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Le Subversif

Les joies et colères de la vie de libraire

Oktobre, le joyeux libraire

Bonjour chères lectrices et chers lecteurs,



j'ai voulu créer une page pour me défouler, écrire ce qu'il se passe ici bas, dans le monde merveilleux des éternels étudiants endettés, avec un boulot peu rénuméré malgré les aptitudes et les diplômes acquis. Les amoureux de la lecture, plus particulièrement les maniaques de livres dont on ne parle pas beaucoup s'y retrouveront. Comme j'aime aussi les cultures métal et punk, c'est certain que je vais écrire quelques lignes là-dessus. 




Et puis moi... je suis désormais un ex-libraire, viré pour avoir exprimé son opinion sur son employeur, Renaud-Bray, malgré mes neuf ans d'ancienneté. Je suis dans la trentaine, ma formation est en histoire et en science politique. Pas d'enfant, pas riche, pas d'auto, pas de REER, pas de télé câblée, pas de colocataire et pas d'animaux. Mais beaucoup de livres et de disques.




J'espère que ce site va vous plaire. Bonne lecture!

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Ma soirée Primerica. | 29 juin 2007

Comme quelques-uns d'entre vous, à un moment ou un autre de votre vie, j'ai assisté hier soir à une soirée d'information de la compagnie Primerica. Jusqu'à ce moment où je suis entré dans leurs locaux, je n'avais jamais entendu parler de cette entreprise, fondée en 1977 et affiliée à Citigroup. Bien que j'avais un doute sur l'occasion qui m'étais offerte, je ne savais pas tellement à quoi je devais assister. Après l'exposé d'une heure et demi, j'ai pu constater la solidité de mes convictions politiques et de mes valeurs...

 

Il y a deux semaine, deux clientes de ma succursale m'ont demandé un livre intitulé « La méthode ABC de faire de l'argent ». Nous l'avions et je me suis empressé de trouver le livre et leur rapporter. Alors que j'étais un peu débordé sur le moment, la plus jeune femme, l'autre étant sa mère, m'a offert de participer à une opportunité d'affaire. Elle m'a alors demandé mes coordonnées, ce que je lui ai laissé. J'avais trouvé  la jeune femme très avenante, voyez-vous... Andréanne (nom fictif, je ne souhaite pas lui nuire) m'a promis de me rappeler au plus tôt, pour me donner plus d'information sur cette opportunité.

 

La semaine suivante, Claudia (autre nom fictif), la mère d'Andréanne, m'a contacté afin de m'offrir d'assister à une soirée d'information, ce mercredi. Sur le coup, j'avais déjà quelque chose de prévu. Elle m'a alors offert de me rappeler la semaine suivante. C'est ce qu'elle a fait lundi dernier. Claudia m'a même proposé de me transporter à l'endroit de la réunion. J'ai accepté, sans savoir quoi que ce soit, bien que j'avais mon idée sur ce qu'on allait me soumettre. Elle m'a alors donné rendez-vous chez elle, pour 18h00, et m'a demandé d'apporter de quoi prendre des notes.

 

Je me suis présenté à l'heure, en même temps que Félix (nom fictif), lui aussi avait été approché, pour la même soirée. Nous avons rejoint Andréanne et Claudia, où nous avons brièvement discuté de la suite de la soirée. J'ai appris alors que j'allais faire un tour à Blainville, dans la banlieue nord. C'est Andréanne qui allait nous conduire là-bas. En route pour la réunion, nous avons fait un peu connaissance, encore une fois j'ai surpris par mon âge (on me prend souvent pour dix ans de moins qu'en réalité...), on a peu parlé de l'entreprise mais étonnamment, on m'a fait parler du manque de reconnaissance de mes patrons. Facile à faire, avec mon merveilleux employeur qu'est Renaud-Bray...

 

Nous sommes arrivé un peu plus tôt que prévu au lieu de la réunion, le siège local de la compagnie à Blainville. Aucune enseigne indique le local, situé dans un centre commercial banal, sur un boulevard banal, près d'un bar-terrasse avec vue sur le stationnement. Nous en avons profité pour casser la croûte (c'est Andréanne qui a payé), puis nous avons entré dans les lieux, où une salle est aménagée pour ce type de soirée, avec un écran, un tableau blanc et des séries de sièges capitonnés. À l'entrée, on nous a offert une feuille, permettant de laisser nos coordonnées et aussi...les noms et coordonnées des personnes que nous pensions que la présentation pourrait intéresser. En attendant le début, Félix et moi avons vu une demi-douzaine de fois un court vidéo corporatif de la compagnie, pendant qu'Andréanne réglait quelques affaires avec d'autres collaborateurs. Dans une production des plus américaine (et en anglais bien sûr...), le vidéo présenté en boucle vantait la possibilité de travailler moins, pour gagner plus d'argent et ainsi s'offrir une véritable liberté, dans le confort le plus total. On voyait de brefs témoignages de gens convaincus de leur choix, heureux d'avoir évité le burn-out avant l'âge de trente ans, vivant dans de somptueuses demeures, offrant à leur famille des loisirs de qualité (bref plan sur trois petites filles apprenant le squash), conduisant des véhicules de luxe (Humvee, moto Harley-Davidson...). Sur les murs, des dizaines de plaques commémoratives de succès couvrent les murs, comme les photos de lieux de prestige et des trophées ornent les coins.  Félix semble être sceptique sur le type de présentation que nous allions avoir. Je n'émet aucun commentaire, je me compose un personnage attentif et poli mais je ne suis pas très à l'aise. Je ne me sens pas à ma place et j'espère que la présentation ne prendra pas trop de temps. Andréanne nous rejoint et nous présente son coach (je ne me rappelle pas de son nom), un homme d'âge mûr qui me demande si je suis intéressé de faire des affaires, et Dan, le présentateur de Primerica, le type du jeune homme dynamique et plein d'avenir.

 

La présentation commence, la salle s'est remplie à moitié et comme je le constate, les autres personnes impliquées dans la compagnie sont présente et assiste à l'exposé de Dan, bien qu'ils l'ont probablement entendu des dizaines de fois... D'autres spectateurs, recrutés comme moi et Félix, écoutent attentivement le début de la présentation. Plusieurs personnes dans la vingtaine, avec quelques couples d'âge mûr. Tout juste avant, Andréanne nous a glissé qu'il fallait garder en tête ces questions suivantes : Est-ce que je connais du monde que ça intéresserais? Est-ce que ce qui est présenté convient à mes valeurs? Est-ce que ça pose un problème d'être payé selon mon travail (i.e. à commission)? Ce conseil m'a été plutôt utile...

 

Comment décrire Dan? Si j'avais voulu être le genre de jeune dynamique, ambitieux amoureux du confort et tout pour plaire aux clichés des bôzéjeunes, mon modèle, ce serait lui. Détenteur d'un bac en relations industrielles, ancien cadre des ressources humaines de Gaz Métro, Dan a tout plaqué il y a quatre ans pour s'investir dans Primerica à temps plein, afin de profiter d'une meilleure qualité de vie avec sa femme et sa famille. Il a fait son speech dans un look décontracté, pantalon et chandail, avec un langage très familier. Il s'est d'ailleurs vanté à plusieurs reprises de n'être pas un expert en finance, donc de ne pas avoir adopté le même jargon complexe que les représentants des banques.

 

Et Primerica, de quoi s'agit-il? Cette division de Citigroup, affiliée à la Citibank, est le plus gros holding financier de la planète. Six millions de clients, 100 000 représentants. Au Québec, l'entreprise est encore à ses débuts, 92 bureaux sont ouverts à ce jour, sur un objectif de 800 d'ici dix ans. Comme la population québécoise serait mal servie par les institutions bancaires et les compagnie d'assurance, Primerica souhaite redresser la situation des milliers de baby-boomers sur le point de prendre leur retraite, dont la plupart sont dans des situations peu reluisantes. C'est pourquoi non seulement elle se spécialise dans les analyses des besoins financiers, mais nous propose également d'entrer dans l'équipe. J'expliquerai plus loin en détail la façon dont Dan nous a fait miroiter l'avenir d'appartenir à la famille Primerica...

             

 

Les services de l'entreprise se situent principalement dans trois secteurs. Premièrement, la consolidation de dettes. Primerica propose un plan de rééchelonnement, permettant non seulement de baisser nos paiements, mais aussi d'économiser, sur une plus courte période. L'explication de Dan m'a apparu très simple mais aussi peu convaincant, sur cette façon miracle de se sortir de l'endettement. C'est trop beau pour être vrai. Le second secteur est l'assurance-vie. La compagnie offre une plus grande couverture, pour deux fois moins cher, ce qui serait selon Dan la façon dont s'assurent les riches, ceux-ci ne contribuant à leur assurance que pendant leur vie active. C'est d'ailleurs une des recette de la fameuse « Méthode ABC » dont je vous ai parlé antérieurement. Puis enfin, le troisième secteur est les investissements. Primerica se spécialisent dans des investissements à rendements garantis rapportant un bénéfice plus élevé que les investissements garantis des autres institutions financières. Pour Dan, le risque ne signifie pas une possibilité de perte, mais bien une incertitude sur le rendement. Ainsi, Primerica considère un rendement garanti à 12%, alors qu'il est de 3 à 7% dans des institutions comme le Fonds de Solidarité-FTQ.

 

Cette présentation de Dan aurait pu être moindrement attrayante, dans le contexte où en tant que libraire mal payé, je suis sensible une vie meilleure, moins précaire que ma vie actuelle et pour un avenir immédiat. Évidemment, je ne suis pas un client-cible, ni même un « prospect » potentiel pour l'entreprise, tant mes valeurs sont en contradiction avec la présentation. D'une part, la stratégie utilisée était très interactive, souvent le présentateur demandait à la main levé des choses comme « Qui souhaiterait avoir au moins 3 000$ assuré par mois dans son compte? ». Fait à noter, les autres membres de Primerica participent également aux échanges, comme n'importe quels spectateurs. J'ai vu Andréanne prendre des notes, alors qu'elle a suivi la formation de l'entreprise. Durant toute la présentation, Dan a fait appel à la conscience de classe...celle de la classe moyenne, bien entendue. Cette classe moyenne à qui on ne permet pas de s'enrichir, qui est imposée au-delà de ses capacités, « pour construire des viaducs qui s'effondrent et des hôpitaux qui ne peuvent servir la demande », mais grâce à l'enseignement des trucs de la finance, de la « démystification » de l'enrichissement personnel, « trop souvent biaisé avec une culture anti-riche », cette classe peu se permettre les grands trips de l'accumulation des biens. Ce langage directement venu du populisme de la droite libérale, je l'ai vu venir de loin. Il est très utile pour vendre, à des gens qui s'imaginent avoir les capacité de s'enrichir rapidement à portée de la main. Inutile de dire que Dan m'a perdu définitivement, en ressassant ces mensonges du capitalisme, dont celui de l'individualisme matérialiste et égoïste en tant qu'attitude positive élevant la société vers le meilleur... Le besoin de commenter ses remarques m'est venu souvent, mais j'ai tenu à rester discret et à prendre le plus de notes possible.

 

La partie qui m'a heurté a été la reprise de la doctrine de Robert L Kiyosaki, l'auteur de « Père riche, Père pauvre ». Dans ce livre, on dénigre la qualité d'employé, où l'individu est possédé par son emploi et est l'esclave de sa condition. Dan aura beau répéter qu'il respecte ceux qui choisissent cette condition, je ne l'ai pas cru du tout. Primerica s'est servi du schéma de Kiyosaki, où est vanté les trois autres catégories, présentes dans l'organigramme des bureaux régionaux de l'entreprise. Ces catégories sont le travailleurs autonome (l'employé de base de Primerica), l'entrepreneur (le cadre ou le coach du bureau) et enfin l'investisseur, la meilleure catégorie et aussi l'idéal de l'homme libre. Ce genre de schéma m'apparaît détestable, du fait qu'il glorifie encore une fois le mythe du « self-made man », ces individus parti de rien et de leur ingéniosité pour devenir immensément riche. Ce mythe nocif n'a conduit qu'à des catastrophes, l'histoire du capitalisme sans entrave en regorge.

 

                           

 

À la fin de la présentation, l'insistance de s'en remettre à notre entourage, à s'enrichir en offrant ces services et ces produits financiers à son entourage immédiat m'a convaincu du côté plutôt malsain de l'entreprise. C'est le principe de la pyramide, la fameuse structure pyramidale, où l'on contacte des gens, pour leur soumettre d'entrer en affaire avec vous, en vendant des produits financiers, où ceux à la tête s'enrichissent, au détriment de la base, la piétaille interchangeable. Le plus étonnant, c'est que Dan n'a eu aucun complexe à défendre cette structure, en suggérant que toutes les entreprises, comme son ex-employeur, ont des structures pyramidale. C'est possible, mais au moins, ces entreprises sont constituées légalement et par des personnes dont la plupart n'ont originalement aucun lien. Alors que cette structure, où l'on nous demande d'approcher sa famille et ses amis, c'est une toute autre histoire, d'ailleurs assez peu éthique.

 

En résumé, on nous a présenté une entreprise dont nous avions eu le privilège de connaître, vouée au bien commun, par ses analyse de besoins financiers et ses produits, dans laquelle s'offre l'opportunité unique de s'enrichir, par les possibilités immenses d'expansion dans un avenir rapproché. C'est un rêve, travailler moins pour gagner plus, voire la possibilité de devenir riche en peu de temps, avec un minimum de savoir (la formation de Primerica) et une liste de clients et d'employés potentiels. Très peu pour moi. Tout au long de la soirée, en prenant des notes, je me désolais du discours de Dan, si convaincu du mythe qu'il a avalé, qui lui a probablement réussi, mais dont il omet la partie où il a du avaler des couleuvres à son tour. Il n'est pas donné à tous d'être travailleur autonome, ce sont des conditions périlleuses, peu recommandables à des gens habitués à des conditions minimales. Et j'imagine bien que pour une personne qui a réussi, combien se sont cassé les dents, avec des conséquences parfois très dommageables.

 

Je suis revenu avec Andréanne et Félix, qui ont discuté des possibilités s'offrant d'entrer en affaire ensemble. J'ai rassuré notre amie sur l'intérêt que j'ai porté sur l'exposé, en lui faisant remarquer que j'avais passé tout le temps à prendre des notes. J'avais déjà en tête que j'allais vous rapporter cette soirée...

 

Si Andréanne, Félix ou Claudia se reconnaissent un jour dans ce texte, sachez que j'ai pour vous un grand respect et je vous souhaite tout le succès que vous méritez. Jamais j'ai pensé que vous aviez fait un mauvais choix, peut-être que ça va vous réussir. J'aurais peut-être dû vous parler un peu plus de moi...

 

Pour vendredi...

 

Une soirée à ma mesure...The Casualties, a Global Threat et Time Again au Saints, 30 rue Sainte-Catherine. Du gros punk sale, juste à ma mesure....

 

Publié par oktobre7 à 05:34:37 dans Le libraire inconnu | Commentaires (12) |