
La poussière à nouveau en roche se concentre. La vie a eu raison du temps. Car rien de ce que je vécus ne fut vrai, ne fut mien comme l'est, parmi ces plages de sable, la blanche ville rebâtie par le vouloir du vent, le vent qui gèle et qui brûle, le vent qui à la fois illumine et aveugle, le vent de l'ultime justice, le vent de sable du désert...
Jaime Torres Bodet
Publié par against à 15:54:02 dans Ad lib - Poésie | Commentaires (5) | Permaliens
AngoissePublié par against à 19:24:10 dans Ad lib - Poésie | Commentaires (10) | Permaliens
Je ne comprends pas lorsque je me regarde
J'ai la manie de ressentir à un tel point
Que quelquefois je me fourvoie lorsque je sors
Des sensations dûment senties que je reçois.
Je respire cet air, je bois cette liqueur,
Ils font partie de ma façon d'être existant,
Et je ne sais jamais comment il faut conclure
Les sensations que je conçois contre mon gré.
D'ailleurs je n'ai jamais de fait, examiné
Si je sens pour de vrai ce que je sens.
Moi je serais tel qu'en moi je parais ?
Et je serais tel qu'en moi-même je me juge en toute vérité ?
Même devant les sensations je suis un peu athée,
Et je ne sais pas bien si c'est moi qui en moi ressens...
Fernando Pessoa août 1913
Dans une dépression sans fond, encerclé d'un mur d'angoisse, toute la vie de Pessoa esquisse le désir, la folie de sentir la couleur de ce monde fade, d'en extraire l'irreprésentable tragédie, et la transformer en un « souffle léger de musique », n'importe quoi, mais « n'importe quoi pour nous empêcher de penser », de penser son malheur. A découvrir également de Pessoa « le livre de l'intranquillité » pour cesser d'être tranquille, pour entrer enfin dans la vie, la dévorante, l'incessante, la cannibale...
Poésie en lutte profonde avec la poésie comme mensonge sublimé de l'expérience humaine, miroir grossissant mais fidèle de l'insurmontable difficulté d'exister. Poésie de «l'intranquillité», c'est d'abord comme la voix d'un espace vide, qui peu à peu s'emplit d'une voix, d'une sonorité encore fragile, mais dont la musique lentement nous conduit au cœur de toute existence, à la difficile expérience de vivre...
Publié par against à 22:21:46 dans Ad lib - Poésie | Commentaires (2) | Permaliens
Les jeux de la poupée
A Hans Bellmer
Restreinte puisque tout ce que l'on peut dire d'elle, la borne, la limite,
Dans le plus petit espace de la vue la plus étroite,
On cherche en calculant, on cherche en ergotant,
La place de son cœur, la place de son enfance,
La nuit rayonne à sa manière, des yeux au cœur,
La nuit annule le sensible, le seul espace pur,
L'homme aux aguets oublie le jour, baisse le front et perd,
Ombre entre les rideaux tirés,
La terre accable les collines, comble les vallées, joint les ponts.
Certaines injures la déshabillaient, la rendaient pitoyable ou désirable
Sang et poussière, un dé de lait, un dé d'eau pure,
Dix aiguilles à main, oxydées dans les mailles de l'oreiller,
Un dé de paille dans la grange, un dé de gomme dans le puits,
Un dé de rien ici...
L'intérieur des draps pour miroir,
Un dé de tigres aux ongles et de lourdes fleurs d'encre aux lèvres,
Un rien de terre...
C'est une fille, où sont ses yeux ?
C'est une fille, où sont ses seins
C'est une fille, que dit-elle ?
C'est une fille, à quoi joue-t-elle ?
C'est une fille, c'est mon désir...
L'espace ouvert contient des seins, une tête sur un cou suave,
Et le germe de la lumière au fond de deux yeux sans secrets...
Paul Eluard 1938 le livre ouvert
Publié par against à 21:41:24 dans Ad lib - Poésie | Commentaires (7) | Permaliens
Arbres
Chevaux sauvages et sages
A la crinière verte
Au grand galop discret
Dans le vent vous piaffez
Debout dans le soleil
Vous dormez et rêvez.
Les arbres et les bêtes
Les humains et leurs sœurs
Ont les mêmes cicatrices de la vie
Les mêmes tatouages
Les mêmes graffiti
Les mêmes élagueurs
Les mêmes chirurgiens esthétiques
Les mêmes biologistes
Les mêmes manucures
Les mêmes vivisecteurs
Les mêmes pépiniéristes
Mais,
Dans le cœur de verdure
Ne cesse de battre
Le cœur cambriolé
Feuilleton des arbres
Romance des forêts
Refrain des plantes exilées...
Jacques Prévert Arbres
Publié par against à 11:18:49 dans Ad lib - Poésie | Commentaires (6) | Permaliens
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