Bonjour chères lectrices et chers lecteurs,
j'ai voulu créer une page pour me défouler, écrire ce qu'il se passe ici bas, dans le monde merveilleux des éternels étudiants endettés, avec un boulot peu rénuméré malgré les aptitudes et les diplômes acquis. Les amoureux de la lecture, plus particulièrement les maniaques de livres dont on ne parle pas beaucoup s'y retrouveront. Comme j'aime aussi les cultures métal et punk, c'est certain que je vais écrire quelques lignes là-dessus.
Et puis moi... je suis désormais un ex-libraire, viré pour avoir exprimé son opinion sur son employeur, Renaud-Bray, malgré mes neuf ans d'ancienneté. Je suis dans la trentaine, ma formation est en histoire et en science politique. Pas d'enfant, pas riche, pas d'auto, pas de REER, pas de télé câblée, pas de colocataire et pas d'animaux. Mais beaucoup de livres et de disques.
J'espère que ce site va vous plaire. Bonne lecture!
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| Le Marché de droit divin, de Thomas Frank | En guise d'introduction >>
Certaines sections auraient intérêt à être mieux connues de nos clients. C'est le cas notamment des sections Politique et Sciences Sociales, mieux connues dans notre jargon comme étant les sections 09 et 14. Dans nos succursales, nous avons l'habitude de laisser un cube à un endroit stratégique, au centre du commerce ou près du comptoir des libraires. Nos ventes des sections citées précédemment, de même que celles des essais québécois, sont en hausse. Les nouveautés de ces sections sont installées sur ce cube inévitable, à mon plus grand bonheur. Comme les clients, je retrouve les nouveaux essais de ces sections dont j'ai la responsabilité.
C'est avec un vif plaisir et parfois l'expression de mon indignation que j'ai parcouru les quelques 464 pages. Terminant un vieil essai d'une bêtise consternante, La révolution conservatrice américaine de Guy Sorman, paru en 1983 chez Fayard, il me fallait quelque chose de plus sérieux que les rodomontades d'un partisan français de Ronald Reagan qui raconte sa promenade à la Tocqueville chez les Américains. Thomas Frank n'aurait sûrement pas apprécié les aventures de Sorman parmi les gens " libres ", ceux dont l'idéal est de voir chacun prendre son trou et ne plus payer pour les " autres ". Au contraire, on retrouve chez Frank la dénonciation du résultat navrant de ce qui provoquait l'admiration de Sorman et probablement ses homologues du même acabit de l'hexagone, Alain Minc, Jean-François Revel et Alain-Gérard Slama.
D'emblée, nous avons une illustration de ce que Frank nomme le " populisme de marché " : il s'agit essentiellement d'une idéologie pernicieuse, sous des oripeaux d'avant-garde, cherchant à assimiler les idéaux de liberté et de démocratie à la liberté complète du marché. Ce renouveau du conservatisme, affranchi des valeurs religieuses et morales au profit de la logique économique en tant que matrice du progrès et de l'autorégulation sociale, s'est insinué au sein même des arguments des progressistes américains, amenant un consensus imposé auquel il est très difficile de s'opposer. Comme dans le populisme originel, il existe une " élite " à laquelle on s'en prend constamment, mais elle n'est pas située où on s'y attendait : le snobisme des élites n'est plus celui des grands patrons (néanmoins ceux de la " vieille économie industrielle "), mais bien celui des intellectuels et autres opposants à la prépondérance de l'économie de marché. L'illustration la plus frappante est la façon dont les médias ont qualifié les manifestants venus à Seattle clamer leur opposition à l'Organisation Mondiale du Commerce à la fin de 1999. Ce consensus tacite a permis à des journalistes qualifiés de " progressistes ", tels que Thomas Friedman du New York Time, de lancer l'anathème sur ces " réactionnaires " que sont les syndicalistes, les écologistes et les militants de l'altermondialisation en général, au nom de l'absence d'alternative au capitalisme, chère à Margaret Thatcher. C'est ainsi que des leaders politiques tels que William (Bill) Clinton et Anthony Blair, issus de partis socio-démocrates, en sont venus à renier les fondements mêmes de leurs partis respectifs pour assurer au populisme de marché une légitimité mille fois renouvelée dans les médias et les débats.
Pour Thomas Frank, cette usurpation du consensus a permis des dérives de toute sorte, amenant l'économie à la surchauffe et à une quasi répétition du Krach de 1929. Au nom d'une économie déréglementée, libérée de toute entrave étatique amenant la prospérité à tous, des auteurs connus pour leur conservatisme étroit comme George Gilder sont devenus des sommités de par leur optimisme envers les possibilités extraordinaires d'Internet ainsi que leurs interventions répétées ad nauseam un peu partout dans les médias écrits et électroniques. Le populisme de marché s'est mis à glorifier les exemples de réussites comme la fortune de Bill Gates et, à un niveau modeste, de tous ceux qui ont eu la Révélation et qui sont devenus des investisseurs, malgré leurs origines modestes. À travers une somme considérable d'ouvrages et d'essais tout aussi délirants que trompeurs, des apôtres de la nouvelle économie ont fait mille fois l'éloge des façons de faire de l'argent et de transformer la gestion des entreprises, d'une manière plus avantageuse que la précédente. On y retrouve d'ailleurs des titres qui nous sont connus, comme Qui a piqué mon fromage?, fable pour crétins que dénonce Franck comme étant l'illustration parfaite de ce que veut faire croire le populisme de marché à l'ensemble des individus, soit la possibilité de devenir riche en pratiquant leurs théories fumeuses.
Les conséquences de ce délire consensuel sont inqualifiables. Désormais, les réactionnaires ne sont plus les patrons et leurs meneurs de claques mais bien les militants de gauche et autres, convaincus qu'il existe autre chose que le marché déréglementé. On s'empare de la phraséologie gauchiste pour faire de la rhétorique de management, en qualifiant de révolutionnaire le fait que les employé(e)s peuvent désormais travailler avec le style vestimentaire qu'ils désirent (alors que c'est très exceptionnel), tout en ne bénéficiant d'aucune protection, et qu'ils peuvent changer d'employeurs à volonté, possibilité encore aujourd'hui restreinte à quelques individus. On fait de la délocalisation des entreprises et du renvoi massif d'employé(e)s des " bienfaits " empreints d'humanisme, même s'il s'agit de milliers de pertes d'emplois et de la ruine de régions entières, car ces décisions ont amené nombre d'actionnaires (le " Peuple ") à s'enrichir grâce à leur compréhension de la nouvelle économie. Le diable de ces nouveaux populistes est incarné par le syndicalisme et ses militants; pactiser avec lui, c'est accepter la convention collective.
L'essai a aussi l'avantage d'expliquer le mécanisme ayant amené l'éclosion de la nouvelle économie durant les années 90 et sa dérive. Nombreux sont les exemples de ce qui ont été les prophéties extravagantes concernant les possibilités sans fin d'Internet pour s'enrichir, dans un langage propre au populisme. En postface, l'auteur a rappelé comment la bulle spéculative du Nasdaq a causé la perte d'un nombre considérable de petits épargnants et d'actionnaires lors de son éclatement. Les délires sur l'enrichissement des nouveaux millionnaires avaient fait perdre de vue que leur argent n'existait que sur la confiance; lorsque le soi-disant marché autorégulateur a surchauffé, créant une panique, des fortunes entières ont disparu. Rappelons comment Nortel et d'autres compagnies ont vu leurs titres perdre plus de 90% de leur valeur en moins d'un an, provoquant la faillite du " peuple " de la nouvelle économie : " Auriez-vous acheté des actions d'Amazon.com le jour même où son patron était élu " personnalité de l'année " par le (magazine) Time, ou des Priceline.com le jour ou (le magazine) Forbes qualifiait le patron de cette entreprise d' " Edison des temps modernes ", que vous auriez perdu respectivement 90 et 98% de votre investissement " apprend-t-on à la fin de l'essai.
Finalement, ce livre a la qualité première de démontrer comment des faussaires de toute sorte bernent les gens en leur faisant croire que le néo-libéralisme, l'économie libérée et l'absence de toute intervention est pour le bien du Peuple. Les exemples de ce type de faussaires foisonnent dans le paysage québécois. Les Américains ont leurs Rush Limbaugh, George Gilder et tous les gourous du management; nous avons Gilles Proulx, Jeff Filion et André Arthur pour nous rappeler comment la " cupidité est bonne pour le peuple " et comment l'argent de " nos taxes " ne sert qu'à enrichir une élite de pelleteux de nuages et de fonctionnaires hippies qui la dépensent pour des futilités comme l'éducation et l'environnement.
Le Marché de droit divin mériterait un " Coup de cœur ", mais chez Renaud-Bray, on lui a préféré davantage la fable des souris qui recherchent où est ce foutu fromage…
Publié par oktobre7 à 04:32:14 dans Le libraire inconnu | Commentaires (1) | Permaliens
07-01-2007 23:37
De Cosmic Dancer
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