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Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l'autre. C'est comme si j'avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots. Mon langage tremble de désir. L'émoi vient d'un double contact : d'une part toute une activité de discours vient relever discrètement, indirectement, un signifié unique, qui est " je te désire", et le libère, l'alimente, le ramifie, le fait exploser (le langage jouit de se toucher lui-même); d'autre part, j'enroule l'autre dans mes mots, je le caresse, je le frôle, j'entretiens ce frôlage, je me dépense à faire durer le commentaire auquel je soumets la relation. Roland Barthes - Fragments d'un discours amoureux
Publié par against à 21:41:33 dans Ad lib - Littérature | Commentaires (5) | Permaliens
Il était là, dans l'ondoyante et verdoyante nature. Il fuyait ce qui en lui ne cessait de sédentariser. Exil sédentaire d'un cœur défait de misère.
Un matin, alors qu'il se rendait à son bureau, il n'emprunta pas le chemin habituel. Il s'écarta de l'avenue principale qui conduisait irrémédiablement à son bureau pour entrer dans une rue transversale que bordait le flanc abrupt d'un à pic.
Il voulait faire durer cette heure matinale où lentement le monde s'éveille, hésite encore à crier. Bientôt la rue, les trottoirs ne seraient plus que cris, immenses et vastes plaines du désespoir humain. Il entendait ces cris à chaque fois qu'il entrait dans la foule des citoyens du vide, pressés d'aller s'éteindre dans le monde froid de leurs occupations inutiles.
Ce matin là, il sut immédiatement qu'il n'irait plus jamais à ce bureau gris où sa vie s'enfermait déjà depuis trop longtemps.
Alors il fit demi-tour et s'enfuit. Sans un mot, sans un adieu, sans un regret.
Sa femme, il ne la quitta pas, elle était déjà partie depuis bien longtemps. Ils vivaient ensemble pour les apparences, pour la maison, les crédits, par habitude.
Elle avait sa vie qu'elle ne lui cachait pas. Et s'il devait se souvenir, c'est peu à peu que cette inépuisable distance s'installa entre eux. Jour après jour, ils avaient cessé de se regarder vraiment, de s'aimer ardemment. Lentement leurs existences quotidiennes avaient fini par ne former que deux solitudes complètement étrangères l'une à l'autre. Les solitudes parfois s'épousent, quand les leurs ne faisaient que repousser toujours plus loin leur immense et vaste désertitude.
Et comme deux déserts qui se faisaient face, ils n'eurent d'autre similitude que la parenté sablonneuse de leurs existences enfouies. Comme deux vis-à-vis condamnés par des lois silencieuses à demeurer ainsi l'un et l'autre toujours en opposition, semblables à deux miroirs qui ne reflétaient rien d'autre que le vide étale et immobile entre eux.
Les amis, des relations de travail, des voisinages que certaines heures décisives ont institués et destinés à plus d'intimité, à plus de confidences. Mais il sentait bien que ses amis aussi n'avaient jamais su recueillir toute la confidence, tout le secret de son existence en peine.
Il n'avait pas su communiquer, ou bien la communication, la vraie communication n'existait que par endroits, en certains points de ruptures et en des moments très rares, à moins qu'il ne se puisse jamais y avoir de vraie communication. A moins que tous les mots que nous portons en nous, par delà nous-mêmes ne soient condamnés, toujours, qu'à la perpétuelle errance, l'infinie divagation de nos vies continuellement à la dérive. Et comme des éternels Rimbaud, en bateaux ivres, nous sillonnons les mers noires de nos désespoirs et de notre mal entonnoir.
Ainsi, sa vie se détermina en cet instant bien précis, en cette seule minute décisive où son choix formula le désir alors encore indistinct et confus de prendre ce matin là, et seulement ce matin là, une autre route.
Publié par against à 12:07:47 dans A suivre | Commentaires (5) | Permaliens
Le soleil écrasait les corps lourds des hommes sous l'ombre épaisse des chênes. La lumière transpirait de toutes parts. Il était là, dans l'altitude brûlante des Pyrénées. Il avait fui le monde, ce monde auquel il disait désormais ne plus appartenir, qui avait été pourtant le sien, pour s'installer, se réfugier corrigeait-il, dans ce village de haute montagne. Il ne supportait plus ce monde qui n'avait pas « son monde ». Il disait, les animaux ont un monde, un monde sans doute moins vaste que l'ouvert des multiples horizons humains, mais ils ont un monde bien à eux, quand tant de gens n'ont pas de monde. Il répétait sans cesse, ces femmes et ces hommes partagent des valeurs, des idées, des habitudes communes, mais ces idées, ces habitudes n'ouvrent pas sur un monde. Ils sont dans la vie sans la vie, et la mort les surprendra sans vie.
Il avait tout quitté. Sa famille, ses amis, sa carrière. Il avait eu besoin de tout abandonner. Il le fallait. Il le faut toujours. Cette vie était insupportable, impossible. Il y avait trop de voisinages nauséabonds aimait-il à répéter. Les hommes s'entassent, se serrent et finissent par s'étouffer mutuellement. Avant, avant cette démographie insensée, il y avait encore des espaces où l'on pouvait s'échapper. Aujourd'hui, disait-il, il n'est pas un coin de terre qui n'a pas sa fréquentation. Et quelles fréquentations...
Des imbéciles affluent de toutes parts en quête d'aventure, parce qu'on leur a laissé entendre qu'ils pourraient ainsi sortir de leur médiocrité. Les médias à longueur de journée dressent leur avide frénésie d'esclavage. Alors, ils se ruent sur les plages, les alpages à la mode. Et l'on trouve toujours dans un de leurs journaux un de ces sinistres crétins qui se propose d'être leur guide. Ah ! Ils aiment ça les guides, les chefs, les grands hommes. Ils en veulent seulement aux petits chefs, aux subalternes, parce qu'ils touchent de trop près à leur misère, à leurs petites lâchetés quotidiennes. Les grands, fussent-ils de véritables voyous de la République déguisés en Président, ils s'empressent de les reconduire dans leurs mandats...
Il avait voulu fuir. Oui, il avait voulu quitter ce monde qui lui rappelait trop sa lâcheté continuelle. Parce qu'il ne se disait pas différent de ces vulgaires sots jaillis comme lui des écoles de la République. Les écoles ne servaient jamais qu'à fabriquer des machines utiles au système. Elles fabriquaient aussi des criminels, parce que les criminels servaient le système en lui donnant l'occasion d'affermir son contrôle, sa répression. Tout était toujours récupéré. La fameuse loi de Lavoisier, vous savez, rien ne se perd, tout se transforme...
Alors, il s'était exilé. Il disait que son exil était la distance nécessaire qu'il lui fallait placer désormais entre ce monde et sa propre survie. Il ne disait plus « vie ». Il était dans la survie. Au delà de sa propre existence, dans un danger permanent. Il n'avait pas essentiellement le goût du risque, seulement la propension à risquer sa vie autrement. Autrement que toutes ces naïves ou cyniques espérances dont ses semblables s'entichaient pour échapper au vide intérieur qui ne cessait jamais de les perdre. Ils avaient peur de se perdre, voilà, ajoutait-il, voilà leur drame, le drame de leur « modernité ». Ils vendraient la terre entière pour sauver leur effroyable insignifiance. S'il les fuyait, aujourd'hui, et aujourd'hui seulement, c'est que, hier encore, il aurait vendu lui aussi son prochain pour échapper à son destin.
Non, il n'avait pas changé, il sentait bien qu'il était toujours pareil, pareil à ces imbéciles. Il était devenu en quelque sorte, plus lucide, et cette aveuglante lucidité l'avait poussé à s'enfuir. Parce qu'il n'aurait pas su résister, lui aussi, à ce monde des « autres », ce monde sans monde, ce monde infect et dégoûtant. Il aurait lui aussi sombré dans l'égout sans fond de nos orgueils inconsolables, individualismes forcenés, habitués depuis trop longtemps à stagner, à croupir. Non, il n'était en rien différent, seulement et tellement pareil, semblable à en périr à ces pantins qui déambulaient dans les rues froides de l'indifférence. Il était tous ces imbéciles à la fois, parce qu'il avait eu chacun de leurs orgueils, chacune de leurs petitesses. Il n'était pas au dessus, en dessous d'eux, ce n'était pas une question de niveau. Sa vie s'organisait autour de nouveaux rapports, et ces rapports le détachaient d'un monde dont il devait maintenant se séparer, se désunir.
Publié par against à 10:45:12 dans A suivre | Commentaires (9) | Permaliens
Arabesques
Tu devrais écrire quelque chose de plus personnel. Elle posa le manuscrit sur la table et se réfugia au fond de la vague d'une pensée. Je demeurais au cœur de cette sentence. Quelque chose de plus personnel ? On pouvait donc écrire et ne pas compter, ne pas peser ? Non ce n'est pas ce qu'elle voulait dire exactement. Ce n'était pas exactement ça. Ton livre manque d'un monde, de la magie d'un monde.
Tu peux parler de n'importe quoi, si ce n'importe quoi n'a pas un centre, un monde bien à lui, alors tout s'écroule, l'échafaudage des mots s'affaisse. Architecte ou maçon des nouveaux langages tu bâtis des temples ou des cimetières. Tu oscilles entre palais et tombeaux.
J'ai repris lentement la lecture du manuscrit. Le néant des mots m'engloutit. J'étais vide, tout était tellement vide brusquement. Des mois entiers à semer ces pages de ce que je croyais être le meilleur de moi-même. La mauvaise herbe d'une écriture défrichée de toute vitalité, le buisson épars d'une steppe aride. J'abandonnais l'amoncellement de ces pages étrangères de tout ce qui fut moi, ce qui avait pu être moi, aurait pu être de moi. Non, ce cadavre gisant là dans son corps immobile ne pouvait être issu de ma tête, de mon ventre.
Elle me fixait et son regard noir me dévalait. Le torrent de ses yeux m'avalait. Le silence craquant des parquets, le silence froissé des tissus emplissait l'espace de leurs brûlantes sonorités.
Elle était assise dans le fond souple d'un canapé rouge.
Ses mains reposaient au long de son corps. Leurs doigts fins s'agitaient. J'essayais de déchiffrer les danses de ces doigts fascinants. Leurs arabesques formaient des mondes étranges auxquels j'aurais voulu appartenir, me blottir. Ses pensées jouaient dans le tremblement de ces mains rivières. Océans oscillants, immensités en mouvement.
Je guettais d'elle, chaque geste, chaque rictus à sa bouche. Je savourais la clameur du silence dans la blancheur terne du soir.
Elle s'enfermait dans la résistance du silence, au cercle sans voix d'une infinie distance. Et je succombais par tant d'horizon tenté. J'épiais les courbes de son corps, la respiration hésitante, haletante de sa poitrine. Je la dévorais comme l'eau et le feu se dévore. Le désir d'elle m'assombrissait. Elle était mon impossible. Attrait noir et démesuré. Je succombais et me laissais submerger en cet abîme où je m'abîmais. Abîme dévorant et fascinant, appel effrayant qui suicidait toute raison.
Sa bouche arrondissait des mots qui ne parvenaient pas à s'échapper, je rêvais d'y déposer la cendre de ma bouche éperdue de baisers. Désoeuvrement d'un cœur épuisé d'attente.
Quand je lis, j'ai besoin d'être emportée, prise au jeu de cette mer qui monte en moi, remontant des mondes d'en dessous, revenant des rivages restés en arrière.
Ses mots articulent, désarticulent le silence repoussé dans le lointain écho de la nuit. Les arabesques de ses mains peuplent l'espace de leurs marionnettes. Voilà que ça recommence, partout la danse de son corps fouille mon désir d'elle.
Elle parle, elle parle et je n'entends que la voix de mon désir. Mon corps n'écoute que la vibration de cette peau qui répond à mon obsession, machine désirante, incessante mécanique du corps aveuglé, impérieuse nécessité de fondre mon être en cette chair inconnue. Puissance et fascination de l'Inconnu.
Les éducations de toutes sortes ne peuvent rien contre ce feu, contre le désir d'un être. Les écoles, les églises, les temples, les mosquées, les synagogues, les prisons et les cagoules sont incapables de circonscrire ce désir, cet anéantissement. C'est libéré de tous les autres anéantissements que je m'anéantis en elle.
Il manque à ton livre un centre, un cœur. Les phrases s'avancent, se bousculent, mais leurs désordres, leurs agencements n'atteignent rien. Les images surgissent, mais elles ne rebondissent pas, elles tombent comme des feuilles abandonnées par les doigts des branches.
Publié par against à 21:55:37 dans A suivre | Commentaires (6) | Permaliens
Le jour sonne des nuits de tes pas
Mais de fenêtre en fenêtre
Ce n'est jamais que mon cœur qui bat
Sans jamais se soumettre
Mon coeur au rythme du tien
Mon esprit dans ta main
Je ne peux me soumettre
Je dois disparaître
Suite amoureuse,
Des attentes souffrantes,
Existence dévoreuse,
D'heures impatientes
Anonyme Souvenir - Against
Publié par against à 21:08:37 dans Ad lib - Poésie | Commentaires (3) | Permaliens
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