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Migration

Ce n'est pas en forçant les cigognes à quitter leurs nids qu'ils bloqueront l'arrivée du printemps.

Pourquoi partent-ils tous ? | 10 avril 2006

 

Pourquoi partent-ils tous ?
MAROC - 27 février 2005 - par PAR JACQUES BERTOIN

Trois millions de Marocains sont aujourd'hui expatriés
: 86 % d'entre eux dans les pays de l'Union
européenne, 9 % dans le monde arabe et 5 % en
Amérique. Ce sont donc plus de trois millions de
personnes qui ont été déposées sur « l'autre rive »
après s'être laissé emporter par les « flux
migratoires », expression contemporaine désignant un
immémorial exil. Un Marocain sur dix, au moins, vit
aujourd'hui à l'étranger. Et chaque année, ce sont
encore plus de 100 000 candidats au départ qui se
mêlent aux touristes dans les ports et les aérogares
du Maroc, pour ne pas dire sous les camions et sur ses
plages. Aucun grand pays, dans l'Histoire, n'a subi
une hémorragie d'une telle importance, sur une aussi
longue période.
Changer de lieu, faute de pouvoir changer le monde.
Parfois au péril de sa vie. Pour ne pas revenir. Sauf
en vacances, quand les circonstances s'y prêtent. Ou
en rêve. Parce qu'on n'a pas oublié, quand on est «
là-bas », qu'on sera toujours « d'ici », parce qu'on a
conservé sa nationalité d'origine, qu'on n'a pas rompu
les liens avec la famille, que résonnent encore les
rumeurs de la médina et qu'on a, sur la langue, le
goût du tajine ou du thé à la menthe...

Concernant les premières vagues de l'émigration, on
peut encore comprendre : l'Occident, qui avait besoin
de chair à canon pour ses guerres et d'ouvriers pour
ses usines, a jeté ses filets sur des populations
démunies, raflées dans les villages du Sud avec la
complicité de rabatteurs locaux. Plus tard, la misère
des agriculteurs victimes de la sécheresse, le chômage
des jeunes que l'exode rural a jetés dans les rues des
villes, la répression policière qui sévissait durant
les « années de plomb », le sous-équipement des
hôpitaux, le manque de maîtres dans les écoles
publiques et plus généralement le différentiel de
richesse existant entre le Maroc et l'Europe prospère
des « Trente Glorieuses » se sont chargés d'alimenter
une émigration qui n'a pas faibli malgré la fermeture
progressive des portes de la « forteresse Schengen ».

Mais aujourd'hui ? Incontestablement, plusieurs de ces
causes subsistent. Toutefois, elles ne sauraient
suffire à elles seules à justifier la persistance
d'une telle pression migratoire. Comment expliquer en
effet, dans un pays jouissant désormais, au contraire
de tant d'autres, d'une paix civile durable, où la
population bénéficie d'une liberté d'expression
enviable, où le débat démocratique s'est largement
ouvert et où tous les indicateurs économiques ne sont
pas dans le rouge, que le désir d'émigrer y confine
encore si souvent à l'obsession ? Parmi les jeunes de
moins de 30 ans interrogés en 2001 par l'AFVIC
(Association des familles et victimes de l'immigration
clandestine), la quasi-totalité de ceux ne disposant
pas d'un revenu stable (94 %), la plupart des lycéens
(82 %) et une majorité d'étudiants (54 %) ont déclaré
qu'ils avaient « l'idée d'aller vivre en Europe ».

Une autre manière de nommer ce « syndrome du départ »
qui frappe désormais, au Maroc, l'ensemble de la
population. Non seulement les plus défavorisés, mais
aussi les coeurs à prendre, la classe moyenne des
diplômés (il est bien connu que les ingénieurs
informaticiens de l'École Mohammedia se sont exilés
par promotions entières), voire les négociants nantis
qui vendent leurs biens avant de s'expatrier, les
intellectuels et les artistes qui s'en vont donner
ailleurs la pleine mesure de leur talent ou les
professeurs qui occupent au Canada les chaires des
universités francophones.

Qu'ont-ils, ceux-là, qui les pousse à fuir à tout prix
la terre où ils sont nés ?

Moins telle ou telle raison objective que des
sentiments, à commencer par cette conviction qu'une
unique clé, le visa, est susceptible de déverrouiller
leur vie dans une société marocaine à jamais bloquée.
La culture de l'émigration se nourrit de toutes les
peurs - l'inévitable triomphe des islamistes, sinon le
chaos annoncé d'une explosion sociale -, de tous les
fantasmes - avivés sans répit par les télé-réalités
étrangères -, de toutes les rancoeurs - vis-à-vis
d'une hiérarchie injuste, ou seulement d'un rival
chanceux - et de toutes les humiliations subies au
pays du « Makhzen ».

En fin de compte, c'est la singularité marocaine
elle-même qui alimente les départs, conçus non plus
comme le passage d'un territoire à un autre, mais
comme la fuite hors d'un espace clos vers un ailleurs
supposé sans limites. Un horizon bordé par la mémoire,
les retours estivaux et une bonne conscience qui se
mesure en devises... Par Jacques Bertoin

Publié par KJEMMAH à 02:47:58 dans Sélection presse | Commentaires (0) |

Triangle de la mort: Quand le rêve tourne au cauchemar | 10 avril 2006

L'Economiste Avril 2006
 
· Des victimes par centaines à Khouribga, Kelaâ des Sraghna et Béni Mellal

· Véritable plaque tournante de l’émigration clandestine


«Moi aussi, si je trouve un moyen, je n’hésiterais pas. Je partirais dès demain!». Ce n’est pas un jeune téméraire qui exprime ainsi sa décision à gagner, lui aussi, coûte que coûte, le Vieux Continent. Mais, une jeune veuve de Boujaâd.
La trentaine environ, Loubna(1) porte le deuil de son mari même si elle n’a pas encore la confirmation officielle de son décès. A près de deux mois du naufrage de la barque qui transportait son mari avec 35 autres personnes, Loubna attend que sa dépouille soit rapatrié. Dans ce qui tient lieu de salle de séjour dans la maison de sa belle-famille, dans ce vieux quartier de Boujaâd à quelque 50 kilomètres de Khouribga, Loubna raconte son calvaire.
Comme d’autres familles de victimes, elle a multiplié les tentatives pour avoir le cœur net sur le décès de son mari. En vain. Hormis les informations glanées auprès des rescapés de ce naufrage, survenu près des côtes espagnoles selon eux le 19 février dernier, rien.
Emmitouflée, de pieds en cap, dans ses vêtements blancs de deuil, Loubna fixe obstinément le sol pour cacher ses yeux larmoyants. Elle explique calmement son désir de quitter, elle aussi, pour l’Italie. «J’ai maintenant à charge un fils de 10 ans et qui doit, en plus, être opéré sans tarder de l’œil. Pensez-vous que j’y arriverai avec pour uniques ressources l’aide de ma sœur et de ma belle-sœur résidant en Italie». Et d’ajouter, «figurez-vous que dernièrement mon fils m’a demandé si le passeur ne pouvait pas l’emmener à la place de son père!».
Mais plus frappant encore: le cas de ces parents qui consentent à «confier» leurs enfants à des passeurs. L’on trouve de plus en plus de mineurs parmi les people boat potentiels, affirme ce jeune avocat à Khouribga. Le drame, s’indigne-t-il, c’est que leurs parents savent pertinemment que de l’autre côté, leurs enfants vont tomber entre les mains de mafieux qui ne s’embarrasseront d’aucun scrupule pour les enrôler dans les filières de drogue ou de mendicité ou encore de prostitution.
«Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse? Oui, mon petit-fils qui n’a pas encore franchi ses 15 ans vient de passer de l’autre côté. Nous n’avons pas d’autre choix”, se lamente cette vieille femme dans ce bidonville de Khouribga, habituée depuis longtemps à tendre la main aux passants. Dans ce bidonville de «Kellala» à Boujaâd, (son nom, Kellala, rappelle l’ancien métier de ses habitants dans la fabrication de jarres en terre cuite), à voir les gens traîner les pieds, il est facile de deviner que tout le monde ici a «migré» mentalement. Jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, actifs ou chômeurs… tous sont habités par la même flamme: émigrer dans le Vieux Continent, précisément l’Italie. Un pays qui semble incarner, pour eux, une sorte de «terre promise» où ils doivent parvenir quels que soient le prix et les risques. Cet état d’esprit est, comme le souligne les responsables de l’Association des amis et familles des victimes de l’émigration clandestine (AFVIC), un dénominateur commun entre les habitants de cette plaque tournante d’émigration (Khouribga, Kalaâ des Sraghna et Béni-Mellal), désormais désignée sous le nom évocateur du «triangle de la mort». Ces gens sont convaincus que, pour eux, il n’y pas d’autre choix: «la fortune ou la mort», explique Paco, chargé de la communication à l’Afvic et qui parle en connaissance de cause. D’ailleurs, le surnom Paco qui lui colle désormais est le prénom d’un Espagnol qui, dit-il, l’aurait secouru. Lui aussi a caressé le rêve d’émigrer depuis l’adolescence. Il avait alors 22 ans et avait contraint sa mère, dont il est fils unique, à emprunter la somme nécessaire: 30.000 dirhams. Son rêve a failli tourner à la tragédie suite à un naufrage et sa mère en garde encore des séquelles psychiques. Mais pourquoi veulent-t-ils tous partir? Et pourquoi des parents et familles endeuillés, qui pour la plupart attendent encore le rapatriement des cadavres de leurs fils, consentent-ils à répéter le même «sacrifice» avec d’autres membres?
«C’est notre destin, une fatalité», lance philosophiquement un chauffeur de taxi à Khouribga. Comme beaucoup de ses confrères, il est intarissable dès que le sujet de l’émigration est abordé. «Dans ces coins marginalisés, nous sommes tous comme dans une grande salle d’attente où chacun attendrait son tour pour tenter sa chance», dit-il. Pas donc de répit tant qu’on a pas foulé de ses pieds la terre italienne, ajoute-t-il. L’idée s’exacerbe à l’occasion de promesses de régularisation comme quand l’Italie a décidé de le faire pour 4.000 dossiers (quota du Maroc dans le cadre d’un total de 170.000 dossiers à régulariser).
Le cas de Mustapha(2), ce fils de Boujaâd de 27 ans est à ce sujet éloquent. A son actif trois tentatives ratées pour gagner l’Europe en empruntant la voie classique pour arriver en Espagne. La dernière lui a valu une fracture de jambe. «Je me suis cassé la jambe en sautant de la remorque du camion où je me cachais». Sans cet accident, déplore ce père d’une fillette de 4 ans, il serait à l’heure qu’il est en Europe.
Mustapha qui avoue avoir dépensé jusque-là plus de 120.000 dirhams ne baisse pas les bras. Actuellement, il est en négociation avec un passeur pour un autre essai. «J’ai déjà la somme qu’il faut. Cette fois-ci, c’est plus sûr et moins risqué: j’aurai un contrat». Tant d’acharnement alors que Mustapha n’est pas vraiment dans le besoin: Il vit d’un petit commerce qu’il mène entre Casablanca et Nador. «Mais cela ne marche plus comme avant».
C’est aussi ce que pense son frère, Saïd, dont la petite menuiserie ne serait plus aussi rentable que par le passé. En tout cas, pas assez à ses yeux, pour lui permettre de mener le même train de vie que ses anciens collaborateurs et apprentis-menuisiers. «Allez voir tous ces apprentis que je payais parfois moins de 600 dirhams/mois. A peine un an qu’ils sont en Italie, qu’ils roulent déjà dans de luxueuses voitures», lance-t-il avec amertume. Et d’ajouter, «à moins d’émigrer, je ne pourrais jamais accéder à ces belles maisons qui restent fermées à longueur d’année».
Le fait qu’il y ait une victime, voire plusieurs dans la famille, comme c’est le cas pour Saïd et Mustapha, ne les empêche pas de tenter l’expérience à plusieurs reprises. Plus que la pauvreté, explique Khalil Jemmah, président de l’Afvic, ce sont, en effet, les success-stories des «anciens» qui expliquent cette ténacité à réussir son projet d’émigration. L’ascension sociale rapide d’anciens migrants fait fantasmer voisins, familles et amis. Normal, puisque, comme le soutient-on, beaucoup, partis de rien, sont parvenus, en peu de temps, à se hisser au plus haut niveau de la hiérarchie sociale. «Certains évoluent aujourd’hui dans le cercle fermé de l’élite politique de la région», soutiennent des responsables de la société civile. On parle même de certains présidents de communes qui auraient été au départ d’anciens passeurs. «Au lieu d’être inquiétés, ces anciens passeurs jouissent de tous les privilèges que leur permet leur nouveau statut et surtout leur manne de devises», déplorent des militants associatifs.
C’est dire qu’au fond, avec de telles «réussites», rien ne peut dissuader un clandestin de partir. Ni les drames humains multiples, ni le durcissement des mesures de surveillance, encore moins les sommes exorbitantes exigées par les passeurs ou les arnaques dont ils sont souvent victimes.
Comment peut-il en être autrement, lorsqu’on sait que cette région a une longue tradition d’émigration et que l’idée de «brûler» berce les esprits depuis la petite enfance. C’est ce que confirment d’ailleurs les conclusions d’une enquête menée en 2001 par l’Afvic auprès des jeunes de la région. «L’idée de migrer apparaît dès l’enfance et continue à se développer jusqu’à sa concrétisation».
Et contrairement à ce que l’on pourrait croire, les candidats au départ ne se recrutent pas uniquement parmi les laissés-pour-compte, ces jeunes sans diplôme et sans emploi. L’envie de s’expatrier tenaille tout aussi bien ceux qui ont une situation professionnelle. Cette catégorie sociale veut à son tour s’installer sous d’autres cieux et améliorer son quotidien et celui de sa progéniture. Les récits des rescapés d’épisodes macabres semblent renforcer les people boat potentiels dans leur projet d’émigration. Des familles pleurent toujours les victimes du naufrage des embarcations qui tentaient de passer par la Tunisie, d’autres attendent encore le retour de leurs fils qui croupissent dans les geôles de la Libye. Des victimes par centaines, voire milliers, comme l’affirme l’Afvic, mais qui n’altèrent pas l’obstination des habitants de ces régions.

Khadija EL HASSANI
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(1) et (2) Les prénoms ont été modifiés

Publié par KJEMMAH à 02:38:42 dans Sélection presse | Commentaires (6) |

Expulsés, la difficile réinsertion | 10 avril 2006

L'economiste Avril 2006
 
· L’Afvic vient en aide à 500 personnes

Réinsérer des expulsés de l’émigration clandestine dans la vie active. Tel est le projet auquel s’attelle aujourd’hui l’Association des amis et familles des victimes de l’émigration clandestine (Afvic). Grâce à un financement européen, une enveloppe de 5 millions de dirhams sur trois ans, l’ONG monte un projet pour la réinsertion de 500 jeunes dans la vie active. Selon Khalil Jemmah, président de l’Afvic, ce projet, qui devait démarrer début mars, porte sur le Maroc et l’Albanie dans le cadre de la coopération internationale italienne.
Selon le président de l’association, ce projet qui s’inscrit dans l’esprit de l’INDH, s’articule autour de deux volets. Le premier ciblera des porteurs de projets, qu’il s’agira d’aider, moyennant des microcrédits, à monter de petites entreprises. Au total, ce programme prévoit le financement de 250 microprojets à hauteur de 3.000 euros (près de 30.000 dirhams) chacun. «Dans notre approche, nous encouragerons ensuite ces 250 personnes à se regrouper en coopératives», explique Jemmah. Pour piloter le projet, 6 personnes seront recrutées à plein temps par l’Afvic.
Le deuxième volet du projet consiste, quant à lui, à monter des partenariats avec des entrepreneurs dans l’objectif de faire embaucher des jeunes, 250 personnes que l’association aura préalablement formées. «L’Afvic prendra en charge les six premiers mois de leurs salaires. Histoire d’encourager l’entrepreneur, qui pourra ainsi tester les compétences de sa nouvelle recrue sans engager de frais», souligne Jemmah, qui glisse au passage que pour cette initiative, l’association n’a pas fait appel à des fonds publics. «Nous avons pris notre dossier et nous avons sollicité différents bailleurs de fonds dont la Commission européenne avant de bénéficier de ce financement», explique-t-il. L’ONG multiplie en effet les actions pour sensibiliser l’opinion internationale sur la nécessité d’adopter une démarche plus humaine dans le traitement de la problématique de la migration clandestine.
En effet, à l’Afvic, on est convaincu que «sans véritable alternative sur place, nos jeunes continueront d’être des candidats potentiels à l’émigration clandestine». «Le jeune doit être en mesure de choisir de rester dans le pays et non pas y être forcé», indique Jemmah. C’est pourquoi cette association, créée en 2004, focalise sur les potentialités existantes dans le pays et la création d’espaces où les jeunes pourront se réaliser pleinement.

K.E.H.

Publié par KJEMMAH à 02:33:47 dans Sélection presse | Commentaires (1) |

Même les enfants prennent le large | 10 avril 2006

Désormais, dans le Maroc profond, des gamins réclament à leurs parents un "billet" de patera.

 

Au Maroc, il y a des régions entières sans espoir. Des terres où les parents n'hésitent pas à acheter à leurs enfants un "billet" de patera et à les jeter dans l'aventure périlleuse. Des hameaux où les enfants supplient leurs parents de les sortir de là. Ces familles sont un terrain idéal pour les mafias qui viennent dans les villages pour emmener des dizaines de mineurs. Abdel vit dans un douar de la région de Khourigba. C'est un paysan fruste qui ne regrette pas d'avoir mis la vie de son fils cadet en danger en lui faisant traverser le détroit lorsqu'il avait à peine 10 ans. "Je savais que si mon fils réussissait à aller de l'autre côté, il aurait une vie digne. S'il était mort pendant le voyage, ç'aurait été le destin. De toute façon, il valait mieux qu'il risque de mourir plutôt que de rester parce que lorsqu'on vit ici c'est comme si on était mort." Aujourd'hui, Abdel est rassuré : l'enfant a fait la traversée il y a deux semaines et il est déjà en Italie, avec des parents. Il affirme que c'est l'enfant qui a voulu partir. "Mon fils n'arrêtait pas de me harceler. Il me demandait comment je pouvais être aussi injuste et ne pas l'envoyer chez ses oncles en Italie. Il disait que làbas il pourrait étudier dans une bonne école, pas comme ici où il devait faire dix kilomètres à pied pour y aller. " L'homme avait déjà fait la même chose pour un autre de ses fils. "Le voyage en patera du petit m'a coûté 3 000 euros. Le grand, je l'ai envoyé il y a trois ans. " A Khourigba et à Beni Mellal, la plupart des gens parlent comme lui. Ces deux régions sont la principale source d'immigrés marocains. L'émigration y est une obsession collective, résultat de la forte impression causée chaque été par le retour des milliers d'émigrés qui vivent en Europe. Ils se présentent avec de grosses voitures chargées de cadeaux.

 

Jadis, ceux qui étaient attirés par ce mirage étaient les adultes. Le problème est qu'aujourd'hui il séduit également les mineurs. Pour Khalil Jemmah, président de l'association des Amis et familles des victimes de l'immigration clandestine (AFVIC), l'émigration d'enfants organisée est un phénomène "gravissime". Jusqu'à l'année dernière, ils partaient seuls, à l'insu de leurs familles et, comme ils n'avaient pas d'argent, ils essayaient de passer en se cachant sous les camions qui traversaient le détroit. Aujourd'hui, on voit de plus en plus de mineurs à bord des pateras, ce qui signifie que leurs familles paient le billet. Les parents savent que leurs enfants, parce qu'ils ont moins de 18 ans, ne seront pas renvoyés au Maroc, mais installés dans un centre d'accueil, et qu'au bout de quelques mois on leur donnera des papiers. Ils pourront alors tous s'installer en Espagne grâce au regroupement des familles. "La situation est catastrophique, explique Jemmah. En Europe, les enfants demandent un jeu vidéo ou des baskets. Ici, ils demandent un billet de patera. " Selon lui, les mafias ont une grande part de responsabilité dans ce nouveau phénomène. "Les gens des mafias vont voir les enfants et les parents, et ils leur rebattent les oreilles avec l'émigration : ils leur disent qu'ils doivent y aller maintenant qu'ils sont mineurs, que s'ils attendent d'être adultes ils ne pourront plus le faire parce que l'Europe n'expulse pas les enfants, mais renvoie ceux qui ont plus de 18 ans. " Jemmah est persuadé que si un mineur veut partir, c'est parce qu'on lui a fourré dans la tête le stéréotype de l'immigré triomphateur. "Un enfant de 10 ans n'a pas vécu assez longtemps pour savoir qu'il n'a pas d'ave­nir au Maroc. "

Antonio Baquero, El Periodico de Catalunya, Barcelone

Publié par KJEMMAH à 02:24:03 dans Sélection presse | Commentaires (1) |

Les Marocains rêvent d’Europe | 10 avril 2006

2 PAGES CENTRALES DU MONDE DIPLOMATIQUE  Juillet 2002

Plus de 100 000 Marocains tentent chaque année de traverser clandestinement le détroit de Gibraltar pour gagner l’Europe, nouvelle terre de toutes les promesses. Pour des milliers d’entre eux, ce rêve se termine tragiquement. Pourtant, le drame des noyés du détroit ne dissuade nullement de plus en plus de jeunes Marocains de tenter à leur tour l’aventure. Pourquoi partent-ils ? Il y a d’abord la conviction qu’un pays où les structures sociales demeurent désespérément archaïques, voire féodales, n’offre pas aux nouvelles générations de véritables perspectives d’avenir. Il y a ensuite l’irrésistible attrait qu’exerce l’image des pays européens diffusée par les chaînes de télévision du Nord qui inondent désormais tout le Maghreb. Mais il y a loin du mirage à la réalité...

Partir, émigrer, tel est le thème de l’un des plus grands succès de la variété maghrébine des années 1990, ia raiah ouin moussafer (toi le voyageur, où es-tu parti... ?). Cet hymne aux exilés rappelle l’espoir massif d’un exil vers l’Europe ou le Canada... La création de l’espace Schengen en 1990 s’est traduite par la réduction drastique des visas accordés et a suscité un sentiment d’enfermement parmi les jeunes Maghrébins, qu’il est difficile d’imaginer dans l’opulente et libre Europe. D’où une explosion de l’immigration clandestine (lire Par dizaines de milliers), en particulier vers l’Espagne, via le détroit de Gibraltar.

La traversée du détroit est une aventure à hauts risques. Elle est assurée par des barques de pêche ou pateras, souvent équipées d’un moteur de 40 à 60 chevaux. Les départs s’échelonnent sur toute la côte nord du Maroc, descendant jusqu’à Kenitra, aux portes de la capitale. La surveillance accrue du détroit oblige les passeurs à faire preuve de témérité. Si bien que les 12 kilomètres qui séparent l’Espagne du Maroc au point le plus court peuvent se transformer en une traversée de plusieurs centaines de kilomètres, non sans risques. A fortiori quand l’objectif est fixé aux îles Canaries. A la fin avril 2002, un naufrage a eu lieu au large d’Agadir (7 morts marocains retrouvés).

Les polices marocaine et espagnole ont pris la triste habitude de ramasser les cadavres que la mer rejette, corps lancés à la mer par des passeurs affolés à l’approche des vedettes de surveillance ou corps issus du naufrage des pateras. Du côté espagnol, en 2000, on a repêché 72 cadavres, tandis que 271 décès étaient attestés par les rescapés. La presse marocaine relève fréquemment de tels drames sur les côtes du Nord. Le 26 septembre 1998, un des pires naufrages a causé 38 morts dans le détroit. D’après l’Association des amis et familles des victimes de l’immigration clandestine (AFVIC), on a relevé 3 286 cadavres sur les rives du détroit de 1997 au 15 novembre 2001. Si l’on accepte le ratio d’un cadavre retrouvé pour trois disparus, cela signifie la mort de plus de 10 000 migrants en cinq ans dans le détroit.

A cela s’ajoute la situation très tendue qui prévaut autour des deux enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, sur la côte nord. Accessibles aux gens du nord du Maroc sur présentation d’une simple carte d’identité, ces territoires suscitent une vigoureuse contrebande. A Ceuta, on enregistre 25 000 passages quotidiens de contrebandiers. Ceuta tente de se préserver en édifiant sur son pourtour une sorte de rideau de fer grillagé et électrifié. Mais les présides (enclaves) sont confrontés à une intense pression migratoire, notamment enfantine. Plusieurs milliers d’enfants sont refoulés chaque année. Le mercredi 9 mai, le ministre espagnol de l’intérieur, M. Mariano Rajoy, déclarait : « Les autorités marocaines ne manifestent aucune préoccupation pour l’état de leurs mineurs (1). »

Pour les autorités marocaines, les migrants proviennent de tout le continent africain (et même du Proche-Orient et de l’Asie). Mais la police espagnole atteste que 80 % des migrants sont marocains. Néanmoins, les migrants africains sont devenus une figure du paysage (à Tanger, à Rabat), malgré des conditions de vie dramatiques. Arrivant d’Algérie via le Sahara, ils sont pris en charge par des transporteurs qui les dirigent vers Tétouan ou Nador et les hébergent éventuellement en attendant le passage. Il arrive qu’ils soient refoulés vers l’Algérie sans procès ni recours, et de surcroît en groupe, ce qui contredit tous les textes internationaux. Un camp de migrants, côté algérien, a été récemment vidé de ses 10 000 « habitants ». Et quelques milliers sont parqués à Ceuta et Melilla.

Les migrants marocains potentiels disposent d’une vaste gamme de moyens. Pour les enfants des classes aisées, le plus sûr moyen de circuler librement reste d’être inscrit dans une école étrangère. Pour les élèves de l’école publique, les choses sont plus complexes. En 2001, 14 000 bacheliers (soit près d’un sur quatre) ont fait une demande pour poursuivre des études en France auprès de l’ambassade de France à Rabat. Les demandes en direction de l’Espagne et du Canada sont aussi très nombreuses. Les étudiants diplômés sont parfois très recherchés. Ainsi, la promotion 2001 des diplômés informaticiens de l’école Mohammedia d’ingénieurs (la plus prestigieuse du Maroc) a été entièrement recrutée à l’étranger. Quant aux cadres, on relève depuis quelques années un exil de trentenaires diplômés et installés, qui vendent leurs biens et quittent le pays (médecins, ingénieurs, etc.). Le Canada et la France sont les destinations privilégiées.

Pour le commun des mortels, les choses sont moins simples et plus chères. La première manière est d’obtenir un visa Schengen et de dépasser son délai de validité. Régulièrement, des sportifs marocains profitent d’une tournée à l’étranger pour disparaître dans la nature. Cet hiver, une fédération française de rugby s’est fait piéger en accordant plusieurs dizaines de visas à un faux club marocain... Le problème est qu’il n’est pas aisé de disposer d’un tel document. Alors, pour 5 000 à 6 000 euros, il est possible, selon l’AFVIC, d’acheter de faux papiers.

Ceux qui brûlent leur passé

L’avion est aussi un moyen de s’expatrier. Outre les jeunes filles qui partent vendre leurs services dans le Golfe, le système du via/via est utilisé pour débarquer en Europe. Il s’agit de prendre un vol pour l’Australie ou la Chine, via Paris ou Rome, et d’être exfiltré de l’aéroport par des complices dûment rémunérés. L’opération coûte 7 000 euros, mais elle est la plus sûre. La voie terrestre est aussi empruntée. 100 000 camions traversent chaque année le détroit dans le sens sud-nord, ce qui laisse pas mal d’opportunités. Dans la zone industrielle de Rabat, des jeunes gens munis d’une petite réserve alimentaire tentent chaque semaine de s’embarquer à bord des camions de textile. On peut aussi citer le cas des cars avec la complicité des chauffeurs (5 000 euros), du passage par le détroit de Sicile via Tunis (3 000 euros) ou encore du passage par la Turquie et la Grèce (140 Marocains au départ d’El Jadida ont tenté l’expérience en août 2001).

Des solutions individuelles existent aussi (mariage, regroupement familial, contrat de travail en Italie, voiture familiale, etc.). Néanmoins, le gros du flot clandestin est assuré par les fameuses pateras. Les migrants proviennent essentiellement de trois grandes régions en crise du Maroc, les axes Nador-Oujda dans le Rif, Casablanca-Beni Mellal, Casablanca-Marrakech. Dans ces régions rurales, les migrants n’ont souvent jamais vu la mer et n’ont aucune idée des risques encourus (paroles de rescapés).

Les candidats à la migration sont recrutés par des rabatteurs locaux dans les régions les plus lointaines du Maroc. La filière est parfaitement organisée. Le migrant est pris en charge par un transporteur local (par camion jusqu’à la côte). Arrivé là, un agent héberge les candidats jusqu’à ce que la mer se calme. Enfin, le marin (qui est souvent un intermédiaire qui ne possède pas le bateau) se fait payer 200 à 300 euros par tête. Après avoir acquitté 1 000 à 1 300 euros aux bandes mafieuses qui organisent la traversée, les harragas (littéralement ceux qui brûlent leur passé) rejoignent de nuit leur embarcation. Ce trafic rapporte plus de 100 millions d’euros par an à ces mafias, ce qui n’est pas énorme comparé au trafic de cannabis (2).

L’hébergement est ensuite assuré en Espagne, dans la région de Tarifa ou aux îles Canaries. Ce qui prouve que la traite est organisée par une mafia internationale très structurée. D’après témoignages, ce sont des Marocains de l’étranger qui dirigent ce trafic, en compagnie d’Espagnols. Mais son ampleur suppose que des complicités existent des deux côtés de la mer. D’ailleurs, après le 11 septembre 2001, plus aucun bateau n’a traversé le détroit pendant plusieurs semaines... Or il est peu vraisemblable que les migrants aient différé leur départ à cause des attentats de New York.

L’AFVIC recherche les causes de l’émigration clandestine, mais elle veut aussi lutter contre ce fléau et se constituer partie civile contre les trafiquants d’êtres humains. Elle accompagne son action de tables rondes et bénéficie du soutien actif du Conseil de l’Europe. L’association a lancé une grande enquête auprès de 600 jeunes Marocains de moins de 30 ans en 2001, pour mettre au jour les motivations des migrants et la genèse de leur projet migratoire. Six groupes ont été étudiés, de cent membres chacun (élèves, collégiens, lycéens, étudiants, chômeurs et jeunes actifs). De cela il ressort que le projet migratoire se forme dès l’enfance, et qu’il devient une obsession à l’âge adulte.

Si 85 % des enfants du primaire pensent que leur situation est bonne, ils ne sont plus que 6 % parmi les jeunes sans revenu stable (contre 21 % au lycée et 25 % dans le supérieur). 71 % des jeunes sans revenu stable pensent que leur vie est médiocre, et 8 % seulement pensent que leur vie va s’améliorer (alors qu’ils sont 87 % en primaire). Au total, 33 % de ces jeunes pensent que leur sort va s’améliorer, mais 31 % pensent qu’il n’en sera rien. La montée des incertitudes au cours de la vie explique l’ampleur du désir migratoire. Tous les sondés disent vouloir visiter l’Europe et pensent que leur sort y serait meilleur. Sur cette base, 82 % des lycéens interrogés disent vouloir partir en Europe, et 94 % des jeunes sans revenu stable (contre seulement 19 % des actifs occupés). Parmi ceux-ci, 62 % se disent prêts à prendre le risque de partir sans visa comme immigré clandestin...

En 2001, 44 841 immigrés en situation irrégulière ont été rapatriés ou expulsés d’Espagne vers leur pays d’origine (Marocains, Colombiens et Equatoriens en tête) ; 22 984 autres ont été détenus sans papiers, dont 21 706 Marocains. 12 976 étrangers, en majorité marocains (contre 6 579 en 2002), ont enfin été expulsés par procédure judiciaire, en application de la nouvelle loi sur l’immigration adoptée le 23 décembre 1999. L’Espagne, vieux pays d’émigration qui comptait encore très peu d’immigrés dans les années 1980, accueille, en 2001, 1 243 919 étrangers officiels, dont 46 % d’extracommunautaires.

La question migratoire est devenue essentielle pour Madrid. L’ancien ambassadeur d’Espagne au Maroc, M. Jorge Dezcallar, est d’ailleurs devenu le patron du CNI, les services secrets espagnols. Il ne fait guère de doute que la quasi-rupture des relations maroco-espagnoles, depuis le rappel de l’ambassadeur marocain à Madrid en octobre 2001, est liée à l’immigration et au trafic de cannabis.

D’après le Conseil de l’Europe, 246 000 demandes de régularisation ont été déposées par des immigrants clandestins en Espagne entre le 3 mars et le 31 juillet 2000, à l’occasion de la récente vague de régularisations. Si 90 % des demandes déposées à Ceuta et Mellila sont rejetées (contre 50 % en moyenne), les Marocains constituent néanmoins la communauté étrangère la plus nombreuse d’Espagne. Les autorités marocaines déplorent cette situation, alors qu’il existe une pénurie sectorielle d’emplois (127 000 postes non pourvus en 2001). Le gouvernement espagnol privilégie l’installation de travailleurs d’Amérique latine et de Pologne, notamment pour les récoltes en Andalousie.

Mais le différentiel de croissance, de richesse et de démographie est tel entre les deux rives de la Méditerranée que la pression ne se relâche pas. L’opulente Costa del Sol fait face à la désespérance du Rif, comme l’atteste l’état d’abandon de la région de Kettama livrée à la monoculture du cannabis. En 2000 ont éclaté les émeutes d’El Ejido, petite ville andalouse où se sont déroulées de véritables chasses à l’homme contre les « Moros ». Lorsqu’ils ont assisté à ces scènes de violence à la télévision et qu’ils ont vu les ouvriers agricoles interviewés, nombre de Marocains ont réalisé la présence de leurs compatriotes outre-mer. Dans les semaines qui ont suivi, les files d’attente devant le consulat espagnol de Rabat se sont allongées comme jamais...

L’Union européenne aide financièrement l’Espagne pour faire face à cet afflux et garder les frontières de Schengen. Lorsqu’elles appréhendent des clandestins, les autorités espagnoles les remettent au Maroc, dont elles exigent en contrepartie 300 euros par migrant interpellé. Cette situation ulcère le Maroc, qui proteste de sa bonne volonté et de sa coopération, et déplore l’absence d’aide européenne.

Avec trois années de sécheresse (1998-2001), l’économie marocaine a traversé une passe très difficile. Près de 20 % de la population vit sous le seuil de pauvreté absolue (moins de 1 dollar par jour). Or, d’après les statistiques espagnoles, 70 % des clandestins appréhendés sont chômeurs. Il faut néanmoins relever une frange de diplômés (avocats, médecins...) qui, après avoir épuisé toutes les démarches légales pour émigrer, s’en remettent au sort de la traversée.

Un rescapé a déclaré en 2001 à l’hebdomadaire Demain  : « Ecoutez, ce détroit est celui de la dernière chance. C’est la dernière frontière entre l’enfer et un monde prétendument meilleur. Ceux qui tentent de franchir cette limite savent à quoi s’attendre. C’est un jeu. Un jeu de la vie et de la mort. » Et l’un des enquêtés de l’AFVIC de compléter : « J’ai tenté les pateras trois fois, une arrestation et deux naufrages, dont six morts, et j’essaierai encore. Si je meurs, je serai un martyr économique ! Tout cela, je le fais pour ma famille. »

Face à cette désespérance, il ne fait aucun doute que l’émigration clandestine est une soupape de sûreté pour le Maroc. L’exil est une manière de renoncer à lutter sur place. Il libère des places dans le circuit économique (baisse du chômage officiel en 2001) et suscite l’espoir de ceux qui restent. Mais, en dehors de ces aspects économiques, la question de l’émigration clandestine renvoie à la crise du nationalisme, voire à l’échec du projet national que les Etats du Maghreb ont forgé à l’indépendance. Il s’agit là d’une crise morale plus encore que politique.

Jusqu’aux années 1980, la population du Maghreb vivait dans une relative autarcie. La masse paysanne hors du temps demeurait à l’abri des contacts avec le monde. La radio et la télévision nationales entretenaient la fibre patriotique à l’écart du modèle consumériste européen. En dehors des élites et des émigrés, les voyages étaient peu nombreux, et le contact avec les étrangers volontairement limité. Hassan II prit soin, après une tentative d’ouverture au tourisme dans les années 1970, de limiter le nombre de touristes à 1 million d’Européens par an.

Plus de cent mille départs par an...

L’irruption de la parabole au Maghreb à la fin des années 1980 a été une rupture majeure dans la représentation du monde par les Maghrébins. Alors que les Tunisiens se mettent à apprendre l’italien grâce à la radio-télévision italienne (RAI) et que les Algériens suivent les actualités françaises, les Marocains s’ouvrent peu à peu à de nouveaux horizons. L’Occident fabriqué de la télévision se donne à voir (lire « Loft Story » vu de Casablanca). Le succès inouï de la télévision par satellite en Algérie, et plus encore au Maroc, dans les années 1990, donne la mesure du changement.

Puis les bouquets satellitaires européens débarquent à la fin de la décennie, déversant sur des populations entières un flot d’images, notamment pornographiques. Les chaînes spécialisées ne s’y trompent pas, qui adressent en boucle des messages à leurs auditeurs arabophones. La lourde pression sociale qui s’exerce sur les jeunes Marocains et la quasi-impossibilité, pour le plus grand nombre, de se marier avant 30 ou 35 ans pour des raisons économiques rencontrent là un océan de désir.

Les chaînes nationales diffusent par ailleurs des success stories d’émigrés ayant réussi une ascension sociale étonnante (Jamel Debbouze, un entrepreneur aux Pays-Bas, la chanteuse Nadia Farès et tel sportif, par exemple Zinedine Zidane). Avec le retour annuel des émigrés au pays (1,5 million de personnes l’été 2001) dotés de multiples biens de consommation, notamment de rutilants véhicules inaccessibles, on comprend que l’Europe apparaisse comme un eldorado dont il faut forcer la porte.

Le Maghreb apparaît d’une certaine manière comme le Mexique de l’Union européenne. En 2001, ce pays comptait 100 millions d’habitants, mais près de 35 autres millions résident aux Etats-Unis (dont une dizaine de millions de clandestins, à raison d’un nouveau million chaque année). A ce jour, le Maghreb compte 70 millions d’habitants, et il est probable que 10 à 15 millions de Maghrébins séjournent en Europe. Le ratio pour le Maroc serait de 30 millions d’habitants pour 5 à 7 millions de résidents à l’étranger (100 000 à 200 000 départs par an nourrissent ce flux). Le mouvement d’exil n’est pas près de s’éteindre, sauf à entreprendre une lutte à la base contre cette nouvelle traite qui ne dit pas son nom.

« La lutte contre l’immigration clandestine ne doit pas se faire sur les frontières, mais dans les lieux et les pensées des immigrants clandestins ; elle doit s’opérer dans le cadre de la coopération Nord-Sud basée sur un dialogue équilibré, et non pas reposer sur un monologue du Nord. Il faut une politique et non une police d’immigration. Le Sud ne doit pas être contraint à la mendicité », avertit M. Khalil Jemmah, président de l’AFVIC.

Pierre Vermeren.

Publié par KJEMMAH à 02:20:25 dans Best Of | Commentaires (0) |

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