Jusqu'où ça va aller tout ça...? C'est la question que je me suis posée en faisant tous ces clichés. Et je me suis dit alors qu'il y avait vraiment plusieurs manières de prendre des photos, et qu'à chaque fois c'était comme porter les yeux du monde à soi tout seul... ça veut dire quoi être un héros maintenant ?
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http://www.flickr.com/photos/67838130@N00/sets/72157594199712040/show/Publié par nova à 12:50:42 dans Héros | Commentaires (0) | Permaliens
Un roman.
Le dernier d'un vieil homme au terme de son existence : Blaise Cendras. Le mal parlé et le bien-écrire.
Braise et cendres.
L'histoire une actrice pénétrant frénétiquement dans son crépuscule : Thérèse Eglantine. Une voix, une autre actrice, habitée, Claude Degliame. Une galerie de portraits saisissants : le Légionnaire, Maurice l' auteur pornographe, La Princesse « cul de jatte » et Sam, son valet noir américain des bayous, la Papayanis, la belle doublure idiote.
Des images, fugaces, qui s'entrechoquent, au rythme de cette langue furieuse, âpre, dérangeante.
Tout un Paris qui n'existe plus, celui des music halls, du quartier des théâtres, des bordels et des hôtels de passe, de l'alcool, de la drogue, du jazz...
Les Halles : des odeurs, de la putréfaction, des nourritures fétides, le rance, le fermenté, les relents d'égout, le remugle du ventre de la ville, la viande, nos entrailles.
« L'univers est une digestion. Vivre est une action magique »
Emmène-moi au bout du monde !
Rentrer dans un espace noir et rouge. Choisir au hasard un angle de vue. Attendre. Entendre en fond sonore les chuchotements des spectateurs qui se font face. Le regard arrêté dans sa course par une barrière de néons roses. Une salle dont la tonalité étouffe les sons et accentue les sifflantes. Un mole, un quai, un passage de traverse , horizontal, à hauteur d'yeux. Vers quoi ? vers quel bout du monde... ? Peut-être le plus proche, celui qui est à l'intérieur de nous-même...
Elle entre. Grimpe s'appuyant sur une chaise couchée. Toute faite de maigreur, vêtue de la petite robe noire d'Edith Piaf, maquillage blanc à la Collette, un « cocard » camouflé sous de grosses lunettes noires. La grande actrice célèbre est là. Arpentant à grandes enjambées cette scène-trottoir, un pastiche comique de Joséphine Baker, un peu comme sur la scène suspendue au-dessus des spectateurs des Folies-Bergère d'antan.
On dit qu'au delà des mers Là-bas sous le ciel clair Il existe une cité Au séjour enchanté Et sous les grands arbres noirs Chaque soir Vers elle s'en va tout mon espoir On ne sait pas encore dans quelle horreur on va basculer.
Tableau 1 Chapitre 1 « La grenade à sept flammes »
La voix est rauque, râpeuse, cassée, multiple, multidimensionnelle. Qu'est-ce que la voix humaine ? Quelle est la force qui fait la vivre? Innée ou acquise ? Comment font les chanteurs, les comédiens pour utiliser leur voix ? La voix révèle les cicatrices de notre vie, notre moi intime. Elle est sexuée. L'actrice jouera tous les personnages en changeant de registre, de couleur à chaque nouveau tableau.
Thérèse Eglantine cherche, se cherche, se sert de son vieux corps pour mieux se trouver, la gisante. On l'empale, la renverse, la retourne, lui vomit dessus, le Légionnaire.
Viol « Vérole ! il travaillait la femme, vérole... ! » « Elle gisait les yeux au plafond, attendant quoi ? ... le déclic, les grandes orgues, les eaux du Niagara, la chute... ? » Une idée fixe la poussait. Se perdre. Crever d'extase, de peur...Ne plus vaincre, mais tomber, se donner, n'importe où, dans un trou... Un trou, elle n'était qu'un trou, elle gisait au fond, victime de son propre piège. Ah ! se perdre...disparaître... Elle n'était qu'un trou. ...du nouveau ! »
Claude Degliame joue avec ses mains et sa voix. Elle fait tout passer par là ! Ses mimiques, ses grimaces, aussi sa laideur ! De ce viol, elle nous donne toute la sauvagerie. On la ressent presque au fond de soi. Dire le viol, le mimer, sortir du fond de sa gorge les sons de l'extase. On devient spectateur fasciné par l'horreur, saisi, tétanisé, coupable malgré nous. Que faire de ces images ?
Déjà, quelqu'un a montré un viol sur scène cette année, Luc Bondy dans « Viol » de Botho Strauss à l'Odéon « Une scène de viol dans toute sa durée et surtout, la figure de la victime émergeant des ordures, nue, ensanglantée, choquée, mutilée. On lui coupe la langue et les deux mains pour qu'elle ne puisse plus désigner les coupables. Son corps sera abandonné, enveloppé de plastique, dans une grosse poubelle verte. Elle errera, muette à jamais, gantée de prothèses en acier. Et lorsque Titus, son père, lui demande d'écrire le nom de ses bourreaux sur le sable à l'aide d'une cuillère maintenue dans sa bouche elle écrira : "Lavinia est torturée de désir. Lavinia veut vivre.Elle veut jouir de son bourreau. » Images insupportables pour certains spectateurs qui quittent la salle.
« On était à huit jours de la générale, et , à la fin de sa carrière, Thérèse allait créer le rôle de sa vie à 79 ans, un rôle de vamp de la pègre... Allègrement, les mauvaises rencontres la stimulaient tant elle se sentait lasse, toute à sa hantise, qui poussait cette incorrigible comique chez les vauriens. »
Sept heures du matin, face aux étals des ébouillanteurs, elle s'invente un costume à tête de veau sans son dentier, profusion de bijoux en toc et longue traîne à plumes d'autruches ... « Se méfier de l'Art pour l'Art avec un grand A... - Oh la la... Quel métier!... et quelle fatigue !... C'était une intellectuelle. La plus grande comédienne de Paris » « Le Légionnaire s'était déjà retourné sur le ventre, les fesses à l'air et bleues de tatouages...La femme eut un mouvement de recul...la casbah d'Alger, un souvenir de Sidi-bel-Abbès, et entre les deux omoplates, la Veuve : la guillotine...çà la laissait rêveuse ! »
Que faire de ce que le théâtre nous propose à voir et à ressentir ? Tout ce sang, ces odeurs terribles ! Eros et Thanatos, comme une mise en abîme d'images mentales qui s'emparent de notre imaginaire et y reste, indélébiles ! Un chaos.
Tableau 4 Chapitre 4 « Le Monstre sacré »
« Venez, venez, dit-elle à la Papayanis. Suivez-moi ! Tenez, portez ma traîne d'autruches... Son entrée fut un triomphe, un moment unique dans l'histoire du théâtre... Elle était entrée en scène comme une somnambule ...comme elle s'approchait de la rampe ù elle s'immobilisa soudain et, d'une dernière secousse, fit tomber la robe qui se détacha d'elle, et Thérèse apparut toute nue. Alors, s'emparant de sa compagne qu'elle saisit par le poignée ...elle s'exposa à tous les regards, sans dire un mot. C'était cruel et infiniment tragique. »
« Le dos voûté, les jambes cagneuses, le ventre en bosse, les fesses pendantes, les seins qui n'étaient plus des seins mais des outres flasques, le temps n'avait pas eu pitié ni la débauche. Les yeux étaient toujours beaux, malgré leur flétrissure mais ils brûlaient de fièvre. Les traits étaient durs. Les joues s'affaissaient. Le menton retombait sur le col raccourci par les épaules qui remontaient. »
Soudain scène-passerelle bascule, créant comme une voie royale de l'ombre vers la lumière. L'actrice gravit son chemin de croix. Alors, immobile, elle dit du François Villon. Ha ! Vieillesse félonne et fière. Pourquoi m'as-tu si tôt abattue ?
Jusqu'à quelles contrées terrifiantes l'acteur doit-il aller pour faire passer cette mise à nu ? Encore cette année, un autre théâtre, un autre monstre et pourtant le même monde de ténèbres : « Le plateau et la salle sont plongés dans le noir lorsqu'une voix graveleuse, rugueuse et bien vivante d'un acteur résonne quelque part sur le plateau. Ce dernier se serait endormi, saoul, après une représentation et découvre le théâtre dans sa nuit profonde. L'obscurité est trouée, pendant quelques instants, par la lueur d'une bougie qui nous permet d'entrevoir la silhouette du vieil homme, avant que nous ne retombions dans la pénombre. Svetlovidov s'étonne et s'inquiète de cette situation étrange où le théâtre devient le lieu de l'ombre, sans les feux de la rampe et le clinquant qu'il avoue rechercher, tout comme le spectateur qui ne voit rien, aveugle lui aussi devant ce trou béant du théâtre. Cet histrion nous éclaire sur la réalité d'un paysage théâtral guère reluisant. Mais peu à peu, par ses mots, le personnage se transforme. Le plateau plongé dans les ténèbres opère comme un révélateur. Le langage agit, parole quasi hypnotique, nous permet de toucher un instant de vérité, d'écoute totale sans illusion. La langue devient le lieu du théâtre, de la révélation. Pendant son long monologue Svetlovidov se découvre enfin, sans faux semblant, seul face à lui-même et à sa carrière d'acteur »
Le Chant du Cygne de Tchekhov à la Colline : un moment de parenthèses difficile à oublier, tout ce noir, la place du théâtre dans ce monde portée par la voix d'un vieux comédien, cette voix si particulière de Jean Paul Roussillon.
Acteur : « agere » a produit « actor » celui qui agit, l'exécuteur. « Agere » en latin signifie d'abord pousser devant soi : ce sont les mots d'une civilisation de pasteurs conduisant leurs troupeaux. Est ce que l'acteur est celui qui nous montre le chemin, au risque d'y perdre son âme ? Encore, que faire de ces deux-là ? C. Degliame et J.P. Roussillon, aussi proches de Sarah Bernhardt ou de Vladimir et Estragon, les personnages de « En attendant Godot » qu'éloignés de notre quotidien « -- sans compter qu'après tout, ce sont surtout des acteurs, chargés de dire un texte -- « que faire de ce qui ne tient finalement que dans la réalité concrète, du fait théâtral : il y a une scène et une salle, du public et des acteurs -- et puis du texte, et de l'expérience. »
Blaise Cendrars nous donne une clé au début de ce chapitre 4. « Le théâtre est un monde, un monde « énorme et délicat » dont les frontières ne sont pas fixées entre le rêve et l'illusion, si bien qu'on ne sait jamais, qui l'emporte du rêve ou de la vérité. »
Jean- Michel Rabeux, metteur en scène et adaptateur de ce texte, compagnon de Claude Degliame, choisit de terminer le spectacle par ces mots : « ...l'auditoire, d'abord atterré, puis sais, était porté aux extrêmes limites de l'enthousiasme, au-delà de quoi il n'y a plus qu'à rendre l'âme car tels sont les prestiges du théâtre : on entre de plain-pied dans un monde inhumain, chez les monstres sacrés. » Il nous dit aussi : « Quand je lis ces pages, j'éclate de rire des goûts tonitruants de la vieille comédienne. Blaise s'amuse à faire grincer les dents, à faire rire de faire grincer les corps, les classes sociales, les genres humains, les artistes et les prolos, les avinés, les drogués et les ascètes, les ex-collabos et les jeunes loups du théâtre, les critiques et les metteurs en scène, les nègres bénéfiques et les culs-de-jatte ; et des morales il n'y en a pas qu'une mais beaucoup, qu'il se fait un plaisir de frotter les unes contre les autres pour que jaillisse la vie étincelante, parce que "vivre est un art magique" et pas une triste prudence. Comme le théâtre ! Et c'est ce qui m'a immédiatement fasciné à la première lecture de ces lignes, ce qu'elles racontent sur le théâtre de la part d'un auteur qui n'a pratiquement jamais écrit pour lui, même s'il a partagé sa vie avec une comédienne !... »
Adapter du latin « adaptare » : ajuster à, réunir, raccorder, rattacher, approprier, accorder à. Comment monter un spectacle à partir de ce roman à clés, bizarre et touffu, dont peu de gens ont encore la mémoire ? J.M. Rabeux a modifié cette œuvre afin qu'elle convienne à un autre emploi, à un autre public. Respectant la chronologie des quatre premiers chapitres, choisissant des morceaux de textes « in extenso », il nous fait aussi pénétrer dans son monde à lui, où chacun peut piocher pêle-mêle des images, des souvenirs, des références.
L'univers de dérision de Samuel Beckett, le vocabulaire cru de L.F. Céline dans « Voyage au bout de la nuit », les égarements dans l'alcool de Charles Bukowski, et surtout la peinture de F. Bacon que la nudité de Thérèse Eglantine sur scène évoque, pauvre viande dérisoire " Pitié pour la viande! Il n'y a pas de doute, la viande est l'objet le plus haut de la pitié de Bacon... La viande n'est pas une chair morte, elle a gardé toutes les souffrances et pris sur soi toutes les couleurs de la chair vive. Tant de douleur convulsive et de vulnérabilité, mais aussi d'invention charmante, de couleur et d'acrobatie...tout homme qui souffre est de la viande. La viande est la zone commune de l'homme et de la bête, leur zone d'indiscernabilité, elle est ce " fait " ! » C'est ce que G. Deleuze disait de cette peinture.
Ce sont ces images que j'ai vu pendant le spectacle rare. J'ai eu surtout envie de restaurer des sensations. De faire le lien avec d'autres moments. Mais avant tout de dire que j'aime les acteurs ! Que je les respecte infiniment pour les risques qu'ils prennent à notre place, pour nous . Etre notre voix, nos yeux, nos sens. Affronter nos peurs, nous les restituer à travers des filtres qui nous permettent d'y faire face. C'est peut-être çà le sens de donner. J'ai aimé ce moment.
Un dernier mot de Blaise Cendras : « La sérénité ne peut être atteinte que par un esprit désespéré et, pour être désespéré, il faut avoir beaucoup vécu et aimer encore le monde » Extrait de Une nuit dans la forêt
Peinture de Francis Bacon " Crusify 2"
"Emmène moi au bout du monde... ! Mise en scène de Jean-Michel Rabeux, avec Claude Degliame au Théâtre de la Bastille.
Publié par nova à 18:26:27 dans Emmème moi au bout du monde | Commentaires (0) | Permaliens
"D'après nature", une pièce conçue et mise en scène par Philippe Quesne au Théâtre de la Bastille que j'ai vraiment aimée cet hiver et qui sera reprise en mars au Blanc-Mesnil. Un moment dont on sort l'esprit occupé de pensées fertiles et botaniques, le corps nourri de sensations liées à une "étrangereté" familière, enrichi de sons "forestiers", le coeur joyeux, et pourtant relié à ce monde par un vrai sentiment de responsabilité individuelle...
" La fin du monde n'est plus l'invasion des Martiens, la rencontre de notre planète avec un astéroïde fou ou le déferlement des insectes gigantisés. Elle est en filigrane dans l'univers où nous vivons, dans l'air que nous respirons, dans les aliments que nous absorbons. La fin du monde, si elle devait se produire, pourrait se passer sans fracas, en douceur. Et quoi de plus terrifiant que la douceur ?" préface de « Futur année zéro » par Alain Dorémieux
À l'aube du XXIe siècle, un groupe d'individus s'inquiète des incertitudes liées aux menaces environnementales et sociales...
Ce nouveau spectacle du groupe Vivarium Studio, aborde avec ironie, des questions autour de la science-fiction. D'après nature s'interroge sur notre insouciance, nos angoisses ou nos incertitudes face au futur (menaces environnementales et sociales, urbanisation, paysages, etc.). L'homme du XXIè siècle commençant, se découvre avec désarroi, confronté à des incertitudes sur les effets de son action (clonage, pesticides, nucléaire, croissance économique, effet de serre, réduction de la biodiversité, etc.) et conscient ou pas, d'être responsable de cet état de fait... Le spectacle est construit à partir de matériaux variés, puisant des références et des sources d'inspiration, dans la littérature, les sciences, les arts plastiques ou la musique.
Bientôt sur la scène Le Forum Le Blanc-Mesnil du 2 > 4 mars 2006 http://www.forumculturel.asso.fr
" Aujourd'hui, Philippe Quesne pense beaucoup au paysage. Pas le paysage de la catastrophe. Plutôt le contraire, même. C'est du côté de la biosphère qu'il regarde. De ces expériences américaines sur la biodiversité où l'on reproduit de façon artificielle de nombreuses plantes plus ou moins en voie de disparition. « Comme une sorte d'arche de Noé. Cette idée de biosphère me plaît aussi beaucoup dans sa transposition sur un plateau de théâtre où l'on assiste à la vie d'une micro-communauté. Comme si l'espace scénique reproduisait un prélèvement un peu artificiel de paysage. » En référence, bien sûr, au titre du spectacle D'après nature. Dans la nature, la stabilité n'est qu'apparence, tout est vie, tout se transforme. « Comme dans l'élaboration d'une matière théâtrale », observe Philippe Quesne, qui s'est souvenu, en travaillant sur ce spectacle, du film de Joris Ivens, Une histoire de vent : « Il est parti avec une équipe de tournage pour filmer le vent. Mais il ne trouvait jamais des conditions qui lui conviennent. Alors le film devient en même temps l'histoire de quelqu'un qui cherche à filmer le vent. C'est une idée qui me plaît beaucoup. Il y a un peu de ça dans ce que j'essaie de faire ».
Source : Théâtre de la Bastille.
Publié par nova à 17:47:25 dans D'après nature | Commentaires (0) | Permaliens
Par delà les barrières du temps, s'il est impossible de ne pas échapper à quelque chose qui vous saisit, c'est à l'avènement de l'amour. Ce saisissement, Marivaux a su le capturer, en faire jaillir des flots de mots subtils. Un peintre léger du cœur et de ses nuances.
Jean-Baptiste Sastre nous fait plonger dans un univers où la peinture et ses règles classiques s'entremêlent : perspectives obliques et lignes de fuite, où les images jouent à ricocher sur des miroirs et des feuilles de plexiglas verticales se répondant entre elles, se jouant de nous, l'œil est captif de tous ces mouvements éphémères.
Sur une scène sans rideaux, vide et pleine à la fois, un homme est assis. Seul. Le public s'installe dans la salle ne faisant pas attention à sa présence. Pourtant, il est là, dans toute sa différence. Il est noir, branché, costaud, une sorte de Monsieur Muscle revisité. Vert fluo, gros blouson, dégaine, c'est Pierre, le jardinier de la Comtesse. En fond de décor, deux chaises, façon bureau, au milieu, un autre homme, mal éclairé, assis, immobile et calme, capeline de plastique translucide, long manteau, Lélio. Pas de bande son ni de bruitage.
Face au public, le texte est dit lentement, d'une voix très monocorde, une diction très articulée, presque inaudible. Le ton est donné : lenteur intériorisée et pacotilles, une pièce appuyée sur des contrastes et des oppositions. La langue y sera morne, jusqu'à devenir une sorte de caricature d'elle-même. C'est prendre Marivaux à contre-pied : cette comédie délicate et légèrement ironique sera triste et mélancolique, pleine de dépit.
Tout se joue sur la notion de double.
Lumière / Obscurité. Scénographie en duo, une découverte transparente coupe la scène en deux, un univers à la Watteau : scènes d'amour languides et badines sur fond de nature assez sombre. A l'instar des décors du 18ème, une forêt semi-obscure où un personnage nu endormi, mi femme, mi-statue, veille. Derrière, encore ces jeux de miroirs, de reflets faisant passer symboliquement du jour à la nuit, de l'évident au caché.
Visible / Invisible. Derrière, on s'y cache pour mieux réfléchir, s'y réfléchir, peut-être. Il y fait sombre. Les chemins y sont tortueux. Mélancolie, ennui de vivre, torpeur, l'âme et ses secrets, pour bientôt être à nu. Devant, la lumière peut devenir si crue(lle) qu'elle brouille les esprits. Quand l'amour se noue, à l'insu des protagonistes, la lumière monte jusqu'au doré, scintillements et paillettes, comme un soleil de canicule.
Homme / Femme. Ici trois couples, trois classes sociales, doublés de duos maîtres et serviteurs : un effet miroir en continu, la réciprocité. Pierre et Jacqueline, les serviteurs d'ascendance paysanne , Arlequin et Colombine, gens de compagnie amis et confidents, presque déjà la bourgeoisie, Lélio et la Comtesse, la noblesse désenchantée.
Un personnage solitaire. Le Baron, sorte de catalyseur des cœurs, personnage qui est l'intuition, le révélateur avant l'heure. Joué par J.B. Sastre lui-même, un costume de paillettes, chapeau immense avec des boules de Noël, plastron argenté, il passe, sorte de Cupidon endimanché ...
Jeune / Vieux. Trois classes sociales et trois âges. Le choix de l'âge d'Arlequin et Colombine est profond et judicieux. Presque la soixantaine, et si avisés, si futés, pleins de cette expérience qui leur fera entendre raison d'eux-mêmes très vite. Pierre et Jacqueline, seraient comme deux ados de banlieue, et leur drôle de langage comme une sorte de « verlan ». Quant à Lélio et la Comtesse, ils sont traités comme de jeunes « bobos » : tenues vestimentaires branchées en matière synthétique, extravagance de créateurs, ce sont les urbains.
Brillant / Mat. Les matières choisies pour le décor et les costumes. Un choix qui va de la tendance post-moderne la plus « kitch » à la sobriété effacée, voire au classicisme.
L'intrigue est simple.
Lélio et la Comtesse, déçus de l'amour décident d'y renoncer, chemin empreinté par Arlequin et Colombine, fidèles à leurs maîtres. Réfugiés à la campagne par misanthropie, ils se voient obliger de faire connaissance pour organiser les noces de leurs serviteurs respectifs. S'en suit une série de scènes où chacun expose à sa façon son aversion pour le sexe opposé, sans savoir que déjà l'amour est là, déjà si proche et invisible. Inévitable surprise qui verra son triomphe !
L'obstacle à l'amour est intérieur. Il réside dans l'amour propre des personnages. A la suite de préjugés, de quiproquos, des déceptions passées, de malentendus, les héros ne voudront pas reconnaître qu'ils sont amoureux. Mais comme tout est jeu, après de nombreux détours imposés par leur amour propre, une fin heureuse sera incontournable. Marivaux dans chacune de ses pièces nous donne à voir et à entendre dans une langue de « salon » raffinée une analyse minutieuse et spirituelle de la subtilité des jeux amoureux. Il en émane la poésie délicate des « Fêtes galantes » de Watteau, que la scénographie nous rappelle à chaque instant.
Mélancolie, torpeur, refus de revivre l'amour, les hommes s'ennuient dans cette décision forcée, deux « à quoi bonnistes », envahis par leur sensations de vide intérieur, pendant que la nature s'agite.
Plus vive, la Comtesse n'en est pas moins convainque de l'inutilité du commerce des hommes. Tout n'y est que trahison, tromperie, et faux-semblants. Lélio serait comme un « Alceste » d'un autre siècle, sorte de personnage facilement en colère, fragile, irritable, vulnérable face à ce désir qui l'envahie. Contre l'amour le surprenant, le jeu ironique de la séduction, il perdra. Il sera pris à son propre piège. La Comtesse, une maîtresse pleine d'élégance naturelle, elle, ne sera jamais Phèdre
"Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue / Un trouble s'éleva dans mon âme éperdue / Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler / Je sentis tout mon corps et transir et brûler / Je reconnus Vénus et ses feux redoutables" Ces mots de Racine ne sont pas pour elle. Pourtant de coups de cœur en folies d'amour, l'art et la manière de "tomber en amour" continuent de défier la raison. Que se passe-t-il donc dans cet "état fluctuant" qui gouverne les humains, lorsqu'un homme et une femme s'attirent irrésistiblement ? L'état amoureux étant ressenti, quand il est réciproque, comme un état heureux, voire euphorique. Ces deux là sont déjà en soi les héros d'une comédie moderne.
Sastre dépouille les deux protagonistes de leurs accessoires inutiles, ceux dans lesquels ils cherchaient en vain à se cacher, accentuant par ces gestes compulsifs le coté excessif de leur démarche, une décision artificielle contre nature. Cette lutte contre eux-mêmes est vaine. Face à la confrontation de leurs cœurs et de leurs désirs, la Comtesse et Lélio s'acceptent, se reconstruisent en miroir jusqu'à la divulgation du secret. C'est une vision quasi psychanalytique de cette pièce que Sastre nous propose : la part d'ombre de chacun est mise à jour, soulignant l'universalité du sentiment amoureux.
Dans ce montage, personne ne se touche, on s'approche à peine les uns des autres. Personne ne s'enlacent ni ne s'étreint, comme si l'étreinte ne pouvait être que d'ordre spirituelle. La peau est cachée sous des strates superposées de tissus. Alors comment se toucher ? L'élan du corps est bridé. Pourtant c'est un siècle plutôt libertin, charnel, toujours cette référence à Watteau : peau appétissante, regards gourmands, une certaine lascivité du sommeil après l'amour dans cette nymphe omniprésente dans ce décor à reflets changeants. Ici on entre, on sort, on discourt, on fuit, on se cache, on admire en cachette un portrait dérobé, mais jamais on ne s'effleure. Pourtant tout est prétexte à la fuite, pour recréer aussitôt une nouvelle occasion de rencontre.
Le parti pris de Jean-Baptiste Sastre, aux manettes partout, aux décors, aux costumes, en scène, est déroutant de prime abord. Malgré des consignes de jeu aux antipodes de ce que l'on est habitué à voir chez Marivaux, un choix de comédiens détaché des codes classiques, il reste, plus tard, une fois sorti du théâtre, un goût subtil, discret, quelque chose de profond, comme si cette architecture de transparences et de reflets nous laissait une empreinte mentale prégnante. Peut-être Sastre nous a-t-il permis, un instant, de toucher du doigt ce que l'amour a d'essentiel, dans cette atmosphère décalée, contemporaine, allant presque jusqu'à la nudité, nous rapprochant un peu de nous-même ?
LA SURPRISE DE L'AMOUR De Marivaux Mise en scène Jean-Baptiste Sastre Salle Gémier 16 novembre au 18 décembre 2005
http://www.theatre-chaillot.fr/public.05-06/20052006/alaffich/fset01.htm
Publié par nova à 16:44:26 dans La surprise de l'amour | Commentaires (0) | Permaliens
MOVERE /// MOBILISER
Faire circuler ensemble et rendre mobile, vite, vite vite ! un mail de Guillaume R. posté aujourd'hui dans ma boite, aussitôt copié/collé parce qu'il faut faire fissa...
C'est peut-être un peu bâtard, ce relativement nouvel outil d'information qu'est l'émaillage. Parce que finalement, que tu l'envoies, l'émail, ou que tu le reçoives, l'émail, ça a vite fait de devenir quelque chose comme suffisant. Bien sûr, ça accélère considérablement le temps nécessaire pour informer et être informé, et c'est tant mieux. Mais l'émail, il reste virtuel plus que de raison, en vrai. Et la rapidité qu'il implique, elle entraîne une paradoxale lenteur, voire un relatif arrêt de l'objectif premier du bidule. Le mouvement.
MOBILISER, étymologiquement, ça veut dire RENDRE MOBILE. Il y a un changement de lieu, un "déplacement", comme on le dit d'une équipe de rugby qui joue "à l'extérieur" : en déplacement. (chacun ses références...) Dans la même famille de mots, dérivés de movere en latin, il y a l'émotion, le moment, le moteur, le motif, moufter, le mutin, le mouvement, la motivation, la meute, l'émeute, la mobilisation, la démobilisation, la remobilisation, le mobile, la mobilité et l'immobilité, le meuble et l'immeuble. Vraiment.
C'est Guillaume derechef. ps : Y'a moyen de s'informer sur le site de la Cohorde www.cip-idf.org
Publié par nova à 14:32:46 dans Faire circuler ensemble | Commentaires (0) | Permaliens
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