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Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l'autre. C'est comme si j'avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots. Mon langage tremble de désir. L'émoi vient d'un double contact : d'une part toute une activité de discours vient relever discrètement, indirectement, un signifié unique, qui est " je te désire", et le libère, l'alimente, le ramifie, le fait exploser (le langage jouit de se toucher lui-même); d'autre part, j'enroule l'autre dans mes mots, je le caresse, je le frôle, j'entretiens ce frôlage, je me dépense à faire durer le commentaire auquel je soumets la relation. Roland Barthes - Fragments d'un discours amoureux
Publié par against à 21:41:33 dans Ad lib - Littérature | Commentaires (5) | Permaliens
Inexprimable amour
Ecrire : Leurres, débats et impasses auxquels donne lieu le désir « d'exprimer le sentiment amoureux dans une création (notamment d'écriture). Deux mythes nous ont fait croire que l'amour pouvait, devait se sublimer en création esthétique : le mythe socratique (aimer sert à engendrer une multitude de beaux et magnifiques discours) et le mythe romantique (je produirai une œuvre immortelle en écrivant ma passion). Cependant moi qui écrivait abondamment avant « elle/lui », je ne puis mettre aucun mot, je ne puis rien écrire ; A peine je puis esquisser, crayonner ce qui précisément d'elle/de lui m'a capturé. J'ai perdu la « force sacrée », la force vivifiante avec quoi je créais autour de moi des mondes. Roland Barthes Fragment d'un discours amoureux
Publié par against à 19:30:41 dans Ad lib - Littérature | Commentaires (2) | Permaliens
Nuages : sens et usage de l'assombrissement d'humeur qui saisit le sujet amoureux au gré de circonstances variées.
La mauvaise humeur n'est rien d'autre qu'un message. Ne pouvant être manifestement jaloux sans être ridicule, je déplace ma jalousie, je n'en donne qu'un effet dérivé, tempéré et comme inachevé, dont le motif véritable n'est pas dit ouvertement ; Incapable de cacher la blessure et n'osant déclarer la cause, je fais avorter le contenu sans renoncer à la forme. Le résultat de cette transaction est l'humeur qui se donne à lire comme l'index d'un signe ; Je pose mon pathos sur la table, me réservant de déplier le paquet plus tard, selon les circonstances, soit que je me découvre au gré d'une explication, soit que je me drape. L'humeur est un court circuit entre l'état et le signe.
La mauvaise humeur un signe grossier, un chantage honteux ? Il est cependant des nuages plus subtils ; toutes les ombres ténues, de cause rapide, incertaine, qui passent sur la relation, changent la lumière, le relief ; C'est tout d'un coup un autre paysage, une légère ivresse noire. Le nuage n'est alors plus que ceci : quelque chose me manque. Je parcours fugitivement les états du manque, par lesquels ma sensibilité se code, la solitude, la tristesse qui me vient de l'incroyable « naturalité » des choses, la nostalgie, le sentiment de l'étrange. Je suis heureu(x)(se), mais je suis triste. Tel était mon nuage...
Roland Barthes Fragments d'un discours amoureux
Publié par against à 20:15:02 dans Ad lib - Littérature | Commentaires (3) | Permaliens
Vous ne devez pas vous laisser tromper, dans votre solitude, par le fait qu'il y a quelque chose en vous qui voudrait la quitter. C'est précisément ce souhait, si vous en usez calmement, de manière réfléchie, comme d'un instrument, qui vous aidera à étendre votre solitude sur une vaste contrée. Les gens ont l'habitude grâce aux conventions de chercher à tout des solutions faciles en choisissant, dans la facilité, ce qui coûte le moins de peine ; or il est clair que nous devons nous en tenir à ce qui est difficile. Tout ce qui vit s'y tient, tout ce qui est dans la nature se développe, se protège, selon son espèce, par ses propres moyens, cherche à l'être à tout prix et contre tout obstacle. Nous savons peu de chose, mais que nous devions nous en tenir à ce qui est difficile c'est une certitude qui ne nous quittera pas. Il est bon d'être seul quelquefois, car la solitude est difficile, et le fait que quelque chose soit difficile doit nous être une raison supplémentaire de le faire. Aimer est aussi une bonne chose, car l'amour est difficile. Que deux êtres s'aiment, c'est sans doute la chose la plus difficile qui nous incombe, c'est une limite, l'épreuve ultime, la tâche en vue de laquelle toutes les autres ne sont que préparation. De tout leur être, de toutes leurs forces concentrées dans leur cœur solitaire, inquiet, dont les battements résonnent, il faut qu'ils apprennent à aimer ; et à ce difficile apprentissage des vies humaines suffisent à peine. "Lettres à un jeune poète" Rainer Maria Rilke
Publié par against à 20:47:20 dans Ad lib - Littérature | Commentaires (7) | Permaliens
Fils d'une famille protestante aisée, Samuel Beckett passe sa jeunesse à Dublin. Mais c'est à Paris, où il rencontre James Joyce et des artistes d'avant-garde, qu'il vit surtout. Après la mort de son père, il écrit son premier texte, 'Murphy'. Pendant la guerre, il s'engage dans la Résistance et rejoint le Vaucluse où il écrit son deuxième roman, 'Watt', et invente la figure du "clochard" que l'on retrouve constamment. Il retourne ensuite à Paris où il écrit des romans, 'Premier Amour', 'Molloy'... et des pièces de théâtre, 'Eleuthéria'... C'est en 1953, lors d'une représentation de sa pièce 'En attendant Godot', qu'il acquiert sa renommée mondiale. Samuel Beckett consacre la suite de sa carrière à des textes courts, à la traduction de ses textes et à la mise en scène de ses pièces. S'il écrit en français, c'est pour limiter l'usage de la langue. Son oeuvre, austère comme un monologue intérieur, exprime l'impossibilité de vivre en sachant la finitude de l'existence.
«A force d'appeler ça ma vie je vais finir par y croire. C'est le principe de la publicité» Samuel Beckett
Publié par against à 13:11:31 dans Ad lib - Littérature | Commentaires (1) | Permaliens
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