Bonjour chères lectrices et chers lecteurs,
j'ai voulu créer une page pour me défouler, écrire ce qu'il se passe ici bas, dans le monde merveilleux des éternels étudiants endettés, avec un boulot peu rénuméré malgré les aptitudes et les diplômes acquis. Les amoureux de la lecture, plus particulièrement les maniaques de livres dont on ne parle pas beaucoup s'y retrouveront. Comme j'aime aussi les cultures métal et punk, c'est certain que je vais écrire quelques lignes là-dessus.
Et puis moi... je suis désormais un ex-libraire, viré pour avoir exprimé son opinion sur son employeur, Renaud-Bray, malgré mes neuf ans d'ancienneté. Je suis dans la trentaine, ma formation est en histoire et en science politique. Pas d'enfant, pas riche, pas d'auto, pas de REER, pas de télé câblée, pas de colocataire et pas d'animaux. Mais beaucoup de livres et de disques.
J'espère que ce site va vous plaire. Bonne lecture!
Je suis actuellement en train de travailler un texte un peu plus personnel, que j'espère déposer ici dans mon blogue pour très bientôt. En attendant de le compléter, j'aimerais vous faire connaître cette entrevue très intéressante qu'a accordé Bernard Maris, mieux connu sous le nom d'Oncle Bernard, le pourfendeur des néo-libéraux dans le magazine Charlie-Hebdo. Bien que je ne partage pas sa vision très critique du socialisme, considéré qu'à l'aulne des expériences soviétiques ou chinoises, sa critique décapante des absurdités défendues par les cheerleaders du capitalisme déréglementé m'amène à le lire toutes les semaines. L'entrevue a été réalisée pour le compte du magazine Jobboom, dans son édition du 4 avril 2007. Pour une fois que j'ai pris la peine de lire ce qu'il avait à l'intérieur de ce journal gratuit un peu déprimant...
Le chant de la cigale
Bernard Maris fait figure d'iconoclaste dans l'univers de l'économie. Professeur à l'Université Paris 8, il sévit chaque semaine comme chroniqueur d'économie sous le nom d'Oncle Bernard dans le journal satirique français Charlie Hebdo.
par Pierre Frisko
Toujours prêt à bousculer les idées reçues, il a publié de nombreux bouquins, dont le retentissant Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles (Seuil, 2003), où il s'en prend notamment à la validité des prévisions économiques. Il livrait récemment Les cigales (Éd. Bréal, 2006), le tome 2 de son Antimanuel d'économie, où il se sert de l'histoire, de l'anthropologie et de la psychologie pour affirmer que l'inutile crée de l'utilité et que la gratuité crée de la richesse. Rien de moins!

Bernard Maris
Q Vous dites que la revanche des cigales est venue. Quel lien cet insecte associé à la frivolité peut-il avoir avec l'économie?
R Sans les cigales, les fourmis n'auraient rien à bouffer, rien à échanger. Les fourmis, ce sont les gens qui sont du côté de l'intérêt, du calcul, de l'épargne, de la raison. Elles ne seraient rien sans les cigales, qui sont des artistes, des chercheurs, des peintres, des créateurs, des gens qui inventent beaucoup de choses. S'il n'y avait pas eu un type qui s'appelait Einstein et qui n'était pas très sérieux, on n'aurait pas, cent ans plus tard, des transistors que les fourmis sont bien contentes de vendre. On a besoin de ces gens qui travaillent sans rechercher immédiatement le profit.
Q Vous faites l'éloge de l'inutile, vous donnez la part belle aux poètes et aux insouciants. Comment nous aident-ils à mettre du beurre sur notre pain?
R D'abord, ils nous aident à respirer. Si le monde n'était fait que de fourmis organisées, ayant une vision du travail absolue et répétitive, ce ne serait pas très rigolo : vous savez ce que c'est qu'une fourmilière. Heureusement qu'il y a des gens qui mettent un peu de fantaisie et de hasard dans la vie : c'est ainsi que des publicitaires peuvent avoir des idées de génie, que des hommes politiques ont des bons slogans, que des gens déposent le brevet d'un médicament extraordinaire auquel on ne s'attendait pas. En règle générale, on trouve ce qu'on ne cherche pas, justement. Les cigales nous donnent non seulement du beurre, mais aussi du miel sur les tartines!
Q En quoi le hasard et la gratuité contribuent-ils à l'économie?
R Un écrivain peut rêver de remporter le prix Nobel, de vendre des millions d'exemplaires ou de faire un autre Harry Potter, mais lorsqu'il écrit un roman, il sait que les probabilités que ça arrive sont faibles. Néanmoins, il continue d'écrire. À partir de là, qu'est-ce qu'il fournit au reste de l'humanité? Il lui fournit des idées, une façon de voir, du rêve, des choses qui l'aident à sortir de sa vision comptable. Parce que les hommes n'ont pas une calculette à la place du cerveau! Sinon, la vie serait en deux dimensions, grise et plate. Je suis quelqu'un de très cupide, mais je sais que je n'aurais jamais écrit un livre si je n'en avais pas lu beaucoup, si je n'avais pas copié des choses un peu à droite et à gauche. La gratuité, c'est aussi le fait que les gens se copient les uns les autres.
Q Si tout le monde copie tout le monde, qui s'occupe d'innover?
R Justement, c'est en copiant qu'on innove. Picasso disait : «On copie, on copie, on copie, puis on finit par faire une œuvre.» On ne serait rien sans les autres : on est des nains sur les épaules de géants. Quand votre mère vous a appris à parler, figurez-vous qu'elle n'a pas inventé un langage. Il est évident qu'elle a pris celui qu'on avait appris depuis des générations et vous l'avez ensuite répété. À partir de là, vous avez cette faculté de faire des phrases et des mots à l'infini, d'inventer des concepts et des choses extraordinaires, des poèmes, des trucs merveilleux. Et c'est parce qu'elle a copié que vous avez pu trouver des concepts totalement nouveaux.
Q Freud, le père de la psychanalyse, occupe une place importante dans votre essai. Qu'a-t-il à voir avec l'économie?
R Dans mon premier ouvrage, j'ai essayé d'expliquer l'économie et la concurrence. Dans le second, j'ai essayé de comprendre pourquoi le capitalisme existe tel qu'on le connaît. Je me suis demandé pourquoi nous sommes si bizarres, pourquoi nous participons à la servitude volontaire. Pourquoi les ouvriers se laissent-ils exploiter, alors qu'ils sont beaucoup plus nombreux que les patrons et pourraient dire «Ah, mais ça suffit!»? Pourquoi aimons-nous travailler et donner satisfaction à notre patron, pourquoi sommes-nous des alcooliques du travail? Pourquoi consommons-nous de façon compulsive des objets que nous jetons à la poubelle rapidement, pourquoi gaspillons-nous?
Freud m'a appris que le capitalisme est un stade infantile de l'humanité, un stade d'insatiabilité, où nous quémandons toujours plus. Il m'a aussi appris que nous aimons détruire, que nous ne sommes pas si gentils que ça, que nous avons une pulsion de mort en nous. Notre côté sadique, nous le tournons soit vers les hommes, soit vers la nature, qui ne peut pas se défendre.
Q Selon vous, le temps de la décroissance est venu. Comment expliquez-vous ça aux pauvres qui souhaitent hausser leur niveau de vie?
R Je ne pense pas qu'on puisse vraiment leur faire comprendre. Ils veulent des voitures parce qu'ils voient que des gens en ont. C'est du mimétisme. Les Chinois ont envie d'une voiture, ils l'auront, on ne peut faire autrement. Quand la planète sera morte, il sera trop tard pour leur expliquer. À Paris, il vaut mieux être à vélo qu'en voiture, mais la plupart des Parisiens préfèrent rester dans les embouteillages. On est pris par l'idéologie de la croissance, convaincu que le bonheur est dans le PIB. Et on pense que les Américains sont plus heureux que nous parce qu'ils sont plus riches, ce qui est une absurdité.
Q Est-ce qu'on doit jeter le capitalisme à la poubelle?
R Mais non! On est dans le capitalisme, on ne peut pas en sortir. Plus jeune, je croyais au socialisme; maintenant, plus du tout. Le socialisme, c'est le capitalisme en pire. C'est aussi une religion de l'économie, de la croissance, de l'accumulation, de l'industrie, ce n'est pas du tout une religion du mode de vie. Alors, d'un côté, on a l'accumulation de l'État, et de l'autre, l'accumulation privée... Malheureusement, cette frénésie d'accumulation, liée au fait que nos sociétés sont immatures, aura des conséquences désagréables sur l'environnement. Quand on ira chercher du pétrole chez vous, en Amérique du Nord, dans des endroits encore vierges, ça va détruire une partie de votre environnement.
Q Vous affirmez que les comportements économiques sont irrationnels, soumis à l'instinct, à la passion et aux phénomènes de foule. Les prévisions économiques sont-elles une blague?
R On peut prévoir des choses sur la loi des grands nombres, c'est-à-dire que vous pouvez prévoir le nombre d'accidents de la route ou de suicides l'année prochaine, en fonction de ce qui s'est produit au cours des dernières années. En revanche, si quelqu'un pouvait prévoir la valeur boursière, il serait multimilliardaire. On ne peut rien prévoir, à moins d'être un initié. Ça signifie, par exemple, que l'on sait qu'une entreprise va vendre, parce qu'on en est le propriétaire, et que l'on se précipite pour vendre ses actions. Mais ça, ce n'est pas de la prévision, c'est du délit d'initié. Et c'est du vol!
Regardez la bulle Internet : tout le monde achetait, la bulle a éclaté, puis tout le monde a vendu. C'est comme l'immobilier. Il y a des bulles parce qu'il y a des phénomènes de foule, des engouements, des mouvements de panique. Les gens sont très moutonniers.
Q À quoi servent les économistes?
R À rien! Ce sont des comiques, mais des comiques par inadvertance. Je ne peux même pas dire que ce sont des bouffons parce qu'ils ne sont pas rigolos. Les économistes répètent les cours de la Bourse à longueur de journée, comme des chants grégoriens; c'est leur manière de faire l'éloge du capitalisme. Ils parlent de la croissance, du taux de chômage, des tendances boursières, etc. Dans l'histoire, il y a toujours eu des gens à qui on a fait réciter des trucs. Autrefois, c'étaient les curés. D'ailleurs, le libéralisme et le capitalisme sont des sortes de religions. Heureusement, la vie est ailleurs!


Publié par oktobre7 à 05:27:55 dans Le subversif | Commentaires (0) | Permaliens