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Le site qui disparaît subitement à l'approche d'un supérieur hiérarchique

Un royaume qui périclite | 29 novembre 2009

     Une nouvelle journée débutait dans la petite cité moyenâgeuse de Vilamoi. Les boulangers déverrouillaient leur huis, les cordonniers installaient leur matériel, les marchands de fruits et légumes mettaient en place leur étal et s'humectaient les cordes vocales en prévision de leurs prochaines vociférations.
     Peu à peu, les rues vides faisaient place à une agitation bon enfant qui faisait plaisir à voir. Des enfants innocents galopaient dans les rues pavées de la cité, criant des phrases obscures que seuls leurs esprits de bambins étaient en mesure de comprendre. Des chevaux traînant de lourdes charrettes clopinaient de leurs sabots, des chiens errants poursuivaient des chats errants; se trouvaient également des canards errants, des poules et coqs errants, et bien sûr François, l'ermite errant.
     Celui-ci, n'étant lié à aucune famille, passait son existence à badauder dans le royaume de la cité de Vilamoi. Il avait atteint un âge respectable, surtout au vu des nombreux évènements dramatiques qui bouleversaient régulièrement la tranquillité de la ville. Il n'avait connu que le royaume de Vilamoi, mais, bien que ne pouvant donc établir aucune comparaison, il était à peu près certain qu'une telle débauche de malchance était anormale.
     - Hey, bonjour le François! cria Adalbert, l'apprenti du cordonnier. Belle journée, n'est-ce pas?
     - Mouais, grommela François à qui on ne la faisait plus. Pour le moment, mais vous savez comme moi qu'au moindre pépin toute notre cité risque de tomber en poussière... si au moins le Grand Maître prenait de bonnes décisions!
     Ah! Le Grand Maître... François, comme tous les Vilamiens, avait toujours vécu sous son autorité. Personne ne l'avait jamais vu, ni entendu le son de sa voix. C'était comme une entité mystérieuse qui donnait des ordres directement par la pensée. Des ouvriers se mettaient à construire une maison? C'était une idée du Grand Maître. Aucun permis de construire, aucun plan voté par une quelconque assemblée: tous avaient eu en même temps une envie irrépressible de saisir leurs truelles et d'agencer des parpaings, sans pouvoir expliquer par la suite qui leur en avait donné l'ordre. Tous les Vilamiens, sans exception, obéissaient au Grand Maître, même -et surtout- s'il avait des idées débiles. Pire encore: toute leur existence dépendait du Grand Maître, et ils étaient quasiment incapable de prendre des initiatives! Mais, bizarrement, si la plupart des actes ordonnés par le Grand Maître relevaient de l'aberration la plus totale, personne n'avait jamais réussi à s'opposer ouvertement à lui. Oh, on le contredisait, mais rien de plus; pas de révolution, d'émeute ou de simple manifestation, rien. On faisait avec. Et on restait optimiste... comme l'était Adalbert.
     - Mouais, dit justement celui-ci, c'est sûr. Mais, cela pourrait être pire!
     Au même moment, comme le veut la coutume lorsqu'on prononce ce genre de phrase, une violente explosion retentit à quelques rues de là. Adalbert et François chutèrent.
     - Nom de... dit celui-ci, qu'est-ce que c'était??
     - Notre réserve d'huile vient d'exploser! lui répondit un quidam affolé.
     - En plus, rétorqua un autre qui récupérait ses lunettes tombées à terre, elle se trouve à côté de l'entrepôt de munitions!
     - QUOI! hurla Adalbert. Mais, qui a eu l'idée stupide de construire une réserve d'huile potentiellement inflammable à côté d'un entrepôt de munitions??
     - C'est évident, dit François, c'est le Grand Maître, encore une f...
     Il ne termina pas sa phrase car aussitôt une seconde explosion retentit, dix fois plus forte que la précédente. Des balles de fusil et des boulets de canon jaillirent jusqu'à trente mètres d'altitude, les fenêtres des bâtiments consumés vomissaient des hectolitres de flammes pourpres. Le quartier nord de Vilamoi n'était plus qu'un gigantesque brasier d'où s'échappaient, tels des fantômes embrumés, des cris atténués d'horreur et de douleur.
     - Il faut appeler les pompiers! dit Adalbert.
     - Mais, rétorqua une femme à proximité, leur caserne est sûr l'île de Stamoi-Hossy, à plus de ving-cinq lieues!
     - Comment? Il n'avaient pas deux casernes, une dans le quartier ouest et l'autre au bout de la péninsule de Ouistamoi??
     - Si, bien sûr, mais, euh... le Grand Maître a ordonné de les démolir il y a six mois... il a mis des parcs publics à la place... c'est idiot, je sais, mais... le Grand Maître...
     - Je vous l'avais dit! dir François. Je vous l'avais d...
     François ne finit pas sa phrase. Ni aucune autre. Il s'écroula par terre, la bave aux lèvres.
     - FRANCOIS! hurla Adalbert, se précipitant sur le vieillard.
     Mais, aussitôt, il recula. Sur les bras décharnés de l'inanimé venaient d'apparaître de grosses cloques purulentes, plus noires que du goudron brûlé.
     - Oh non! C'est la peste noire! hurla Adalbert, suivi dans son horreur par quatre passants.
     Déjà, un peu plus loin, d'autres tombaient, victimes de la terrible maladie. Bizarrement, à Vilamoi, la moindre infection se répandait à une vitesse proche de celle de la lumière... d'ailleurs, TOUT se répandait anormalement vite; les incendies, les informations, même le courrier. C'est dire.
     - Il faut appeler un médecin! beugla Adalbert.
     - Mais il n'y en a plus qu'un pour tout le royaume! Et son cabinet est à côté de la caserne des pompiers...
     Le sol trembla.
     - C'est quoi, ça, encore!!!
     - Il paraît, hurla une jeune femme anonyme mais semblant incroyablement bien informée, que l'île de Stamoi-Hossy vient d'être engloutie par un raz-de-marée! C'est là...
     Des cloques apparurent sur son bras. Elle s'écroula.
     - C'est là où il y avait les pompiers et le médecin, non? compléta Adalbert.
     - Le médecin arrive! cria un quidam (dont on se demandait comment il était au courant). Il a eu le temps de quitter son cabinet... mais l'explosion a détruit la porte de la ville, il ne pourra pas entrer!
     - Comment! ragea un passant. Vilamoi est entourée par trois murailles de cinquante lieues de long, et il n'y a qu'une seule porte?! C'est affligeant!!
     - C'est encore une idée du Grand Maître... on n'y peut rien...
     Le ciel s'obscurcit. Les vents soufflèrent. Au loin, un cône nuageux descendit du dessous d'un cumulonimbus pour rejoindre la mer en un tube tournoyant digne de la fin du monde.
     - Un typhon! Il manquait plus que ça! brailla un passant.
     - Réfugions-nous dans les grottes, vite!
     - Il n'y en a plus! contredit Adalbert. Elles se sont écroulées l'année dernière... le Grand Maître n'avait jamais demandé de les consolider, et depuis, il n'a jamais donné l'ordre de les réparer... cette fois, c'est la fin! Que pourrait-il arriver d'autre??
     - ALERTE! cria un quidam, zigzaguant entre les poutres enflammés et les corps putréfiés.
     - Quoi encore??? osa à peine demander Adalbert.
     - LE ROYAUME VOISIN NOUS ATTAQUE!!!
     - Oh non! Et nos munitions qui ont fichu le camp!
     Une violente explosion détruisit alors la muraille sud de la ville, dévoilant ainsi un spectacle d'épouvante aux Vilamiens apeurés... là-bas, sur la mer, se découpaient les silhouettes grisâtres de dix-sept porte-avions lourdement armés! Bravant les nuages de l'incendie, un millier d'hélicoptères de guerre vrombissaient par-dessus Vilamoi meurtrie! Par la brèche du mur s'engouffraient dans les rues des centaines de chars d'assaut clinquants, tirant sur tout ce qui bougeait (encore) et détruisant les bâtiments comme des châteaux de cartes! Des G.I. armés jusqu'aux dents et beuglant des inepties monosyllabiques pénétraient par contingents entiers dans les ruelles de la ville, mitraillant et annihilant à la grenade tout ce qu'ils croisaient! Dans le ciel, venant des porte-avions, se découpaient les fumées rougeâtres d'un millier de missiles se rapprochant dangereusement...
     - C'est quoi, ça!!! hurla Adalbert décontenancé. Comment ont-ils pu avoir cette technologie?? Pourquoi, nous, n'avons-nous pas cet équipement!!!
     - Le Grand Maître ne nous l'a jamais demand...
     Le quidam anonyme ne finit pas sa phrase. Un missile le décomposa, lui, Adalbert et une trentaine de passants, en morceaux pas plus gros qu'une chiure de gomme.
     La cité de Vilamoi était à feu et à sang. C'en était fini du petit royaume.

     L'écran afficha GAME OVER. Le joueur, rageant, appuya sur echap et décida de se consacrer à une activité plus plaisante, à savoir aller chercher des vidéos de cul sur Internet.
     Décidément, les jeux de gestion, c'était pas son truc.

Publié par oldi à 14:42:09 dans 13 - Septième dimension | Commentaires (3) |

Les tribulations de monsieur Lepetit | 31 octobre 2009

     Monsieur Lepetit s'ennuie.

     Monsieur Lepetit vit dans une petite maison à la sortie de la ville. Il ne reçoit jamais de visite. La dernière fois qu'on avait sonné à sa porte, c'était en 1992. Un inspecteur des impôts. Il était reparti très vite.

     Monsieur Lepetit est seul, tout le temps. Et il aime ça. Il hait le monde et ceux qui le peuplent. Les hommes, les femmes, les hermaphrodites, les enfants, les vieux, les grands, les petits, les médiums, et ceux qui n'ont pas de dons de voyance. Affalé dans son fauteuil, avec pour seule compagnie un chat empaillé et ses soixante-douze années, il grogne. Il se parlerait bien à lui-même, mais il sait qu'il est un interlocuteur particulièrement peu palpitant. D'ailleurs, il n'aime pas parler.

     Il hait tout le monde. Dans le présent, dans le passé. Sauf, éventuellement, Gertrude. Feu Gertrude. Sa femme. Disons qu'il lui était arrivé d'apprécier sa compagnie, de son vivant. Quarante ans déjà... quarante ans qu'elle avait quitté ce monde.

     Quarante ans qu'il l'avait assassinée, en fait.

     Monsieur Lepetit se souvient... un petit village, dans le Sud... un accordéon rouillé, une fête sans importance, et puis elle. Gertrude. Elle vient de se faire briser le coeur. Monsieur Lepetit, pendant ce temps, cherche le gros rouge sur la table du banquet. Sa main frôle celle de la charmante dame. Un regard. Monsieur Lepetit, saoul, grogne. Gertrude, saoule également, sourit. c'est le coup de foudre.

     Une petite église, quelque temps plus tard. Monsieur Lepetit et Gertrude sont à nouveau sobres, mais ils ont un brin sympathisé. De toute manière, ce sont des exclus de la socité, autant qu'ils vivent ensemble. Le curé, le maire unissent leurs existences. Ils s'installent dans une petite maisonnette. Ancrés dans les clichés de l'époque, madame cuisine et fait le ménage, monsieur travaille.

     Puis, ce tragique jour, le 31 octobre 1969. Monsieur Lepetit rentre chez lui. Ses collègues et lui se sont enfilés quelques bouteilles. Monsieur Lepetit a bu, à présent, il veut manger. Il ouvre la porte de la salle à manger. Le repas n'est pas prêt. Dans un des antiques fauteuils du salon, Gertrude gît, dans la position du penseur de Rodin. Elle a un mal de tête atroce, dit-elle. Monsieur Lepetit, enivré et aviné, s'emballe. Il hurle. Il saisit un couteau, lève sa femme du fauteuil et la poignarde.

     Il observe le corps. Puis reprend ses esprits. Il va chercher son fusil dans la remise, tire dans la maison par trois fois, puis appelle la police.

     Par de faux sanglots particulièrement réalistes, il raconte aux policiers une histoire de cambriolage ayant mal tourné. Le malandrin aurait assassiné sa femme, qui l'avait surpris, et monsieur Lepetit, en état de légitime défense, avait saisi son fusil et tiré sur l'agresseur. Mais l'avait raté, malheureusement. Le vil voleur avait embarqué tous les bijoux de Gertrude. En fait, monsieur Lepetit les avait joués aux courses la veille. Les policiers du patelin, inexpérimentés, ne poussent pas les investigations plus loin.

     Ca tombait bien, il y avait une vague de cambriolages dans la région à cette époque-ci. On avait arrêté le coupable quelques temps plus tard. Un jeunot, pas plus de 25 ans. Il avait toujours reconnu les cambriolages mais nié le meurtre. On ne l'avait pas cru, et hop! guillotine! C'était le bon temps.

     Monsieur Lepetit ne regrette rien. Oh! il avait bien eu quelques remords et quelques embêtements suite à son acte criminel; il avait, par exemple, été obligé d'acheter un lave-vaisselle. Mais, ce n'était pas sa faute, il ne supportait pas qu'on le contrarie. D'ailleurs, il avait retenu la leçon: il n'avait jamais renouvelé l'expérience de la vie en couple. Trop de soucis, à vivre à deux.

     Monsieur Lepetit sourit. Il se remmémore la messe d'enterrement de sa dulcinée. Le curé local, qui avait vraiment une foi inébranlable comme on n'en trouve plus que chez les grassouillets à robe du Vatican, disait que le Seigneur punirait l'auteur de cet acte odieux. Monsieur Lepetit avait eu du mal à ne pas ricaner. Aujourd'hui, en 2009, aucune raison de se retenir. Monsieur Lepetit rigole. Une Justice divine! Ben voyons! Rien, aucune manifestation en 40 ans, et...

     On frappe à la porte.

     Monsieur Lepetit ouvre grand les yeux. Une visite, à cette heure-ci? Ici? C'est trop rare pour être loupé, ça... une nouvelle victime à traumatiser. Monsieur Lepetit se lève. Réglant son déambulateur sur sa vitesse maximale, il piétine en direction de l'entrée. La sonnette résonne à nouveau: le visiteur s'impatiente. Monsieur Lepetit, lentement, parcourt le long couloir brunâtre au papier peint humide et aux tapis rapiécés des soldes de 1974. La porte au bois rongé se dresse devant lui. Par la vitre encrassée, il distingue une silhouette. Il ouvre.

     Horreur épouvantable! Vision dantesque! Apparition aberrante!

     Monsieur Lepetit tente de hurler, mais il n'y parvient pas! Il ne croit pas ce qu'il voit! Ses yeux sont en piètre état, mais impossible de se tromper: c'est bien sa défunte Gertrude qui demeure là sur le palier! Il reconnaît ses yeux plissés, son nez de Citroën 2CV 1949, son teint blafard! Sa robe rapiécée sortie d'outre-tombe vole au vent comme une nuée de corbeaux; son traditionnel panier pour aller au marché, rempli d'une étrange manne, gît à ses pieds! Son chapeau en pointe du dimanche semble désigner monsieur Lepetit, l'assassin innocenté! La revenante, sans doute avide de vengeance, regarde son ex-mari et à présent veuf avec ce sourire typique de ceux qui vont vous emprunter de l'argent, et pas forcément avec votre accord... Monsieur Lepetit halète! Il ne peut plus rien faire, d'une seconde à l'autre, la défunte infâme lui sautera au cou et emmènera son âme fuligineuse dans les enfers flamboyants!

     Devant la vision d'épouvante, monsieur Lepetit ne subsiste guère. Car si ses yeux ont certes du mal à soutenir l'apparition infernale, son coeur, lui, a définitivement rendu les armes. Abandonnant tout espoir, il cesse ses activités, les ventricules se démantibulent, ses vaisseaux sanguins et sans perte jouent à l'aorte sauvage, le rythme décroît, les artères qui manquent de veine ne véhiculent plus rien. L'organe palpitant tire sa révérence. Monsieur Lepetit s'effondre sur le plancher.

     Les policiers et médecins grouillent autour de la maison. Il n'y a plus rien à faire. Sur la pelouse de monsieur Lepetit, entre un massif d'hortensias et des nains de jardin moussus affichant des sourires inconvenants, une fillette raconte, entre deux hoquets sanglotants:
     - Je... (snif) ...vous jure... j'étais juste chez lui, avec mon déguisement de sorcière... j'ai sonné, il a ouvert, et il... il... (pleurs)
     - Allons, allons, petite! rassure un représentant de l'ordre. Tu n'as rien à te reprocher, il était très vieux, ce monsieur! C'est la vie, on peut avoir ce genre de problèmes, à cet âge-là! Et il n'avait pas l'habitude des visites... allez, on se reprend, on oublie tout ça! Essaie de passer quand même un bon Halloween!

 

 

EDIT: pas de dessin pour cet article, pas le matos ni le temps... alors, pour rester dans l'ambiance Halloween, je mets une photo d'un de mes chats grignotant un potiron. L'a d'ailleurs failli s'étouffer avec, c't'andouille.

Publié par oldi à 16:22:01 dans 13 - Septième dimension | Commentaires (3) |

Ode au pigeon de la gare de Strasbourg | 20 septembre 2009

     Bonjour à tous! Texte tardif, dû à une rentrée très chargée, et à un appartement sans Internet, ce qui, évidemment, n'arrange pas les choses.

     Je préfère vous prévenir de suite, pas de nouvelle histoire en épisodes pour le moment: c'est très éprouvant à écrire! Voilà. Et donc, pour étrenner ce nouveau cycle d'articles, je vous propose ce texte, réminiscence d'une expérience personnelle vécue à la gare de Strasbourg...

     Il y a quelque mois, en effet, j'effectuai un stage dans cette cité. Mon lieu de travail se trouvant à proximité de la gare, et ne voulant pas perdre de temps dans un quelconque fast-food pour le repas de midi, je préférais la plupart du temps m'installer tranquillement sur un banc de l'édifice SNCF, sous l'immense verrière qui fait la fierté du bâtiment et la colère de bon nombre de riverains.

     Pour moi, c'était l'endroit idéal pour se poser. Une gare est un endroit sans cesse en mouvement, en activité... observer les gens peut sembler un loisir un brin puéril, mais je vous assure qu'en ce genre de lieu on peut parfois trouver le graal de l'observateur. Passons sur les classiques troupeaux de japonais photographiques, en ayant observé une demi-douzaine, et les habituels vigiles bleutés lorgnant les passants de haut, principalement ceux à la peau un peu trop foncée ou un peu trop jaune selon leurs critères personnels. Quelques rencontres éphémères furent pour le moins divertissantes: un sosie d'Alain Delon, un autre d'Elie Kakou (au moins, pour le deuxième, étais-je sûr et certain qu'il ne pouvait pas s'agir du vrai). Une bande de jeunes abrutis shootant dans d'innocentes valises sur leur passage. De sales gosses encombrant les escalators pendant que leurs mères parlaient chiffons. Une équipe de tournage de cinéma au grand complet qui encombra la gare une heure durant, deux filles aux vestes aux couleurs si criardes que, si elles passaient sur une vieille télévision, elles permettraient à son propriétaire de faire le réglage des couleurs, un vieux copain de classe qui, lui, avait une copine (pauvre con, va), un ivrogne qui hurlait à tout-va sur les passants, principalement ceux de sexe féminin, quelques mendiants à l'accent tchèque, sans oublier deux personnes vues le même jour à vingt minutes d'intervalle, qui avaient la particularité de se promener pieds nus. Soit des victimes d'un racket de fétichiste-de-chaussures-cleptomane, soit des descendants de hobbits, appliquant allègrement les codes vestimentaires de leurs aïeux, et peu importe qu'à la fin de la journée leurs pieds ressemblent à une plage bretonne après la rencontre d'un pétrolier et de ses copains récifs.

     Mais ce n'est pas la rencontre avec un être humain qui nous intéresse ici. L'évènement me concernant se déroula la veille de la mort de Michael Jackson, bien que les deux faits n'aient aucun rapport -sauf si, bien sûr, un spécialiste de l'effet papillon me trouve une explication valable; dans ce cas, je m'excuse auprès des fans de Bambi. Finissant un sandwich à la garniture d'autant plus insignifiante que je ne m'en souviens plus, je roulai en boule le papier aluminium ayant contenu le casse-croûte et le fourrai dans mon sac, en attendant de trouver la force qui me permettrait de me mouvoir jusqu'à la prochaine poubelle. Histoire de passer le temps, je cherchai également dans mon bagage le tome des Annales du Disque-monde entamé la veille.

     Quand, soudain, il vint.

     Voletant de-ci de-là, il se posa bruyamment à un mètre de moi. Un pigeon - Columba livia, pour les érudits. Grassouillet, les plumes en désordre, nul doute qu'il avait déjà vu passer un bon nombre de printemps. D'hivers, d'automnes et d'étés aussi, d'ailleurs. Il était hirsute, le plumage grisonnant et fort peu grisant, et partageait le regard de ses congénères, à savoir un oeil vide de toute lueur d'érudition derrière lequel on devine aisément un ou deux neurones qui pleurent dans leur coin parce qu'ils sont tout seuls. La patte gauche de l'animal était recouverte d'une substance indéfinissable; seul un biologiste attitré aurait pu dire si l'oiseau avait marché une heure durant dans les déjections de ses congénères, s'il avait débuté avec les moyens du bord la conception d'un déguisement de troll, ou si une blessure mal cicatrisée avait rendu le membre purulent. La dernière proposition était sans doute la bonne, car la bestiole boitait, et une canne n'aurait pas été superflue si seulement elle avait eu le matériel nécessaire pour la tenir, à savoir une main.

     Il était vraiment très laid.

     Le volatile me regarda, de son regard typique de celui qui a bu une gorgée de café de trop. M'ayant vu manger, nul doute qu'il était venu me quémander quelques miettes; hélas pour lui, mes casse-croûtes étaient d'ores et déjà en voie de digestion et j'ai l'habitude de manger proprement, si bien qu'aucune molécule de pain ne jonchai le sol aux environs de mon siège métallisé. D'un réflexe acquis durant ma prime jeunesse, et également durant la période de la grippe aviaire, je m'avisai de chasser le piaf inesthétique d'un coup de pied dans le vide. Mais je me ravisai. Après tout, que m'avait fait ce pigeon?

     Ayant eu la révélation de la journée, je me réinstallai dans mon siège et me penchai en direction de la bête, histoire de l'observer de plus près. Ce pigeon, finalement, était une victime. Car, qui aime les pigeons? Qui peut se lier d'affection pour pareille bête, à part les chasseurs mais pour des raisons bien à eux? Les oiseaux, en règle générale, sont beaux, non? Qui ne s'est jamais extasié devant un vol de mésanges au petit matin? Qui n'a pas tremblé en ayant la chance de voir un aigle de près? Qui peut rester insensible aux charmes d'un nid de cigognes en Alsace, à part les ramoneurs? Pas grand-monde. Des créatures qui volent, déjà, c'est magnifique -une merveille de conception que l'Homme a mis des millénaires à imiter. Les plumes des oiseaux, également, quelle beauté... ces becs, magnifiquement conçus... et le regard! Un regard d'oiseau, c'est quelque chose aussi. Un petit oeil de poussin, c'est mignon! Un oeil de moineau, également (du moins, la plupart du temps. J'ai personnellement connu un moineau au regard de psychopathe, et je puis vous assurer que ça vous marque à vie). Un oeil de faucon, c'est l'extase! Tant de puissance, et de grâce dans un simple globe coloré. Et le pigeon, lui? Il n'a rien de tout ça. Un pigeon, c'est moche. C'est bête. Ca roucoule comme un abruti, ça ne connait pas les règles d'hygiène les plus élémentaires et ça a un regard de cocaïnomane.

     Mais, ce n'est pas sa faute, après tout.

     Saviez-vous que les oiseaux étaient les descendants des dinosaures? Depuis qu'un darwinien convaincu a eu l'idée incongrue de comparer sa collection de fossiles avec les restes de poulet de midi, le fait est avéré. Présentez face à face à un quidam quelconque les photographies de serres d'un faucon pèlerin et de pattes de vélociraptor, et il sera bien en peine de vous dire laquelle a été tirée du dernier Jurassic Park. Ce pigeon, qui me regardait de son oeil de caméra de surveillance, peut-être était-il le descendant direct d'un tyrannosaure. Peut-être son lointain ancêtre passait-il son temps à bouffer ses semblables en leur brisant les os d'un simple mouvement de dents, achevant son repas par un cri bestial histoire de rappeler à toute la ménagerie préhistorique qui était le maître. Et voilà que le descendant de ce monstre était là, clopinant sur le macadam, à réclamer des miettes de pain. Lui, qui, des millions d'années plus tôt, m'aurait gobé comme une saucisse apéritif.

     La question est: à quel moment l'évolution a-t'elle merdé?

     Peut-être s'agissait-il là d'une fantaisie de Damoiselle Nature (oui, en passant, j'ai décidé de ne plus dire "Dame" Nature, car cet attribut sous-entend qu'elle est mariée. Or, on ne parle jamais de Sieur Nature, donc il n'existe pas. Ou alors, vu que sa dame se charge de tout, c'est rien qu'un gros feignant, et il ne mérite donc pas qu'on le cite). Les Dieux Grecs trouvaient souvent des raisons futiles pour infliger aux Hommes les pires tourments, peut-être la demoiselle créatrice était-elle dans le même cas. Sans doute, un jour, en état d'éthylisme avancé après avoir inventé la vigne et le gros rouge qui tache, Damoiselle Nature vit un troupeau de dinosaures batifolant gaiement dans les fougères en bouffant tout sur leur passage dans des effusions de sang. Et, avec force hoquètements et rots odorants, elle leur dit: "Bon, messieurs les dinosaures, vous avez peuplé ce monde des millions d'années durant, en déchiquetant vos semblables avec vos poignards de dents comme des sauvages. Eh bien, voyez-vous... c'est pas bien. Je le dis: dorénavant, vous serez minuscules, des plumes grasses remplaceront vos écailles, vous aurez un regard abruti et passerez votre vie à chier sur les monuments aux morts. Ainsi soit-il." Et alors que Damoiselle Nature, toujours un coup dans le nez, s'en allait gaiement étrenner l'ornithorynque, s'envolèrent dans le couchant les premiers pigeons de l'histoire de la Terre, allant accomplir leur mission ultime sans se douter que les premiers monuments aux morts ne seraient inaugurés que 65 millions d'années plus tard. Un fantastique gâchis.

     Oui, cette bestiole qui me lorgnait, là, menait une existence minable. Car, qu'est-ce qu'une vie de pigeon, après tout? Batifoler dans les effluves de gasoil. Manger toutes les saloperies possibles et imaginables traînant sur le trottoir. Roucouler en faisant un bruit qui fait honte à la gent ailée, repeindre les statues équestres d'une manière très personnelle, et se livrer à une activité que la morale réprouve, du moins en pleine rue. Et finir sa minable et pathétique existence dans l'estomac d'un félin de caniveau, dans les sculptures d'un Goodyear ou au pied d'une porte vitrée un peu trop propre. Ce pigeon, je le plaignais, et si je n'était pas maître dans l'art de contrôler mes émotions, nul doute que  j'aurais sauté sur cette pauvre bête et l'aurais embrassé fraternellement en essuyant une petite larme.

     La bête me jeta un dernier regard puis, s'avisant enfin qu'insister pour de la nourriture serait inutile, s'envola par une porte de la verrière. En traversant la rue, elle faillit s'encastrer dans le pare-brise d'une camionnette, et ne dut sa survie qu'aux excellents réflexes du conducteur.

     Qu'est-ce que c'est con, un pigeon, quand même.

Publié par oldi à 14:31:09 dans 13 - Septième dimension | Commentaires (6) |

La fin | 10 août 2009

RESUME DES EPISODES PRECEDENTS:

Oldi et Kaito... oh, et puis zut, lisez vous-même! A quoi ça sert que je vous serve un résumé uniquement pour le dernier chapitre???





     A peine Oldi avait-il posé les pieds sur la gaïere que celle-ci se mit à trembler. De manière presque imperceptible d'abord, plus fort ensuite, elle émettait un son crescendo ressemblant fort à celui d'une baleine bleue cyborg. Soudain, un bruit similaire à celui d'une explosion et produisant un souffle équivalent désagrégea brusquement le sommet de la stèle, annihilant la dodécapotence et rejetant violemment Oldi sur les atroces pavés de Trouperdu. Mais aucun des habitants du village ne lui sauta dessus... bien que c'était la seule chose à laquelle ils pensaient pas moins de sept secondes auparavant.

     Le sommet démoli de la pierre magique se mit à émettre sans discontinuer de petites étincelles blanches et rouges. Celles-ci jaillissaient du haut de la pierre, de plus en plus haut, et soudain les lumières anarchiques décidèrent de défier la gravité. Au lieu de retomber gracieusement au sol, les étoiles brillantes s'élevèrent dans les cieux, de plusieurs mètres en un instant, formant un canal scintillant d'une beauté indescriptible.

     Oldi et Kaito levèrent la tête. Depuis là-haut, depuis le château d'Hédépargne, deux pistes étincelantes similaires s'élevaient elles aussi vers le ciel rougeâtre qui surplombait lourdement la commune. Après une dizaine de secondes, les trois routes célestes finirent par se rejoindre une centaine de mètres au-dessus du sol. Aussitôt, à l'emplacement de leur intersection une grosse boule lumineuse se mit à grossir, à grossir, masquant par sa lumière l'aérolithe menaçant qui n'était déjà plus qu'à quelques kilomètres du sol.

     Et, brusquement, une colonne de lumière aveuglante jaillit de la sphère coruscante, pilier flamboyant qui alla frapper l'astéroïde de plein fouet. Une explosion assourdissante qui fit trembler tous les murs de Trouperdu résonna, tandis que la lumière émise par les divers phénomènes célestes avait atteint son paroxysme. Le son et lumière était digne du Big Bang ou, plus modestement, de la fête nationale (si tous les feux d'artifice du pays avaient été tirés du même endroit).

     Et, soudain, plus rien. Le ciel pourpre qui endeuillait de son ambiance inquiétante redevint gris comme auparavant. Aucun phénomène céleste n'était visible au-dessus de la cité. Absolument aucun.

     Les Trouperdois et leur chef Thymmilou restaient immobiles, ébahis. Oldi et Kaito fuirent.



EPILOGUE - Une semaine plus tard, chez Oldi...


 

     - Alors, dit Kaito en se servant un verre de coca, les nouvelles?
     - Tout va bien! articula Oldi en se laissant tomber dans un fauteuil. Je suis allé à l'observatoire et quelques autres lieux réputés pour leurs érudits en astronomie pour me renseigner: aucune météorite inquiétante n'a été repérée. La plus dangereuse n'a qu'une chance sur mille de heurter notre planète dans les 25000 prochaines années, c'est un risque négligeable. Je pense que je n'aurais pas à craindre de nouvel astéroïde de sitôt.
     - Me voilà rassuré, dit Kaito. J'avoue que ça m'aurait embêté d'avoir un tas de particules microscopiques comme ami. Cette malédiction était presque aussi destructrice qu'un contingent de Trouperdois en rut... tiens, au fait, qu'est-ce qu'ils deviennent, ceux-là? Pas vraiment qu'ils me manquent, mais on les a quittés un peu précipitamment...
     - Rien ne pourrait aller mieux! Aussi incroyable que ça puisse paraître, le village des fous furieux s'est civilisé. Evidemment, maintenant que des morceaux de roche spatiale sont disséminés partout dans la région, des chasseurs de météorite venus des quatre coins du monde se sont donnés rendez-vous là-bas. Bien sûr, au début, il y a eu quelques problèmes avec les autochtones; l'afflux de touristes était tel que certains parlaient même de monter une deuxième dodécapotence en plus de réparer la première... mais ils se sont vite aperçus que s'ils utilisaient les visiteurs comme clients plutôt que comme victimes, ce serait plus rentable! Ils ont quelque peu changé leurs lois locales concernant les touristes, nettoyé l'auberge du Poussin éviscéré, planté des fleurs sur le socle de la dodécapotence... certains Trouperdois voient encore ça d'un mauvais oeil, mais globalement, les choses vont bien.
     - Qui aurait cru que ce village de fous finirait par devenir un lieu fréquentable? Et sinon, Thymmilou, il devient quoi? Il m'avait l'air un peu... sonné quand on l'a quitté.
     - Hé bien, il l'est toujours... le choc l'a traumatisé, apparemment. Aux dernières nouvelles, il vit en reclus dans une yourte en Himalaya. Pris d'une violente crise morale, il a utilisé sa fortune pour renvoyer dans leurs pays respectifs tous les bâtiments qu'il avait fait déplacer, vendu sa villa et distribué les bénéfices à une association qui apprend aux enfants à gambader. Là aussi, finalement, tout va pour le m...

     Une sonnerie rententit aussitôt. La sonnerie correspondant au carillon de la porte de l'appartement d'Oldi, pour être précis. Les deux ébahis se regardèrent, n'attendant aucune visite. Oldi se leva, se rendit à la porte d'entrée de son studio et ouvrit l'huis.

     Là, sur le palier, se tenaient, ou plutôt se soutenaient, deux personnes hagardes. Vêtements en lambeaux, regard vague, barbe d'ermite, ils avaient l'air aussi frais que Pompéï et tremblotaient tellement qu'ils auraient été incapables de discerner un marteau-piqueur en marche d'un à l'arrêt. Ils portaient des vêtements qui donnaient l'impression d'avoir traversé cinq corps de CRS, de couleur bleu ecchymose, incluant un couvre-chef dont la nature exacte n'était plus identifiable. Un léger filet de bave coulait de la lèvre inférieure du plus grand d'entre eux, tombant d'ailleurs sur le visage du plus petit qui n'avait guère l'air de s'en émouvoir, sans doute trop occupé à modérer son asthme. Chose étrange, le baveur tenait à la main une liste sur laquelle Oldi put, malgré les innombrables pâtés, déchiffrer fugitivement "Alyneha-sur-Pahragraf", "chapelle Hyéfou", "Bretagne" et "Trouperdu".

     - B... b... bégaya un zombie.
     - ...bonjour? hasarda Oldi.
     - Bonjour, confirma la chose. N... nous sommes les agents Marcel, Decheval et Bambois, Jean. Nous vous suivons depuis un petit moment déjà, nous avons quelques questions à vous poser concernant un vol d'engin appartenant au corps policier...

FIN

 

 

 

     Pfouuuuuuuuuuuuh!!! Pour tout dire, ça me fait tout bizarre d'écrire ce mot... il faut dire que cette histoire est la plus longue que j'aie jamais créé! Je sais que l'attente pour certains chapitres a été difficile, mais j'espère que vous avez pris du plaisir à suivre cette saga!

     Je vous retrouve donc très bientôt pour d'autres textes stupides made in Oldi Land! Bonnes vacances à tous!

Publié par oldi à 23:26:45 dans 12 - Le livre Hédépargne | Commentaires (15) |

Ultimes péripéties (seconde partie) | 29 juillet 2009

NOTE URGENTISSIME ET EXTREMIMPORTANTE:

Je me suis montré particulièrement bavard pour cet article... à tel point que j'ai dépassé la limite de caractères des articles de blogg.org! (je savais même pas qu'il y en avait une...) Donc, j'ai découpé le texte en deux. La moitié qui suit ce paragraphe est la seconde, la première partie, c'est l'article encore en-dessous. Capito?

 

 


 

     Une masse sombre venait de surgir du couloir de sortie du souterrain... une ombre immense se dessinait sur le mur d'en face, et malheureusement, Oldi et Kaito découvrirent bien vite qu'il ne s'agissait aucunement d'un effet d'optique. Ils murmurèrent un juron (ce qui arrive très souvent, quand on marche dans une grotte).

     Un homme. Colossal. De la taille et l'odeur d'un camion poubelle et d'une largeur d'épaules égale à sa hauteur, il venait de pénétrer la salle souterraine. D'une laideur à affoler un compteur Geiger, le personnage n'était qu'un golem qu'on avait tenté de vaguement civiliser en lui faisant don de descentes de lit pour qu'il s'en fabrique des vêtements. Le résultat tenait de l'attentat à l'esthétisme; sa chemise à carreaux lui allait autant que des moufles à un hippocampe, et ses chaussures devaient probablement faire quatre pointures de plus que les plus grandes autorisées par la convention de Genève. Son visage boursouflé avait tout du clafoutis périmé, une démoniaque lueur brillait intensément dans ses yeux -un véritable phare à paupières- et ses cheveux visiblement coiffés avec une branche de sapin semblaient fuir dans tous les sens la tête hideuse à laquelle ils étaient, hélas pour eux, fixés.

     Voyant les deux vulnérables qu'elle avait face à lui, l'apparition retroussa les lèvres et dévoila un bataillon de poussins qui devait constituer sa dentition. Manifestement, la chose souriait, et ce n'était pas forcément un point positif.

     - Pien le ponchour, mechieurs, sussura le colosse.

     L'anthropopithèque baveux répondant au nom de Taba(9) avait une voix qui évoquait une porte de crypte. Une voix grave et monotone, que même son accent ridicule ne parvenait pas à rendre plus pimpante. En fait, la phrase somme toute polie qu'il venait de prononcer ne s'accordait pas du tout, ni à son physique ni à son timbre vocal; un grognement rauque suivi d'un cri dément avec postillons en prime aurait été plus convenable. A moins que cela ait été un effet de style pour accentuer le côté inquiétant du personnage. Si c'était le cas, la manoeuvre avait parfaitement réussi.

     - Monchieur Thymmilou avait prévenu que fous tenteriez te pacher par ichi, poursuivit le truc. Che chuis charché t'empêcher chela: che chuis Alpert Tapa, gartien tu pachache. Ch'est pourquoi che fous prierai te faire temi-tour au plus vite, chinon ch'est moi qui fous ramènerai au château... et malgré mes muchcles, che ferai plujieurs foyaches, chi fous foyez che que che feux tire.

     Oldi et Kaito restèrent cois, n'osant pas dire le moindre mot face au colosse. Ils avaient le choix entre déclarer faire demi-tour, ce qui ne les arrangeait guère, ou signaler leur volonté de continuer, ce qui était également peu adéquat car ce sont des personnes sérieuses, qui ont un emploi du temps chronométré, et ils n'avaient pas spécialement prévu de mourir ce jour-ci. L'Hercule, impatient, décida pour eux.

     - Pon, déclara-t'il sur un ton à faire reculer un grizzly, che chuppoje que fous afez técité te pacher, chinon fous auriez fait temi-tour... on fa tire que oui. Cha tompe pien, depuis que le fieux Adalpert a mené ches vaches à l'apatoir, che n'avais plus grand-choje chur quoi pacher mes nerfs.

     Avant qu'Oldi et Kaito aient compris le rapport entre le fait de ne plus pouvoir se défouler et la disparition subite de vaches, Taba, gardien du passage(10), saisit un tonneau -plein- gisant dans un coin de la pièce, l'arracha de son cercueil de moisissure et le jeta comme un chef d'entreprise l'aurait fait du CV d'un ex-taulard. Leur espérance de vie étant tombée à approximativement deux secondes, Oldi et Kaito bondirent chacun de leur côté pour éviter le projectile viticole. L'objet atterrit lourdement sur les rochers; les antiques planches n'ayant évidemment pas supporté le choc, il explosa en projetant en tous sens un liquide pourpre et poisseux qui devait être, deux ou trois siècles auparavant, un excellent vin. A présent séparés par un lac rougeâtre, Oldi et Kaito, chacun réfugiés derrière une stalagmite, regardèrent apeurés le colosse qui ricanait à l'autre bout de la pièce. Il n'y avait eu, malheureusement, aucun trucage. Taba ricanait. Un rictus effrayant déchirait son visage, sa face velue semblait exprimer toute la rage du monde; il aurait facilement servi de modèle à un tableau de Goya. Il semblait évident, premièrement que le dit Taba était habitué à ce genre d'exploit, deuxièmement que cela faisait un petit moment qu'il ne l'avait pas réédité. Il y avait des muscles qui avaient un besoin urgent de se défouler, et on venait de leur en offrir l'opportunité. Le Taba, même passif, est un énorme danger pour la santé.

     Taba poussa un hurlement -la première chose que l'on s'attendait à entendre sortant de sa bouche, en fait- et courut d'un pas à faire dérailler un train. Sa première cible: Oldi. Il fonça en direction de la stalagmite derrière laquelle la victime s'était dissimulée, et, lançant son poing tel un obus à ongles, frappa. Si Oldi n'avait pas eu le réflexe, boosté par l'adrénaline, de sauter latéralement, il se serait retrouvé enfoui sous des tonnes de caillasses, puisque le golem velu, contre toute probabilité, avait gagné le combat contre la matière inerte.

     Oldi atterrit dans la mare de vin qui tapissait le sol d'une partie de la grotte. Kaito l'aida à se relever -il avait quitté sa cachette étant donné que Taba venait de lui prouver qu'elle n'était pas vraiment sûre- mais ils ne purent pas rester ainsi bien longtemps, puisque le colosse revint à la charge! Se secouant la main droite, puisqu'il éprouvait une légère douleur suite à son coup (là où tout humain normal aurait supplié l'amputation), il décida de laisser reposer son membre et d'utiliser sa main gauche en intérim... il saisit un morceau de la stalagmite qu'il venait de briser ("morceau" qui avait en passant les dimensions d'un tabouret), et le jeta hargneusement en direction du duo!

     Oldi et Kaito eurent à peine le temps de s'extraire de la flaque avant que la caillasse n'y coule, aspergeant une bonne moitié de la grotte de son contenu poisseux. Oldi vit soudain, à côté de lui, une vieille bouteille de vin local dont l'étiquette avait été rendue illisible par les siècles. Oubliant tout savoir-vivre, il la saisit promptement et la jeta en plein dans la face du colosse! Mais, horreur! Le projectile semblait avoir eu autant d'effet que des chatouilles sur un calamar. Pire, Taba souriait, et le vin lui dégoulinant sur la face associé à son rictus abominable donnait un résultat tellement effrayant qu'il aurait aisément pu être embauché par le subconscient pour servir dans les cauchemars.

     Et pire encore, les vapeurs alcoolisées du vin mathusalémique, loin d'étourdir le colosse, augmentèrent encore sa fureur en même temps que son tonus musculaire! Et il prouva l'instant d'après qu'il était aussi rapide que puissant. Imitant tel les gorilles les gestes de ses adversaires, il mitrailla en direction des deux apeurés, en utilisant en guise de munitions des bouteilles exposées dans une armoire derrière lui. A une cadence efficace de 2 bouteilles à la seconde, Oldi et Kaito n'eurent d'autre choix que de fuir tandis que des bouteilles explosaient derrière eux, histoire de leur rappeler de ne pas ralentir.

     Oldi et Kaito, réfugiés provisoirement derrière un tonneau, décidèrent de riposter fort. Ce n'était pas le moment d'être timorés! Une idée désespérée leur vint: leur abri allait forcément être détruit, autant qu'il serve à quelque chose. Les cales de bois situées sous la boîte à vin semblaient complètement pourries... pas à hésiter. Chacun, de leur côté, ils frappèrent dedans. Aussitôt désagrégées, le tonneau quitta son socle (détruisant au passage 486 ans de toiles d'araignées) et se mit à rouler en direction de la bête! Taba hurla...

     Hélas, tout Trouperdois le savait, il en fallait plus pour venir à bout de Taba. L'armoire à glace prit la position typique du lutteur sumo, prêt à accueillir le rouleau compresseur comme il se devait. Le tonneau prit de la vitesse... et stoppa brusquement. Une centaine de kilos, dont trois de graisse et le reste de muscle, venait de le stopper. Pis encore: la montagne souleva l'énorme masse comme elle l'avait fait du premier tonneau et, tout comme son compatriote au début du combat, le balança en direction de ses victimes. A nouveau, il explosa, tapissant la partie (relativement) sèche de la cave de centaines de litres de liquide périmé. Partout à présent gisaient bouts de bois et armatures de métal torturées, dans des flaques pourpres et poisseuses; la cave ressemblait à un champ de bataille sanglant. La seule chose qui y manquait était un ou deux cadavres, et Taba comptait bien arranger cet oubli.

     Oldi et Kaito, miraculeusement indemnes, mais vulnérables et apeurés, regardèrent ébahis le colosse invincible. Celui-ci, dans une position de mort-vivant, teint blafard et bras pendants, haletait. Les cheveux empreints de transpiration lui collant au visage, il dégagea un oeil du revers de la main et lorgna ses cibles mouvantes d'un regard torve. Le suspense était à son comble. Le colosse, subjugué par l'ingéniosité de ses ennemis, désirait-il abandonner le combat? Non, impossible, cette supposition ferait mourir de rire tout Trouperdois de base. On le savait dans la bourgade, il lui en faut plus pour qu'il se barre, Taba. Ca allait fumer.

     Taba était très, très énervé. Et le mot était -contrairement à lui- faible. Depuis qu'il avait étranglé à mains nues son premier veau à l'âge de quatre mois et pris goût à la violence gratuite, aucun être vivant qui s'était opposé à lui n'avait survécu plus de trois minutes quatre secondes... et ces deux salopiauds de touristes avaient pulvérisé son record de dix-sept secondes. Ils lui avaient fait un affront, et un affront, ça se lave... dans un bain... un bain de sang, en ce qui le concernait. Ils allaient payer.

     De rage, Taba se mit à grogner tel un animal hystéricoenragé, faisant craquer les os de ses doigts, non pas que ceux-ci soient engourdis mais afin de profiter au maximum du bruit que feront ceux de ses victimes en se brisant... Il se frappa la poitrine tel un gorille colérique, poussa un hurlement bestial... et une énorme stalactite située juste-au dessus de lui, affaiblie par les derniers évènements, chut. Elle se brisa pile sur la tête du Taba hystérique. Celui-ci se calma aussitôt. Ses yeux effectuèrent des rotations peu habituelles, il prononça quelques mots, ou du moins tenta dans la mesure où ses lèvres s'étaient amollies, puis finit par clore ses paupières en grommelant, un filet de bave lui humectant la poitrine.

     Dans un magnifique ralenti à cinq images / seconde, le colosse tomba, inanimé, sur le sol poisseux de la cave dévastée.

     Le silence était à présent total dans la grotte, à peine troublé par quelques clapotis insignifiants. La chose était vaincue... même si le combat n'était probablement pas la dernière difficulté de l'aventure, une fanfare aurait été idéale à ce moment. Le duo s'approcha prudemment du corps inerte du psychopathe, afin de s'assurer que tout danger était bien écarté.

     S'il n'y avait plus de danger du côté de Taba, il y en avait par contre au fond du couloir... à peine Oldi et Kaito avaient-ils eu le temps de souffler qu'à nouveau les ennuis se profilaient. Un bruit similaire à quatre personnes ayant des sabots aux pieds et trimbalant chacune deux ou trois outils de jardinage tranchants provenait du fond du corridor. Des lumières issues de flammes paysannes éclairaient peu à peu le couloir de sortie, et les héros eurent juste le temps de se dissimuler derrière une armoire à bouteilles avant qu'une bande de Trouperdois armés d'un bataclan assassinatoire fasse irruption sur le champ de ruines.

     - Impochiple! dit l'un d'eux, qui semblait avoir une casserole amputée de son manche en guise de casque (et c'était le cas). Ils ont eu Tapa! Ils l'ont... tué!
     - Cheche te tire tes pêtijes, echpèche d'apruti! lui répondit un autre Trouperdois, qui n'était autre que le patron du Poussin éviscéré. Il en faut pluch que cha pour fenir à pout de Tapa, il est cheulement achomé. Ch'est quand même lui qui a churvécu te cha chute tu toit te l'égliche l'an ternier, che fameux chour où il était pourré! Il finira par che réfeiller... cha peut prentre tu temps, par contre! La ternière fois, il est rechté groggy teux ponnes heures. N'empêche, che Oldi et chon copain, ils ont fait fort. Tomache qu'ils choient te loin, ils cheraient tignes t'être Troupertois.
     - Au fait, où chont-ils, ches teux comiques-là? répliqua un troisième batracien.

     Un silence gêné et quasi palpable répondit à cette question. Le mutisme était tel que le moindre bruit aurait sonné comme un coussin péteur dans une cathédrale.

     - Le pachache checret tu par! hurla le gérant du dit "par". On est là à che lamenter et pentant che temps, le pachache est ouvert! Retournons-y fite, et tépêchez-fous, pante te molluchques! Chi on les a dépachés en chemin chans ch'en rentre compte et qu'ils en ont profité pour filer, cha fa être notre fête!
     - Et Tapa?
     - Laichons-le ichi, il ne richque plus rien. Et puis che rappelle qu'il est touchours très contrarié quand il refient à lui après afoir été achomé, et qu'il frappe tout che qui est à cha portée. Chi quelqu'un feut attendre qu'il che réfeille, qu'il le tije!

     Un silence général compatissant répondit à l'affirmation, puis les gardes Trouperdois repartirent en direction du bar en brinquebalant leur attirail. La bande éloignée, Oldi et Kaito sortirent de leur cachette.

     - Ca sent mauvais, dit Oldi, bien que les Trouperdois aient quitté la salle. Ces gaillards surveillent la sortie, et ils vont sûrement avertir Thymmilou...
     - Pas de problème! dit Kaito, motivé par sa victoire. On s'en occupe! On les rejoint, on les kungfuise, on les massacre, on les armageddonise, comme l'autre, là, par terre, on...
     - Il s'est assommé tout seul! signala Oldi. Et si tu crois que ses copains...

     Oldi, soudainement, se tut. Il cligna plusieurs fois des yeux, tout en faisant une moue contrariée. Il avait exactement la même attitude qu'un enquêteur ayant remarqué un détail étrange susceptible de le mener à la clé l'énigme. Et cela pour une bonne raison: il avait, effectivement, remarqué un détail étrange.

     - Réfléchis un instant... finit-il par dire à Kaito. Tu te souviens de la largeur du passage reliant cette grotte à l'auberge? Tu penses vraiment que ce gars aurait pu passer par là?

     Kaito reluqua la colline, ou plutôt l'homme, reposant dans une flaque viticole et qui avait tenté de les massacrer quelques minutes auparavant.

     - Non, répondit-il catégoriquement après une demi seconde de réflexion. Il n'aurait même pas pu entrer dans l'auberge en la laissant intacte, il aurait fallu démolir au moins trois murs porteurs.
     - Exactement! C'est que ce souterrain a au moins une autre sortie. Et, si ça se trouve, Thymmilou avait une telle confiance en ce colosse que ce passage alternatif n'est pas, ou peu surveillé. D'autant plus que nous ne sommes pas censés connaître l'existence de ce passage...
     - Ca se tient, dit Kaito. Mais comment on va faire pour trouver cette autre sortie?

     Oldi le regarda en haussant un sourcil. Attitude typique de celui qui compte faire comprendre à un ami que celui-ci vient de dire une énorme banalité.

     - D'accord, d'accord, acquiesça Kaito, ce sera le seul tunnel de trois mètres de diamètre.

     Oldi hocha la tête en signe de compréhension. Sur ce, les acolytes partirent à la recherche de la sortie...

     Pendant ce temps, dans le château du mage Hédépargne, une grande agitation régnait, et elle était loin d'abdiquer. Cela faisait déjà un petit moment que la populace du village fouillait la forteresse à la recherche des deux touristes ennemis, et pour l'instant, les gueux faisaient chou blanc. Augustin Thymmilou, au centre de la pelouse qui était autrefois une place pavée, tapotait frénétiquement du pied. Ce geste avait pour but de calmer ses nerfs, mais pour être honnête, il aurait été plus efficace de le laisser étrangler quelques chatons. Et son moral n'allait pas s'améliorer, étant donné que le maire de Trouperdu Ernest Sessendre vint soudain vers lui:

     - Monchieur Thymmilou! Monchieur Thymmilou! cria l'édile.
     - Monsieur Thymmilou, répondit celui-ci sur un ton répugnant de dédain. Qu'est-ce qu'il y a?
     - Ch'ai... hésita un instant le maire... puis, il se reprit. Ch'ai rechu un appel des autres, au fillache. Olti et Kaito chont... pachés par les tunnels. Et ils ont eu Tapa. Ils chont à leur recherche, mais...

     Thymmilou, enragé, explosa.

     - ABRUTI! dit-il en poussant Ernest Sessendre dans l'herbe. Vous êtes tous des INCAPABLES! Qu'est-ce que j'ai donc fait au ciel?! Je m'en doutais! Dégagez-moi l'entrée de ce souterrain et plus vite que ça!
     - On fait che qu'on peut, monchieur, répondit un Trouperdois qui avait ouï Thymmilou (en même temps, il aurait fallu se trouver au moins à Naples pour ne pas l'entendre). Mais ches pierres chont fraiment très, très lourtes et...
     - Je m'en contrefiche! répondit le chef de chantier. Répartissez-vous les tâches! Une moitié reste ici et essaie de rouvrir le souterrain, une autre me suit: nous redescendons au village! S'ils sont encore dans le tunnel, il faut absolument tenter de les pêcher à la sortie! EXECUTION! Et quand je dis "exécution"...

     En disant cela, Thymmilou caressait pensivement une faux laissée là par un des villageois. Ses ordres étaient on ne peut plus clairs. Aussitôt, la répartitions des Trouperdois en deux groupes commença.

     Au même moment, un Trouperdois se trouvant sur un balcon du donjon remarqua un vieux grimoire placé dans une encoche d'une vieille stèle qui, chose étrange, semblait émettre une légère vibration. Il se dit qu'il pourrait tirer un bon prix de ce livre ancien, si seulement il arrivait à le soustraire de son socle dans lequel il était visiblement bloqué. Avec un peu de chance, le retirer de cet endroit ne lui prendrait pas beaucoup de temps. Et cela n'aurait, à première vue, aucune conséquence grave...

     Oldi et Kaito, pendant ce temps, parcouraient en sens inverse et de manière méthodique la seconde moitié du souterrain. Il fallait qu'ils soient prudents: les Trouperdois de l'auberge pouvaient resurgir à n'importe quel moment... il fallait absolument trouver une autre sortie. Il y en avait forcément une.

     Soudain, ils la virent. Dans leur course effrénée de la veille, ils étaient passés à côté sans s'en rendre compte: une ouverture, dans la paroi, aussi large qu'un pilier de pont et fortifiée à la hâte avec des bouts de bois grossièrement taillés. Ces poutres semblaient taillées à la main, et vu l'homme pour qui ce souterrain avait été aménagé, le contraire aurait été étonnant. Oldi et Kaito se regardèrent, histoire de vérifier que cette ouverture providentielle n'était pas une hallucination due aux vapeurs de vin de tantôt, puis, s'étant aperçus que ce couloir était aussi réel que leurs ongles de pieds, s'engouffrèrent dans le passage.

     Après une centaine de mètres de couloir tordus probablement dessinés par un architecte éthylique, les acolytes parvinrent devant une porte colossale. Immense, renforcée par des barres en fer et dotée d'une serrure comme une pelle à tarte, elle semblait infranchissable. Et, malheureument, elle l'était. C'est bien simple, si la Bastille avait été protégée par une porte de ce genre, la France serait actuellement sous les ordres d'un nommé Louis XXIV. Oldi caressa pendant un instant le doux espoir que la porte ne soit pas verrouillée... peine perdue.

     - Bon, dit Kaito en caressant le bois, espérant qu'un mécanisme secret y soit dissimulé. Je crois que c'est loupé. On fait quoi, à présent? On retourne dans le dépotoir Trouperdois nommé "auberge" pour s'y faire dépecer?
     - Il y a forcément un moyen d'ouvrir, dit Oldi. Une porte qui ne s'ouvre jamais, c'est idiot! Autant faire un mur. A moins que...

Oldi examina la serrure de plus près. Il y avait une ouverture. Et qui dit ouverture dans une serrure dit...

     - Clé! hurla Oldi, faisant fi de toute prudence. Il nous faut la clé!
     - Bravo, inspecteur Oldi, dit ironiquement Kaito en esquissant un applaudissement mou. Et on la trouve où, cette clé?
     - Réfléchis, dit Oldi. Pour qui semble avoir été conçu ce passage?

     Kaito se tut. Il connaissait la réponse, mais la dire l'aurait tellement déprimé qu'il préférait réfléchir à son acte. Malheureusement, pour une bonne compréhension réciproque avec son ami, parler était indispensable.

     - Non, finit-il par lâcher, un sanglot dans la voix. Ne me dis pas qu'il faut aller la chercher sur le corps endormi du gros machin...
     - Une autre idée? demanda Oldi. Non, s'autorépondit-il. Allez, viens, il faut faire vite!

     Tous deux partirent à toute vitesse, faisant à l'envers tous les corridors qu'ils avaient emprunté(11), jusqu'à la dépouille non mortelle de Taba le colosse. Celui-ci était toujours inerte. Pour preuve: il ronflait. Couché sur le ventre, allongé dans le vin, sa respiration bruyante créait à chaque expiration une dizaine de petites bulles rougeâtres. Le spectacle aurait presque été drôle si la chose n'avait pas eu tendance à devenir psychopathe une fois sortie des bras de Morphée. Sur la poche de sa fesse droite, se découpait sous le tissu effiloché une forme irrégulière. Celle d'une énorme clé de métal.

     - Je ne touche PAS à ça, dit Kaito avant qu'Oldi ait pu lui poser la moindre question. C'est antihygiénique!
     - J'ai une idée! s'exclama Oldi. On fait ça à pierre-feuille-cis...
     - NON, coupa Kaito. Pile ou face. Définitivement, pile ou face.

     Kaito sortit une pièce d'un euro de sa poche (pièce qu'Oldi examina, étant très soupçonneux), puis la posa sur son pouce, son index prêt à expulser la petite monnaie. Kaito choisit pile, et Oldi, pour ne pas perdre la face, la choisit. Kaito fit s'envoler la pièce... puis la rata au moment de la récupération. La monnaie s'enfonça dans le vin poisseux avec un triste "bloub".

     - D'accord, d'accord! trancha Oldi, sachant pertinemment qu'ils ne disposaient pas de beaucoup de temps et que retrouver la pièce dans cette mare visqueuse demanderait au moins une décade, j'y vais! Mais si on s'en sort, tu me le revaudras, c'est moi qui te le dis. Et ça te coûtera plus qu'un simple euro...

     Kaito, courageusement, alla encourager son ami d'une quinzaine de mètres plus loin. Oldi s'approcha prudemment de la montagne ronflante, marchant sur la pointe des pieds dans la flaque de vin entourant le colosse. Il se trouvait à présent au niveau des troncs d'arbres couverts de tissu qu'on serait vaguement tenté d'appeler "jambes". Là, tout près, la clé lui tendait ses dents. Oldi, surmontant sa peur et son dégoût, tendit le bras avec la lenteur d'un aï et fourra sa main dans la poche postérieure du machin affalé. Tentant de ne pas penser à ce qui se dissimulait sous ces quelques millimètres de tissu fragile, il palpa de plus en plus profond... soudain, un objet froid: la clé.

     Cherchant à tâtons une bonne prise sur la chose métallique, Oldi parvint à l'agripper de manière (à peu près) stable. Il restait à récupérer cette fameuse clé sans que Goliath ci-gîsant ne se réveille. La tension dans l'air était palpable, on aurait pu s'y cogner... avec pour seul fond sonore les ronflements du géant et les battements de son propre coeur, Oldi, millimètre par millimètre, retira avec une délicatesse de xylophoniste l'objet tant convointé. Plus que quelques centimètres... un centimètre... plus rien.

     Victoire! La clé était à l'air libre! Oldi brandit son trophée en direction de Kaito avec un sourire de vendeur Darty, mais assez curieusement, son compagnon semblait ne pas partager son allégresse. Pour tout dire, Kaito avait les yeux aussi écarquillés que ceux d'une chouette cocaïnomane, et regardait en direction d'Oldi en tremblotant.

     Oldi comprit bien vite pourquoi. Il ne percevait que les battements de son propre coeur... et plus du tout les ronflements de Tapa. Pour la simple et bonne raison que celui-ci était réveillé. A moitié dans les pommes (et le raisin), il se réveillait néanmoins; il tourné sa tête et regardait Oldi d'un regard de tigre du Bengale. Il émit un grognement.

     Puis, sans prévenir, il tendit le bras et tenta d'attraper Oldi! Celui-ci, par miracle, parvint à éviter le membre-piège en effectuant un saut de côté. Taba était, contre toute probabilité, en bonne santé, et, en accord avec toute probabilité, très en colère. Il tenta péniblement de se relever, mais dans cette pièce transformée en piscine pour ivrogne, cela lui était pour le moins difficile... profitant de ce répit inespéré, Kaito et Oldi foncèrent dans les couloirs! Pas de temps à perdre! Ils avaient vu Taba à l'oeuvre: les choses sur cette Terre capable de le stopper devaient se compter sur une main d'une de ses victimes. Il ne fallait pas traîner.

     - GROAAAAAAAAAAAAAAAR!!! hurla Taba en furie.

     Il était indispensable à leur survie qu'Oldi et Kaito arrivent à la porte avant le géant. S'il les ratrappait avant... ils préféraient ne même pas y penser. Mais un autre problème attendait les compères: alors que, haletants avec leur précieux chargement, ils venaient de rejoindre l'intersection où s'ouvrait le couloir menant à la fameuse porte verrouillée...

     - LES FOILA! hurla le patron du Poussin éviscéré, accompagné de ses sbires à épées multi. Che fous afais pien tit qu'ils étaient encore tetans!
     - Regartez, ils ont la clé! cria un autre Trouperdois.

     Oldi et Kaito, paniqués, accélérèrent encore en direction de la porte de sortie. Heureusement, gênés par leur attirail, les Trouperdois se traînaient lamentablement; mais il était inutile de se réjouir pour autant car, du fond du couloir menant au château, des pas lourds à déraciner des réverbères résonnaient: Taba s'était relevé, et avait visiblement repris du poil de la -c'est le cas de le dire- bête! Après des mètres qui leur semblèrent des années-lumière, le duo arriva à la porte close. La main tremblante, Oldi plaça la clé dans la serrure et la tourna... elle résistait... ils s'y mirent à deux... miracle: la porte s'ouvrit!

     Mais derrière eux, une horde hystérique venait d'apparaître: un groupe de Trouperdois dont la moitié de la masse musculaire était réunie dans un seul de ses membres venait de jaillir du fond du couloir, vision apocalyptique et hurlante toute droit sortie du Pandémonium! Kaito passa la porte en premier, emportant la clé au passage, Oldi le suivit et, une fois de l'autre côté, claqua la porte. Dans le tunnel, les gueux en furie ne devaient être qu'à quelques mètres de l'huis... Kaito lança la clé à son compagnon...

     Et, avant l'instant fatidique, Oldi clôt la serrure.

     Contre l'huis, Taba tapa, de toutes ses forces. La porte était solide (étant donné que son propriétaire ne connaissait pas franchement la notion de douceur), mais face à une centaine de kilos de viande hystérique, elle ne ferait pas long feu. Oldi et Kaito soufflèrent un instant, puis, haletants et pleins de sueur, montèrent quatre à quatre l'escalier gondolé qui s'offait à eux.

     Ils aboutirent dans une cabane de jardin aux dimensions d'une chambre d'ami, d'un ami très cher. A l'extérieur, enfin, l'air libre... une petite place, recouverte de pavés grossiers taillés à la serpe et envahis d'herbes folles. Sur un des murs de briques cernant l'endroit, des traces rougeâtres suspectes. Le jardin de Taba, sans aucun doute. Oldi, observant le paysage réduit qui s'offrait à lui, tiqua; quelque chose le dérangeait. Etait-il, avec Kaito, resté dans ces souterrains durant toute une journée? La place baignait dans une lueur crépusculaire... Oldi jeta un coup d'oeil éphémère à sa montre: il n'était même pas midi.

     Lui et Kaito levèrent lentement les yeux au ciel. La lueur de DI-NI-KET 07111988, l'astéroïde meurtrier, emplissait toute la région de ses rayons orangés. Le point lumineux en lui-même avait triplé de taille depuis l'aube, comme un deuxième soleil; tout indiquait que la collision stellaire était imminente. Oldi et Kaito acquiéscèrent d'un regard: ils allaient devoir être très véloces pour achever le rituel. En espérant que personne au château du mage Hédépargne n'ait touché à la potion ou au grimoire...

     En se servant d'une charrue moussue comme piédestal, les compagnons escaladèrent le mur d'enceinte de la triste cour, pour atterrir dans une des rues atrocement pavées de Trouperdu. Il fallait dans les délais les plus brefs trouver la place du village où siégait la dodécapotence, et donc la troisième gaïere. Ils coururent.

     A gauche... une autre rue. A droite! Toujours une de ces atroces et vides ruelles. Gauche? Droite? Gauche! Un passage serré... un passage sous une arche ancienne...

     Et, soudain, au sortir d'une ruelle humide, un grand espace, baignant dans la lueur apocalyptique de l'astéroïde. A droite, l'objet tant convoité: la dodécapotence. Et, dans la rue à l'autre extrémité de la place, une colonne de plus d'une centaine de Trouperdois, avec Thymmilou à sa tête.

     - LES VOILA! hurla Thymmilou en montrant le duo d'un doigt d'inquisiteur. Attrapez-les! Et vite!

     La foule de croquants poussa un hurlement collectif bestial et galopa de tous ses sabots en direction de leurs deux cibles touristesques. Oldi et Kaito utilisèrent leurs dernières forces pour entamer cet ultime sprint en direction de l'engin de mort. Indifférents aux cris derrière eux, indifférents à leurs muscles qui demandaient grâce, indifférents à la lueur surnaturelle qui grossissait dans le ciel, ils approchaient de la chose assassine... au fur et à mesure que la dodécapotence venait à leur rencontre, ils distinguaient plus clairement les détails des pierres composant sa base... l'une d'elles se différenciait des autres... la gaïere. Les poursuivants étaient proches... mais c'était jouable.

     - Et si jamais, dit Kaito entre deux halètements, le fait de déplacer la gaïere avait... une incidence sur le bon déroulement du sortilège?
     - On va le savoir tout de suite, rétorqua Oldi en essuyant la transpiration de son visage.

     Oldi jeta un dernier coup d'oeil rapide à la masse flamboyante qui empourprait le ciel, aux Trouperdois en furie à quelques mètres, et sauta sur la stèle.



     Le sortilège fonctionnera-t'il? Oldi et Kaito arriveront-ils à s'en tirer? Vous le saurez en lisant le dernier chapitre de l'histoire du livre Hédépargne, en ligne dans une semaine sur Oldi Land! Soyez prêts!

 

 

 

(9) Taba est son vrai nom, "Tapa" étant celui-ci prononcé avec l'accent Trouperdois. Au cas où un doute subsisterait, et pour que vous ne manquiez pas un calembour atroce imminent.

(10) Calembour atroce cité dans la note précédente ("le passage à Taba", ha ha!). Euh, bon.

(11) ce qui donne: "étnurpme tneiava sli'uq srodirroc esl suot".

Publié par oldi à 23:08:50 dans 12 - Le livre Hédépargne | Commentaires (2) |

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Moi

Bin moi c'est moi ;-)


Je ne suis ni grand, ni petit, ni très gentil, ni vachement méchant, ni mexicain, ni portugais, ni russe, ni chinois... en fait il y a beaucoup plus de choses que je ne suis pas que de choses que je suis...


Bon, pour me présenter, laissons parler le Larousse, il se débrouille mieux que moi.



OLDI (n.m., vient de Haul-Dii qui, dans la langue des indiens Glapnawouets, signifie "idiot du village", bien que la traduction poussée donne un mot moins gentil que "idiot"). Un Oldi est un être humain qui existe, heureusement, en un seul exemplaire. Il est moitié homme, moitié animal, si on tient compte de sa tête de singe, de son corps de mammouth et de son odeur de putois, sans ouvlier son QI d'huître. Un Oldi écrit des textes et fait des dessins malgré qu'il soit incapable d'avoir une quelconque notion de beauté. Le seul Oldi recensé se situe à l'Est de la France, mais son adresse exacte demeure inconnue.



PS: en tant qu'Oldi, je voudrais m'insurger contre cette scandaleuse définition: JE N'AI PAS UNE ODEUR DE PUTOIS - je me suis lavé le mois dernier. Non mais.



Enfin... je vous souhaite une bonne visite sur mon site. Laissez des commentaires plîîîîîze... tout le monde peut s'exprimer, c'est gratuit, ça demande pas beaucoup de temps libre et surtout ça fait plaisir, à l'écrivain et au lecteur... même Thomas More n'a jamais rêvé mieux.



Et pour me contacter, voyez ici: oldi.blogg@caramail.com


Et si ça vous tente, rendez-vous sur http://elunachroniques.ifrance.com, mon site sur mon "grand oeuvre" qu'est le cartoon "Les Chroniques d'Eluna", que vous devez visionner s'il vous plaït.



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La musique adoucit les moeurs, le fil à couper le beurre.

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