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Au Maroc, il y a des régions entières sans espoir. Des terres où les parents n'hésitent pas à acheter à leurs enfants un "billet" de patera et à les jeter dans l'aventure périlleuse. Des hameaux où les enfants supplient leurs parents de les sortir de là. Ces familles sont un terrain idéal pour les mafias qui viennent dans les villages pour emmener des dizaines de mineurs. Abdel vit dans un douar de la région de Khourigba. C'est un paysan fruste qui ne regrette pas d'avoir mis la vie de son fils cadet en danger en lui faisant traverser le détroit lorsqu'il avait à peine 10 ans. "Je savais que si mon fils réussissait à aller de l'autre côté, il aurait une vie digne. S'il était mort pendant le voyage, ç'aurait été le destin. De toute façon, il valait mieux qu'il risque de mourir plutôt que de rester parce que lorsqu'on vit ici c'est comme si on était mort." Aujourd'hui, Abdel est rassuré : l'enfant a fait la traversée il y a deux semaines et il est déjà en Italie, avec des parents. Il affirme que c'est l'enfant qui a voulu partir. "Mon fils n'arrêtait pas de me harceler. Il me demandait comment je pouvais être aussi injuste et ne pas l'envoyer chez ses oncles en Italie. Il disait que làbas il pourrait étudier dans une bonne école, pas comme ici où il devait faire dix kilomètres à pied pour y aller. " L'homme avait déjà fait la même chose pour un autre de ses fils. "Le voyage en patera du petit m'a coûté 3 000 euros. Le grand, je l'ai envoyé il y a trois ans. " A Khourigba et à Beni Mellal, la plupart des gens parlent comme lui. Ces deux régions sont la principale source d'immigrés marocains. L'émigration y est une obsession collective, résultat de la forte impression causée chaque été par le retour des milliers d'émigrés qui vivent en Europe. Ils se présentent avec de grosses voitures chargées de cadeaux.
Jadis, ceux qui étaient attirés par ce mirage étaient les adultes. Le problème est qu'aujourd'hui il séduit également les mineurs. Pour Khalil Jemmah, président de l'association des Amis et familles des victimes de l'immigration clandestine (AFVIC), l'émigration d'enfants organisée est un phénomène "gravissime". Jusqu'à l'année dernière, ils partaient seuls, à l'insu de leurs familles et, comme ils n'avaient pas d'argent, ils essayaient de passer en se cachant sous les camions qui traversaient le détroit. Aujourd'hui, on voit de plus en plus de mineurs à bord des pateras, ce qui signifie que leurs familles paient le billet. Les parents savent que leurs enfants, parce qu'ils ont moins de 18 ans, ne seront pas renvoyés au Maroc, mais installés dans un centre d'accueil, et qu'au bout de quelques mois on leur donnera des papiers. Ils pourront alors tous s'installer en Espagne grâce au regroupement des familles. "La situation est catastrophique, explique Jemmah. En Europe, les enfants demandent un jeu vidéo ou des baskets. Ici, ils demandent un billet de patera. " Selon lui, les mafias ont une grande part de responsabilité dans ce nouveau phénomène. "Les gens des mafias vont voir les enfants et les parents, et ils leur rebattent les oreilles avec l'émigration : ils leur disent qu'ils doivent y aller maintenant qu'ils sont mineurs, que s'ils attendent d'être adultes ils ne pourront plus le faire parce que l'Europe n'expulse pas les enfants, mais renvoie ceux qui ont plus de 18 ans. " Jemmah est persuadé que si un mineur veut partir, c'est parce qu'on lui a fourré dans la tête le stéréotype de l'immigré triomphateur. "Un enfant de 10 ans n'a pas vécu assez longtemps pour savoir qu'il n'a pas d'avenir au Maroc. "
Antonio Baquero, El Periodico de Catalunya, Barcelone
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| Journal Economiste Par Nadia MELLILI Prix CNN |
| · Il y a une “psychologie de migrant” · Elle rend les mesures de lutte très difficiles et peu efficaces · Les mafias de passeurs s’engraissent Contrairement à ce qu’on pense, les pateras ne sont pas le principal canal d’acheminement. Les aéroports et les voies routières demeurent les plus importants. Mais alors pourquoi malgré la répression, les flux des migrants clandestins vers le nord continuent, défiant les contrôles et les patrouilles euro-méditerranéennes (maroco-espagnoles et prochainement italo-libyennes)? Est-ce un déficit d’inspection ou une erreur d’approche? Des arrestations massives ont été effectuées cet été dans les zones de transit: le nord du Maroc, la route vers les Canaries et l’île italienne de Lampedusa, entraînant un regain de tensions politiques et une diversification des canaux d’acheminement. “Aucun obstacle, aucun mur, aucun système de contrôle n’empêchera la migration clandestine”, tranche Maria Ochoa-Llidó, chef de la division des Migrations au Conseil de l’Europe. “Même si on relève le mur à Sebta à 6 mètres, cela n’empêchera pas le migrant d’arrêter de penser à ce qu’il considère toujours comme l’Eldorado”. · Dès l’enfance La situation est en effet “radicale” pour la spécialiste, qui a animé un atelier sur la migration irrégulière lors du Forum de l’immigration à Barcelone (début septembre). Cette rencontre se tenait à l’initiation du grand Forum des cultures de Barcelone, forum auquel L’Economiste est associé. Pour Maria Ochoa-Llidó, l’idée de migrer apparaît dès l’enfance: “Beaucoup d’enfants ont ce projet en tête parce qu’ils ont dans leur famille l’exemple de la réussite (a success story) de quelqu’un qui a émigré dans un pays européen et qui est revenu avec la télé et la voiture”. “Quand on leur demande ce qu’ils veulent faire quand ils seront adultes, ils répondent: Moi je vais aller en France parce que là-bas, j’aurai un statut social et j’aurai de l’argent”. C’est ce que l’Association des amis et des familles des victimes de l’immigration clandestine (AFVIC) appelle une “psychologie de migrant”. Une enquête menée en 2001 a montré que l’idée de partir à l’étranger se développe sur plusieurs années. Elle commence par le primaire pour atteindre son seuil au lycée. “Comme on espérait devenir médecin, pilote ou avocat, nos enfants préfèrent devenir migrants (un nouveau métier!)”. Le durcissement des procédures d’octroi du visa “ne fait qu’accentuer le désir de partir en Europe”. La migration est-elle donc une fatalité? Eliseo Aja, professeur à l’Université de Barcelone et directeur de l’Institut de droit public, propose deux explications aux flux des clandestins maghrébins et subsahariens: l’inefficacité du contrôle en raison notamment de l’ouverture des territoires en application des accords de Schengen et la pression migratoire, devenue tellement forte qu’elle défie les contrôles. “Il n’est pas possible de l’arrêter”, estime le professeur. · Le poids des conflits D’autres spécialistes ne sombrent pas dans le pessimisme et assurent que les scènes macabres des noyades commencent à susciter des craintes chez les candidats à la migration. Mehdi Lahlou, professeur à l’Institut national de statistiques et d’économie appliquée et auteur de plusieurs études sur les stratégies et filières migratoires subsahariennes et maghrébines, a mené un travail de terrain en août dernier à la frontière maroco-mauritanienne et puis sur toute la côte mauritanienne. Son enquête a montré qu’il y a une peur de plus en plus forte chez les migrants potentiels pour traverser aussi bien l’Atlantique vers les îles Canaries que Gibraltar (ils se détournent vers la Libye et la Tunisie). “Les contrôles et le danger de noyade sont en train de produire un effet dissuasif qui sera remarqué peut-être dans un ou deux ans sur le fait migratoire”, dit-il. Il reste que cette “approche psychologique”, développée par les experts, n’explique pas à elle seule l’exacerbation du phénomène. Plusieurs analyses lient cette recrudescence aux conflits politiques et sociaux et à la progression de la pauvreté dans le continent noir. Les clandestins subsahariens qui arrivent au Maroc sont généralement originaires de zones de conflits comme la RDC, le Nigeria, la Côte d’Ivoire, la Sierra Leone… ou fuient la misère et les catastrophes naturelles. Peut-on les considérer comme des réfugiés de guerre? C’est une des questions qui se poseront tôt ou tard aux partenaires euro-méditerranéens. Au Maroc, les migrants subsahariens qui survivent aux dures conditions de passage dans le désert s’amassent dans des camps de fortune à l’intérieur des forêts de Belyounech (Tétouan) et de Gourougou (Nador), mais aussi à Messnana (Tanger), Tarfaya et Laâyoune. Ils sont près de 6.000 clandestins, alimentés par de nouveaux arrivages et aussi par les flots des expulsés qui reviennent. En 1998, ils étaient à peine 200. Les camps sont désormais une réalité. Leur progression et leur organisation (des communautés gérées par des lois internes et pilotées par des chefs) dans les pays de l’Afrique du Nord montrent que le phénomène des clandestins est en train de prendre une forme géopolitique (voir carte). Comment? C’est désormais un des volets primordiaux dans les accords entre les pays africains et l’Europe. Il peut entraîner des ententes, mais aussi des dissensions. De plus, “le renforcement du contrôle induira des retards conséquents sur les échanges de marchandises et la circulation des personnes entre le Nord et le Sud”, selon Mehdi Lahlou. Chose qui a été vérifiée cet été par exemple où les délais d’attente des MRE se sont prolongés. Face à ces répercussions, les pays de transit pataugent dans le traitement du problème, au grand bonheur des mafias de passeurs qui profitent du durcissement “occasionnel” pour augmenter leurs tarifs. Et en matière d’expulsions, c’est la politique de “la patate chaude” qui prévaut chez les pays maghrébins: expulser les clandestins illico vers les voisins, sachant qu’ils reviendront. Les circuits de migration commencent dans les pays d’origine (Congo, Gabon, Cameroun, Nigeria, Niger…). Ils passent par la région de Tiziwati au Mali, et puis Tamanghasset en Algérie avant d’aboutir à Maghnia sur la frontière avec le Maroc. Selon l’Associated Press, durant la période allant de 1992 à 2003, 28.828 migrants clandestins ont été arrêtés en Algérie, notamment aux frontières sud (Tamanghasset, Tindouf, Bechar...) et ouest (Tlemcen) du pays. On relève à ce niveau une défaillance au niveau de l’approche. Jusque-là, en matière de migration clandestine, l’Union européenne (plus spécialement l’Espagne ou l’Italie) traite directement et uniquement avec les “têtes de pont” du sud (le sommet 5+5 est prouve aussi cette vision partielle). Pourtant, l’UE sait très bien qu’aucun traitement radical ne pourra être trouvé sans associer les pays d’origine. Le plan européen de lutte contre la migration clandestine et la traite des êtres humains, adopté en 2002, stipule que “les mesures contre ce phénomène doivent être mises en œuvre au début de la chaîne de migration, notamment par la promotion de la paix, de la stabilité politique, des droits de l’homme, des principes démocratiques ainsi qu’un développement économique, social et environnemental durable dans les pays d’origine. Pour assurer cet objectif, les questions d’immigration devraient être prises en considération dans les partenariats existants”. · Maroc, le garde-frontière C’est là un gros chantier pour l’UE si elle veut éradiquer le mal. A-t-elle les moyens de ses ambitions? Ou faut-il fédérer les organisations financières et humanitaires qui agissent en Afrique autour de cet objectif de lutte contre la migration clandestine? Le document de l’UE mentionne en effet qu’il est également important que l’Union et les états membres s’engagent dans d’autres enceintes internationales et qu’ils concluent des accords multilatéraux sur la question. On revient donc à cette idée de changements géopolitiques, induits par la migration clandestine qui envahit dangereusement toutes les plates-formes méditerranéennes (Maroc, Libye, Algérie, Tunisie, Grèce, Italie…), impliquant l’ouverture d’un dossier sulfureux: celui des réadmissions et de leur financement. C’est une question entourée de confusion. Le Maroc a en effet signé un accord avec l’Espagne à l’époque de Driss Basri, le 13 février 1992. Khalid Jemmah de l’AFVIC assure que cet accord a été réactivé sous Aznar à travers le rapatriement d’un contingent de clandestins. Mais, officiellement, on n’a pas confirmé ce rapatriement qui consacrerait la vision d’un “Maroc, gendarme de l’UE”. Maintenant, si rapatriement il y a, qui finance? L’UE, point de chute? Les pays de transit? ou les pays d’origine? et comment faire si les nationalités des migrants ne sont pas établies? Autant de questions qui font que la base sécuritaire de cette lutte demeure insuffisante si elle n’est pas accompagnée par une approche de sensibilisation et une répartition équitable des responsabilités. |
Publié par KJEMMAH à 02:42:10 dans Sélection presse | Commentaires (0) | Permaliens
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