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Inexprimable amour | 05 décembre 2005

Inexprimable amour

Ecrire : Leurres, débats et impasses auxquels donne lieu le désir « d'exprimer le sentiment amoureux dans une création (notamment d'écriture). Deux mythes nous ont fait croire que l'amour pouvait, devait se sublimer en création esthétique : le mythe socratique (aimer sert à engendrer une multitude de beaux et magnifiques discours) et le mythe romantique (je produirai une œuvre immortelle en écrivant ma passion). Cependant moi qui écrivait abondamment avant « elle/lui », je ne puis mettre aucun mot, je ne puis rien écrire ; A peine je puis esquisser, crayonner ce qui précisément d'elle/de lui m'a capturé. J'ai perdu la « force sacrée », la force vivifiante avec quoi je créais autour de moi des mondes. Roland Barthes – Fragment d'un discours amoureux

Publié par against à 19:30:41 dans Ad lib - Littérature | Commentaires (2) |

Nuages | 04 décembre 2005

Nuages : sens et usage de l'assombrissement d'humeur qui saisit le sujet amoureux au gré de circonstances variées.

La mauvaise humeur n'est rien d'autre qu'un message. Ne pouvant être manifestement jaloux sans être ridicule, je déplace ma jalousie, je n'en donne qu'un effet dérivé, tempéré et comme inachevé, dont le motif véritable n'est pas dit ouvertement ; Incapable de cacher la blessure et n'osant déclarer la cause, je fais avorter le contenu sans renoncer à la forme. Le résultat de cette transaction est l'humeur qui se donne à lire comme l'index d'un signe ; Je pose mon pathos sur la table, me réservant de déplier le paquet plus tard, selon les circonstances, soit que je me découvre au gré d'une explication, soit que je me drape. L'humeur est un court circuit entre l'état et le signe.

La mauvaise humeur un signe grossier, un chantage honteux ? Il est cependant des nuages plus subtils ; toutes les ombres ténues, de cause rapide, incertaine, qui passent sur la relation, changent la lumière, le relief ; C'est tout d'un coup un autre paysage, une légère ivresse noire. Le nuage n'est alors plus que ceci : quelque chose me manque. Je parcours fugitivement les états du manque, par lesquels ma sensibilité se code, la solitude, la tristesse qui me vient de l'incroyable « naturalité » des choses, la nostalgie, le sentiment de l'étrange. Je suis heureu(x)(se), mais je suis triste. Tel était mon nuage...

Roland Barthes – Fragments d'un discours amoureux

Publié par against à 20:15:02 dans Ad lib - Littérature | Commentaires (3) |

Anxieuses collines | 03 décembre 2005

Du sable des temps, par quel vent remué dans la mémoire, surgissent coupoles neigeuses et temples morts et soudaines murailles, heures qui se dressaient comme des tours, monuments qui n'existent que dans les yeux qui les ont regardés.

Légions implacables, astres inouïs comme des glaives, trempés au froid immense et pur, siècles destructeurs ainsi que des charrues passèrent sur mes champs, et la vie durant des années, fut en moi comme un grand désert, et le temps devint sable hanté de vains regrets.

Statues détrônées, les minutes roulaient sans bruit le long des marches, d'un mol et sourd escalier. Dénués de sens, les désirs montaient vers le ciel inévitable comme des colonnes anxieuses de soutenir des chapiteaux absents.

Le temps n'était que sable et sur le sable, les traces durent ce que veut le vent. Mais comment tout à coup se lèvent-ils les souvenirs, surgissements de marbres ? Haut minaret de l'aube, à ton balcon je découvris le monde : il n'était pas plus grand que ma conscience !

J'ai souffert devant cet autel, et derrière cette porte, j'entendis passer des armées vaincues ; Dans la fontaine tarie se plaint le cœur d'une source épuisée.

La poussière à nouveau en roche se concentre. La vie a eu raison du temps. Car rien de ce que je vécus ne fut vrai, ne fut mien comme l'est, parmi ces plages de sable, la blanche ville rebâtie par le vouloir du vent, le vent qui gèle et qui brûle, le vent qui à la fois illumine et aveugle, le vent de l'ultime justice, le vent de sable du désert...

Jaime Torres Bodet

Publié par against à 15:54:02 dans Ad lib - Poésie | Commentaires (5) |

Audios Deleuze | 02 décembre 2005

R comme Résistance

Je crois qu'un des motifs de la pensée c'est une certaine honte d'être un homme. Je crois que l'homme, l'artiste, l'écrivain qui l'a dit le plus profondément c'est Primo Levi. Il a su parler de cette honte d'être un homme. Ce qui dominait à son retour des camps de concentration c'était la honte d'être un homme. C'est une phrase à la fois très splendide, je crois très belle mais ce n'est pas abstrait c'est très concret la honte d'être un homme. Mais elle ne veut pas dire les bêtises qu'on veut lui fait dire, ça ne veut pas dire nous sommes tous des assassins, où nous sommes tous coupables; par exemple nous sommes tous coupables devant le nazisme. Primo Levi le dit admirablement, cela ne veut pas dire que les bourreaux et les victimes se soient les mêmes. On ne nous fera pas croire cela, on ne nous fera pas confondre le bourreau et la victime. La honte d'être un homme cela ne veut pas dire on est tous pareils, on est tous compromis (...) mais ça veut dire plusieurs choses; c'est un sentiment complexe, ce n'est pas un sentiment unifié. La honte d'être un homme ça veut dire à la fois : comment des hommes ont-ils pu faire cela?... des hommes c'est à dire d'autres que moi, comment ils ont pu faire ca ? et deuxième comment est-ce que moi j'ai quand même pactisé, je ne suis pas devenu un bourreau, mais j'ai pactisé assez pour survivre et puis une certaine honte d'avoir survécu, à la place de certains amis qui n'ont pas survécu. C'est donc un sentiment très complexe. Je crois qu' à la base de l'art il y a cette idée ou ce sentiment très vif d'une certaine honte d'être un homme qui fait que, l'art ça consiste à libérer la vie que l'homme a emprisonné. L'homme ne cesse pas d'emprisonner la vie, de tuer la vie, la honte d'être un homme, l'artiste c'est celui qui libère une vie, une vie puissante, une vie plus que personnelle, ce n'est pas sa vie. Gilles Deleuze – Abécédaire

Publié par against à 20:45:35 dans Ad Lib - Philosophie | Commentaires (5) |

La Solitude - Dali | 01 décembre 2005

Vous ne devez pas vous laisser tromper, dans votre solitude, par le fait qu'il y a quelque chose en vous qui voudrait la quitter. C'est précisément ce souhait, si vous en usez calmement, de manière réfléchie, comme d'un instrument, qui vous aidera à étendre votre solitude sur une vaste contrée. Les gens ont l'habitude grâce aux conventions de chercher  à tout des solutions faciles en choisissant, dans la facilité, ce qui coûte le moins de peine ; or il est clair que nous devons nous en tenir à ce qui est difficile. Tout ce qui vit s'y tient, tout ce qui est dans la nature se développe, se protège, selon son espèce, par ses propres moyens, cherche à l'être à tout prix et contre tout obstacle. Nous savons peu de chose, mais que nous devions nous en tenir à ce qui est difficile c'est une certitude qui ne nous quittera pas. Il est bon d'être seul quelquefois, car la solitude est difficile, et le fait que quelque chose soit difficile doit nous être une raison supplémentaire de le faire. Aimer est aussi une bonne chose, car l'amour est difficile. Que deux êtres s'aiment, c'est sans doute la chose la plus difficile qui nous incombe, c'est une limite, l'épreuve ultime, la tâche en vue de laquelle toutes les autres ne sont que préparation. De tout leur être, de toutes leurs forces concentrées dans leur cœur solitaire, inquiet, dont les battements résonnent, il faut qu'ils apprennent à aimer ; et à ce difficile apprentissage des vies humaines suffisent à peine. "Lettres à un jeune poète" – Rainer Maria Rilke

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Publié par against à 20:47:20 dans Ad lib - Littérature | Commentaires (7) |

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