11h. J'arrive chez le médecin avec un peu d'avance. Il est dans le hall avec sa secrétaire, consultant l'agenda. Le patient me précédant vient d'annuler son rendez-vous. Cela tombe bien, je n'ai pas besoin de passer par la salle d'attente et cela me ravie. Je déteste attendre. J'entre dans son cabinet, tout sourire. Cela fait toujours plaisir de voir un si bel homme, mûr, vraiment plein de charme. Depuis ma première visite il y a déjà plusieurs années, je le trouve excessivement charmant. S'il n'était pas marié, avec enfants, heureux et surtout ami de la famille de mon Homme, je ne sais pas si j'aurais pu résister à la tentation de lui faire les yeux doux. Mais l'objet de ma visite n'est pas là. Mon dos et la prescription de quelques séances de kiné sont au programme. Il m'examine. Je décris les différents endroits qui coincent... Et puis, j'en profite pour évoquer mes récentes autres douleurs, qui s'accumulent et ne passent pas, depuis plusieurs mois pour certaines. J'explique, je parle, je décris. Il commence à m'ausculter. Je parle moins. Je sens ses mains sur ma peau, dans mon dos, sur mes épaules... Ses gestes, lents, doux et experts me font déjà du bien. L'impression de me recentrer sur moi, de m'occuper enfin de moi. Mon esprit s'évade. Je sens le vague à l'âme m'envahir doucement sans aucune raison apparente. Il me demande de m'allonger pour m'ausculter, prendre ma tension... J'arrête totalement de blablater et me laisse bercer par ses mouvements, ses injonctions, le son de sa voix. Lorsqu'il attrape mon bras et appuie précisément à l'endroit où une douleur persiste depuis environ quatre mois, une toute petite larme m'échappe. Je suis allongée et je n'ai pas le temps de l'empêcher de glisser. Le médecin stoppe net ses mouvements, me dévisage, mon bras dans ses mains... « Vous pleurez ? » Moi « Non, non, ce n'est rien. Ca va passer. C'est juste... Je suis fatiguée d'avoir mal partout, c'est rien » « Non, ce n'est pas rien » Son regard inquiet, son intérêt à chercher plus loin que mes mots me touchent. D'autres larmes m'échappent soudainement. Comme une vague qui déborde de mes yeux. « Vous n'avez le goût de rien en ce moment ? Vous faîtes semblant de rire mais vous craquez quand vous vous retrouvez seule, c'est ça ? » Je hoche la tête, sans vraiment répondre directement. « C'est récent ou ça dure depuis un moment ? » « Ca fait un an environ ». Il marque un temps, un silence. «Vous en parlez à quelqu'un un peu ? » « un peu, quelquefois, de temps en temps... Pas vraiment à vrai dire » « et manifestement, vous n'étiez pas du tout venue pour m'en parler non plus ». « Non, pas du tout... ». « C'est très bien que cela se soit passé comme ça. Je peux vous donner quelque chose pour ça vous savez ? » « Non merci. Moi et les médicaments, vous savez... ». Il se tait un moment et argumente « cela peut vraiment vous faire du bien. Vous pouvez essayer, juste un mois, vous verrez de vous-même ». Je hoche à nouveau la tête, un peu perdue mais à la fois soulagée quelque part que mes maux soient reconnus. Je n'aurais jamais cru en arriver là. Je ne voulais pas l'admettre. Il n'a pas prononcé le mot, mais sa prescription me laisse penser que le diagnostic correspond à ce que j'essaie de me cacher depuis des mois... Plus qu'une petite déprime passagère... Une mini dépression ? Voilà encore que je minimise. « mini ». Comme si je n'avais pas le droit de craquer. Accoudée à son bureau pendant qu'il rédige l'ordonnance, je laisse d'autres larmes s'échapper, encore et encore. Le médecin confirme son diagnostic « ca ne va vraiment pas fort. Vous verrez, ça va vous faire du bien au moral. Et puis toutes ces douleurs, si le moral ne va pas, c'est normal qu'elles ne passent pas non plus. Vous savez, vous n'êtes pas obligé de dire à qui que ce soit que vous prenez un traitement ». Il me tend l'ordonnance, un sourire rassurant sur les lèvres et me demande de revenir le voir le mois prochain.