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timeless classics and discoveries,rarities and insanities in funk, soul and beyond

TEMPS OBSCURS PAR GIDEON LEVY | 09 août 2006

 

Temps obscurs





Gideon Lévy

Journaliste israélien



Haaretz, 30 juillet 2006



www.haaretz.co.il/hasite/spages/744202.html  



Version anglaise : www.haaretz.com/hasen/spages/744061.html  



(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)



A la guerre comme à la guerre : Israël va s'enfonçant dans une
atmosphère nationaliste véhémente et l'obscurité commence à tout
recouvrir. Les freins qui nous restaient sont usés, l'émoussement des
sens et la cécité caractéristiques de la société israélienne ces
dernières années, ne cessent de s'intensifier. L'arrière, dont on fait
l'éloge à tour de bras, est scindé en deux : le nord qui endure et le
centre qui, lui, est serein. Mais des deux côtés, la fibre belliqueuse
a pris le dessus, avec sa cruauté et sa soif de vengeance, et les voix
extrêmes qui jusqu'ici caractérisaient les marges du camp, sont
maintenant l'expression de son cœur. La gauche s'est une nouvelle fois
égarée, drapée dans son silence ou « avouant ses erreurs ». Israël
montre un visage uniforme, nationaliste.





La destruction que nous semons au Liban ne touche quasi personne et
elle n'est, pour l'essentiel, même pas montrée aux yeux des Israéliens.
Celui qui veut savoir à quoi ressemble Tyr maintenant, doit circuler
parmi les chaînes étrangères. Un reporter de la BBC en a rapporté des
images effrayantes, comme vous n‘en verrez pas chez nous. Comment
peut-on ne pas être choqué, scandalisé devant la souffrance terrible de
l'autre, due à notre propre action, même si le nord de notre pays
souffre ? La destruction que nous semons en ce moment également à Gaza
– près de 120 tués depuis l'enlèvement de Gilad Shalit, dont 27 pour la
seule journée de ce mercredi – touche moins encore. Les hôpitaux de
Gaza sont remplis d'enfants brûlés, mais qui s'en soucie ? L'obscurité
de la guerre dans le nord les couvre, eux aussi.





Depuis que nous avons été habitués à considérer qu'une punition
collective est, entre nos mains, une arme légitime, il n'y a pas lieu
de s'étonner que la cruelle punition infligée au Liban tout entier pour
les actes du Hezbollah ne suscite ici aucune discussion. Si à Naplouse
c'était permis, pourquoi pas à Beyrouth ? La seule critique à se faire
entendre à propos de la guerre porte sur des considérations tactiques –
chacun est maintenant général – et pousse essentiellement l'armée
israélienne à porter encore plus avant, plus profondément son action.
Commentateurs, généraux à la retraite et politiciens rivalisent de
suggestions extrêmes. Haïm Ramon [Ministre de la Justice - NdT] « ne
comprend pas » comment il y a encore de l'électricité à Baalbek. Eli
Yishai [député Shas - NdT] propose de transformer le sud du Liban en «
bac à sable ». Un reporter militaire de la première chaîne, Yoav Limor,
propose d'exposer les corps des combattants du Hezbollah tués et, le
lendemain, de faire défiler les prisonniers en sous-vêtements afin de «
renforcer le moral de l'arrière ». On devine aisément ce que nous
penserions d'une chaîne de télévision arabe dont le commentateur
s'exprimerait ainsi, mais encore quelques pertes ou quelques erreurs de
l'armée israélienne et la proposition de Yoav Limor sera mise en
application. Y a-t-il signe plus éclatant qu'on a perdu la raison et
toute humanité ?



Le chauvinisme et le désir de vengeance relèvent la tête. Si, il y a
quinze jours, seuls des personnages délirants comme le grand rabbin de
Tsefat, Shmouel Eliyahou, disaient qu'il fallait « raser toute localité
à partir de laquelle on tire sur Israël », c'est maintenant au tour
d'un officier supérieur de l'armée israélienne de s'exprimer ainsi à la
une de « Yediot Aharonot ». Nous n'avons peut-être pas encore
complètement rasé de villages libanais, mais nos lignes rouges, nous
sommes déjà bel et bien occupés à les effacer. Haïm Avraham, dont le
fils avait été enlevé et tué par le Hezbollah en octobre 2000, tire
pour les journalistes un obus de l'armée israélienne en direction du
sud du Liban : vengeance pour l'assassinat de son fils. Son image, au
moment où il saisit l'obus tout décoré, était une des plus humiliantes
de cette guerre, à son commencement. Un groupe de jeunes filles a lui
aussi été photographié alors qu'elles ornaient des obus de l'armée
israélienne d'inscriptions arrogantes. Les pages de « Maariv » – le «
Fox » israélien – s'ornent d'un slogan chauviniste évoquant une machine
de propagande particulièrement basse, « Israël est fort », ce qui
témoigne justement de faiblesse. Et un commentateur de télévision
appelle à bombarder une station de télévision.



Le Liban qui n'a jamais fait la guerre à Israël, un pays avec 40
quotidiens, 42 universités et une centaine de banques différentes, est
en train d'être détruit par nos avions et nos canons, et presque
personne ne prend en compte le prix de la haine que nous semons.
L'image d'Israël dans l'opinion internationale est devenue monstrueuse
et cela non plus, en attendant, n'est pas enregistré à la rubrique
‘dette' de cette guerre. Israël est marqué de lourdes taches morales
qu'on n'enlèvera pas rapidement. Il n'y a que chez nous qu'on ne veut
pas les voir.





Le peuple veut une victoire mais nul ne sait au juste ce que ce serait,
ni quel en sera le prix. Une guerre qui n'amènera jamais rien de
décisif s'enlise sans que personne puisse en fixer le terme.



Face à tout cela, la gauche sioniste a perdu elle aussi toute
pertinence. Comme lors de toute rude épreuve dans le passé – au moment,
par exemple, où les deux Intifadas ont éclaté – la gauche a, cette fois
encore, échoué au moment précis où sa voix aurait été si vitale pour
faire contrepoids aux roulements de tambours de la guerre. A quoi bon
une gauche, si à chaque véritable épreuve, elle se joint au chœur
national ? Le Parti Travailliste s'est à nouveau révélé être un
partenaire dévoué à tout gouvernement : même Yuli Tamir et Shelly
Yacimovich, on ne les entend plus du tout ; le mouvement « La Paix
Maintenant » est frappé de mutisme ; même le Meretz se tait, sauf la
courageuse députée Zehava Gal-On. Quelques jours d'une guerre voulue et
déjà Yehoshua Sobol avoue s'être trompé sur toute la ligne : « La Paix
Maintenant » est tout à coup, selon lui, un « slogan infantile ». Ses
amis se taisent et leur silence ne résonne pas moins. Seule l'extrême
gauche donne de la voix, mais c'est une voix que personne n'écoute.





Les ténèbres à la face de l'abîme : bien avant que la guerre ne soit
conclue, on peut déjà établir qu'à son coût croissant s'ajoute aussi
l'obscurité morale qui nous enveloppe et qui ne menace pas moins notre
existence et notre image que les Katiouchas du Hezbollah.



 



 

Publié par kwak à 14:52:54 dans CHRONIQUES | Commentaires (0) |

HEAVY ROTATION ETE 2006 | 03 août 2006

+/ Quantic : An announcement to answer (Tru Thoughts). 2LP

+/ Nostalgia 77 : The Hope Suite ( Tru Thoughts). 12 inch

+/ Antibalas AB Orchestra : ROC (Purpose Records). 12inch

+/ Gnarls Barkley : St Elsewhere (GB/ Warner). LP

+/ Kwak aka Baron Samedi : Trop vieux pour le rap (Unreleased). CDR

+/ Konkret 53 Allstars feat. Kwak : On est venus s'exprimer (Unreleased). CDR

+/ Geraldo Frisina : The Latin Kick (Schema Records). 2LP

+/ Edan : Beauty and the beat (Lewis Recordings). LP

+/ Pitcho : Imagine (Skinfama Unreleased). www.skinfama.com

+/ V/A : Searching for soul (Luv N Haight/ Ubiquity). 2LP

+/ V/A : The Kajmere Sound (Kajmere Records). CD


Publié par kwak à 16:52:08 dans KWAK 'S HEAVY ROTATION | Commentaires (0) |

CONTE DE 2 VILLES | 03 août 2006

Bruxelles. 23h39



Ils m'auront pas... je me promets qu'ils ne m'auront pas. « Vous m'aurez
pas ».J'ai de l'acide lactique dans les jambes, ça fait mal, ils
courent plus vite que moi ces salauds, respire, respire, régule ton
souffle. Vous ne m'aurez pas, enculés, je sais même pas ce qu'ils
veulent, j'ai peur. Accélère. Regarde avant de traverser, ce serait con
de se faire avoir par un bus, l'alliance balkanico-turque est furax on
dirait, pourtant, je ne faisais que passer dans leur quartier, comme si
un quartier vous appartenait en propre... faudrait peut-être vous payer
une redevance ? Si le contexte n'était pas aussi tendu, je rigolerais...
hahaha, un bulgare, un grec et un turc en train de courser un nègre,
c'est beau le multiculturel ; et la finalité de l'histoire encore plus...
la tolérance a encore de beaux jours devant elle, je vous le dit... ils
m'auront pas, accélère ! , pas un abri potentiel et je sais toujours
pas ce qu'ils me veulent , à part la redevance « quartier privé »,
comme si... putain, ils se rapprochent. Je traverse une seconde rue,
respire ! , les gens me regardent en se marrant. C'est bizarre cette
sensation de connivence dans ce quartier, il n'y a personne pour me
tirer de ce, disons-le franchement, très mauvais pas. Elle est belle la
solidarité des humains ! , heureusement qu'il y a les humanitaires. Ca
pue pour mon matricule, soyons honnête. La prochaine fois, j'évite...
encore faut-il qu'il y en ai une, de prochaine fois, pour l'instant,
c'est pas gagné. Ils m'auront pas. Je suis crevé, (la cigarette ...)
Respire ! Accélère ! Je me suis promené dans les pires trous de cette
stupide planète sans problèmes, j'arrive dans une ville dite civilisée,
et j'ai des histoires. Je maudis l'ironie de cette situation. « Vous
m'aurez pas bande d'enculés , on m'appelles Marathon Man», ils doivent
se marrer de m'entendre m'égosiller en ce moment, comme si j'avais que
ça à foutre. Les engueuler. Alors que les crampes se rapprochent à
grands pas, presque aussi grands que les miens d'ailleurs. J'ai peur.
J'ai mal aux jambes, les poumons en feu. On s'étonne souvent de trouver
son second souffle, moi je m' inquiète de ne pas le trouver alors que
j'en ai désespérément besoin. Quand j'étais plus jeune, je pratiquais
les arts martiaux, là, c'est la course de fond... moi qui déteste le
jogging, me voici servi. Le terrain est crapuleusement irrégulier, le
pavé occidental est ce qu'il a toujours été, attention aux entorses,
c'est absolument pas le moment. J'aurais mieux fait de leur rentrer
dedans au premier contact : « donnes-nous ton pognon, fils de pute !
ici, t'es chez nous, faut que tu raques ! ». Je leur ai répondu : »ne
moleste pas ma pauvre mère, abruti ». La- dessus, j'ai pris un pain
venu de derrière moi. Chaussée de Haecht. Que j'aurais dû rendre dans
l'instant. Ca déstabilise l'assaillant quant tu t'attaques au plus gros
d'entre eux. Il était face à moi, le gros, j'aurais pu l'allonger. Un
bon coup de pied dans le plexus, comme avant... Maintenant, je cavale
comme Forrest Gump. L'aboulie, ça peut vous causer des problèmes mon
bon monsieur. De même que le second degré. Ils m'auront pas. J'ai mal
aux jambes, tiens ! les poumons oublient leur souffrance... la rue est
calme, trop calme, sombre, couleur orangée comme ces spots ignobles de
l'éclairage public. Il se fait qu'ici, il est défaillant ; de surcroît,
les plaques de verglas faussent les appuis. J'arrive au Botanique en
longeant la rue Royale St Marie. Fais gaffe... ils se rapprochent, je
sens que ça va être ma fête dans pas longtemps. Accélères ! , si tu
veux pas passer à la casserole. En plus, j'ai pas un balle, mais je ne
crois pas que ça les intéresse, c'est plus du blé qu'ils veulent, c'est
un trophée pourtant, j'ai rien d'une belle blonde à gros seins qu'ils
pourraient se farcir avec beaucoup moins d'efforts. Ils sont toujours
là, tenaces les cochons. Je regagne un peu de terrain, c'est bon pour
le moral. Je tourne rue de la poste. Ca fait près de 20 minutes. Quand
je pense que je suis pauvre, ça me fait rire... malgré la peur. Ca ne
servirait à rien de le leur dire, je présume. Ils sont enragés. Je les
entends m'insulter, maudire ma condition physique, râler, pester contre
les sportifs ; ben oui, les gars, la truande, ça demande de l'effort,
ou de l'imagination, c'est selon. « Vous êtes cons, j'ai rien en poche
». « On va te baiser, fils de pute ». En plus, ils ont du vocabulaire.
Je suis verni, rien à dire . « Vous m'aurez pas ». Le virage à droite
n'est pas des plus heureux. Rue Verte. Ses vitrines, ses Nigérianes.
Ses filles de l'Est. Ce serait beau si je n' étais pas pressé. J'ai
fait une erreur. Deux erreurs : mon lacet gauche se défait.





Port Au Prince. 17H39



La nuit est noire. Moi aussi, ça tombe bien. Je m'y fonds. Ca m'amuse
de foutre la trouille à ce gars que je poursuis. Pas de mes assiduités,
non. Suis pas masisi (1). Suis racaille comme dirait Sarkozy le fils de
hongrois tendance fasciste  qu'ils ont le malheur d'avoir comme
ministre au pays La France. Le grimaud court vite. « Je vais t'avoir ».
Il faut que je l'attrape. Ta rançon, c'est mon salaire. Ici, nécessité
fait loi. Ici, la nuit fait lwa(2). Ici, les lwa font la loi. Le
grimaud remonte la rue Dalencourt vers Canapé Vert. Me demande ce que
ce blanc faisait dehors, à pied , à cette heure-ci. En tous cas, ça
m'arrange, j'avais rien à me mettre sous la dent. Si je le kidnappe,
mes femmes seront nourries pour 2 semaines. 18 ans, 3 filles et leur
mère. Les blancs ont la contraception ; nous, la fécondation. Il tourne
à droite, descend vers Bois Verna. Il est en forme ce con. Quand je
l'attrape, je le démolis. Pour m'avoir fait courir autant. Pour le
plaisir. Faut pas rigoler. Comme si je souffrais pas assez. Faut faire
du sport pour gagner sa soupe. J'ai les crocs. Le chef sera content. A
condition que... « J'vais t'avoir ». J'en ai besoin. Je le baillonnerai,
le mettrai dans un taptap (3) de mes amis, descendrai avec mon trophée
à Carrefour Martissant 17. Ogou sera content. Ogou, c'est mon boss.
J'en ai peur. Tout le quartier en a peur. Toute la ville même... C'est
son nom jwet (4), personne ne connaît son vrai nom. Pas même lui, je
crois. Il l' a oublié. Je toucherai 50 dollars. Haïtiens. Ils appellent
cela l'inflation. Moi, l'arnaque. Ogou, lui, touchera entre 100 et 200
mille dollars. US. On appelle ça le capitalisme. Je suis un
capitaliste, né à la capitale, Ogou, lui, est né dans les mornes
mornes. Il appelle ça l'indexation de son salaire. « J'vais t'avoir,
pitit bouzin (5) ». Tu peux courir, tu ne m'échapperas pas. J'abandonne
mes tongs, la corne de mes pieds est solide. Même en Air Max, il est
plus lent que moi. J'ai les crocs, je te dit. Elle est belle la Ginger
Bread (6). Avenue Lamartinière. On dit que la famille l'a abandonné à
l'époque de Titid, se sont enfuis devant la victoire électorale du
petit père des pauvres. N'a rien fait pour nous celui-là, sauf renoncer
à ses sacrements. Ce qui n'a pas mis de maïs moulu dans mon assiette.
J'ai pas connu la dictature, du moins, l'ancienne dictature. Celle-ci,
je la connais par cœur. Comme mes tables de multiplication. 2 et 1 font
21. 3 et 1 font 31. 5 et 0 font 50. C'est logique. Comme les tarifs de
notre profession. Un grimaud vaut plus qu'un noir. C'est comme ça dans
ce pays. Chez les blancs, on regarde pas à la couleur. Ici, c'est
différent. Toute couleur a son prix. « Plus clair, plus cher » .
Proverbe des chimères. Il descend vers le Champ de Mars. Il a tellement
peur qu'il se jette dans la gueule du loup. « On va t'avoir ». 
Bientôt, je ne serai plus seul. Les gars de Bel-Air vont venir me
seconder. Peut-être. Ca ne m'arrange pas, je devrais partager ma maigre
pitance avec eux. Faut que je le choppe avant. Malgré l'inconvénient,
je siffle pour appeler du renfort. Quand je vais à confesse, le Père
(blanc bleu belge) me sermonne sur mes activités. Pourtant, malgré mes
(nombreuses) prières, Jésus ne dépose rien sur la table familiale.
Quand je le lui dit, le Père me répond que les voies du Seigneur sont
impénétrables. Mon estomac, lui, est impénétré. Merci Mon Dieu... J'ai
mal aux jambes. J'ai un grand goût( 7). Merci Mon Dieu pour l'exercice.
A défaut du pain quotidien.



(1)    Homosexuel

(2)    Esprit du vaudou

(3)    Taxi collectif

(4)    Surnom

(5)    Fils de pute

(6)    Pain d'épices. Type d'architecture « en dentelle de bois» typiquement Caraïbéen.

(7)    Traduction littérale de « Mwen gen gran gou » (j'ai faim)


Publié par kwak à 16:31:59 dans NOUVELLES | Commentaires (0) |

FACON FASO : HIP HOP AU BURKINA FASO | 03 août 2006

Le « Kunde d'or », prix du meilleur musicien burkinabé a, cette année,
récompensé un rappeur. Donnant ainsi au rap du pays des hommes intègres
la reconnaissance qui lui revient. L'occasion de faire connaissance
avec ce genre musical, en pleine expansion au Burkina Faso comme
partout ailleurs en Afrique, et de rencontrer ses acteurs.





Juin 2006, Wemtenga, Ouagadougou.



Au Studio Abazon, centre nerveux du hip hop façon Faso, Faso Kombat
travaille à son nouvel album. David Le Combattant construit ses rimes
sur dictaphone dans la salle d'enregistrement. Energique, il sort de la
cabine, vient demander  à son compère le nom d'un ex chef d' état
sénégalais actuellement Président de la Francophonie puis retourne à
son appareil et à son futur texte. Malkom écoute l'instrumental en
devenir sur lequel, dans un moment, il posera son flow en Français. Il
ira écrire dehors à l'abri du bruit et de l'agitation de son acolyte.
David, lui, rappera en More. Smockey triture son Korg Triton et son
ordinateur à la recherche d'un beat bien sale. Il terminait, il y a
quelques heures à peine, le mixage de l'album à venir d'un groupe de
Bobo-Dioulasso appelé Mic K Panga (la force du micro). Les hommes sont
détendus, plaisantent ensemble, discutent de football (actualité oblige
! ), de rap et de religion. Se vannent à propos de leur origine
ethnique. La parenté à plaisanterie (système de régulation des conflits
interethniques par la plaisanterie et l'humour) fonctionne ici à plein
régime. Bientôt, la musique, les lyrics et les hommes seront prêts. Une
nouvelle page du hip hop burkinabé va s'écrire.



Façon Faso.



Le Burkina Faso, une mosaïque culturelle de 12 millions d'habitants,
près de 60 éthnies, et donc 60 langues pour produire des rimes.
Pléthore d'artistes, des studios, des activistes bénévoles, des
émissions de radio, une rubrique hebdomadaire « La lettre 2 rap » dans
une revue à diffusion nationale  une émission télé baptisée « All
Flowz » consacrée au rap, diffusée sur la chaîne nationale et
disponible sur le net (*), un festival international (Ouaga Hip Hop),
autant d ‘éléments qui permettent d'attester de la vivacité de la scène
burkinabée, de sa diversité aussi, de sa qualité, enfin. Ses débuts
furent difficiles pourtant. On raconte que le journaliste (Yacouba
Traore ; actuel directeur de la Radio Télévision Burkinabé) qui, le
premier avait invité un groupe de hip hop (Yeleen) à la télévision,
reçut après l'émission des lettres d'insultes le traitant de voyou
puisqu'il recevait des « voyous » sur le plateau. Aujourd'hui encore,
peu de scènes sont dédiées au rap (Smockey lui-même ne fait que 4 ou 5
concerts par an dans le pays), peu de gros studios et de structures
d'envergure se consacrent à l'enregistrement et à la promotion des
artistes de rap alors que la demande est grande.



Les vocations pour le rap se sont éveillées au Faso aux alentours de
1989-90 avec le breakdance, les albums de Public Enemy, Naughty By
Nature ou LL Cool J, mais le premier album de hip hop burkinabé date de
1997 avec l'album de l'artiste  Basic Soul . La compilation « Faso
Connexion », produite par le label 8eme Sens en 1999 et vendue à 2000
exemplaires, suscite l'engouement des jeunes, les incitant à se lancer
dans le débat. On y retrouve des groupes de Ouagadougou qui,
actuellement, sont des valeurs sûres du Hip Hop : Wemteng Clan, 2Kas,
OBC, Sofaa, KTA, pour ne citer que ceux-là. La seconde compilation
produite par 8eme Sens, et lancée à peine quelques mois plus tard, se
vend à 8000 copies. « Chroniks Noires » est une réelle amorce du
mouvement et révèle au public des groupes comme Yeleen, Clepto Gang, La
Censure et d'autres encore. Le retour de Smockey au pays en 2001, et
l'ouverture de son studio Abazon va définitivement lancer le mouvement.
Les artistes s'y bousculent pour enregistrer leurs rimes sur ses
productions. Depuis, près de 30 albums ont été enregistrés à Abazon. La
compilation « La part des ténèbres », les albums de La Censure, Faso
Kombat,  2Kas, Wed Hyack (le chouchou de ces dames), Yeleen (qui
deviendra le porte-flambeau du rap burkinabé pavant ainsi la voie pour
d'autres), les 2 albums de Smockey lui-même (il prépare actuellement
son troisième opus), Clepto Gang, etc.





«  Mon destin est propre à l'auto-prod » (Booba)





Le meilleur moyen pour les artistes d'exister sur le marché est de
s'auto- produire. Financer l'enregistrement et les supports de
diffusion de ses œuvres, distribuer soi-même ses cassettes (le cd est
largement minoritaire faute de lecteurs) reste la meilleure façon de
s'introduire dans les cours. Bien entendu, la presse écrite, la radio
et la télévision jouent un  rôle non -négligeable dans la
promotion des artistes. Il n'empêche que la débrouille et
l'individualisme règnent en maître. « En dehors du rap, je suis
mécanicien- soudeur, je fais de la plomberie. Tous les jobs qui me
tombent sous la main. J'économise puis on va en studio pour travailler
» dit Bala. Tous travaillent dur, mais chacun dans son coin. Le marché
fait le tri. Le respect de la part public aussi.

Les chiffres de vente, pour un album à succès vont de 10 à 20.000
exemplaires (Smockey ou Kravan par exemple). Les cartons vendent
30-35.000 (Yeleen, Faso Kombat). Mais la musique ne nourrit que
rarement et chichement son homme.



Des structures d'enregistrement et de promotion se sont crée, peu
nombreuses mais très actives à l'image de la scène. Des jeunes se
lancent dans le management, il y a, parmi eux, une réelle envie de
participer à l'éclosion du mouvement malgré des moyens parfois
rudimentaires voire inexistants. Un activiste bénévole , animateur d'un
blog consacré au rap burkinabé (Burkina Rap Connexion), confiait que
certains managers ne possèdent pas de boite mail ou ne sont que
rarement joignables, même par téléphone.









« Au Faso, on rappe dans toutes les langues » (Smockey)





A ses débuts, le rap burkinabé se déclamait principalement en Français
et en Anglais. Il ne serait venu à l'idée de personne, à l'époque, de
rapper dans les langues véhiculaires que sont le More et le Dioulla.
Aujourd'hui, le tabou est tombé. Les rappers souhaitent que leurs
paroles soient  entendues par la majorité de leurs auditeurs
potentiels comme se débarrasser de la tutelle encombrante des grands
frères français ou américains. Tous les artistes insistent sur la
nécessité de maîtriser l'outil que représente la langue, sur la
capacité à faire passer leur message. Le Français étant compris par une
minorité, ils ont compris l'intérêt de s'adresser à eux dans leur
langue propre. Smockey (prononcer : s'moquer) : « Je m'exprime beaucoup
mieux en français qu'en langue Bissa qui n'est pas la langue qui soit
forcément le mieux adaptée à mon expérience personnelle. Néanmoins, le
rap qui marche ici en Afrique, est celui qui puise son inspiration dans
ses racines africaines. ». Le nombre d'albums publiés a fait que chacun
veut affirmer sa différence par rapport aux autres. Imprimer son style.
Les artistes incorporent des éléments de leur culture dans leur
musique. Et le public les suit. Les y encourage même, s'y retrouvant
sans doute mieux. Les groupes burkinabés les plus populaires, y compris
à l'étranger, sont ceux qui combinent rap en français et rap en langues
comme Yeleen ou Faso Kombat.



Ouaga – Bobo : Rap du béton et rap du village





Moins d'argent, pas d'émissions de radio à l'époque et donc moins
d'influences extérieures, pas de studios, très peu de concerts, Bobo-
Dioulasso  la culturelle, seconde ville du Burkina Faso, et siège
de la Semaine Nationale de la Culture, a appris le hip hop par
elle-même. Elle rappe par nécéssité. Par passion. Rap Tshikan (les
messagers du rap) : « Au lieu qu'on nous paie pour monter sur scène,
nous payons pour y aller ».  Les premiers soundsystems de Bobo se
déroulèrent vers 1995/96, organisés par les MC's eux-mêmes.



 Pas un groupe de Bobo, hormis Mic K Panga ( dont l'album est à
venir) qui ait sorti un album pourtant le mouvement est vivace. Bobo
est divisé en 25 secteurs avec en moyenne 4 ou 5 groupes par secteur.
Une compilation de rap bobolais (Bobo Connexion) est en préparation à
l'instigation de King Charlie, amateur de rap et musicien professionnel
: « Il y a de vraies valeurs ici à Bobo, mais elles sont étouffées par
le marketing. Tout se passe à Ouagadougou. Ici, c'est un autre rythme,
un autre style, une autre tradition, une autre langue. ».



Bala (Mic K Panga) : « Il y a plus d'originalité dans le rap bobolais
notamment au niveau des textes. A Ouaga, on imite trop le style
français. Ils ne peuvent pas être meilleurs que là-bas. Donc, c'est une
perte de temps. C'est dommage ». On ne cherche pas de mots compliqués
pour faire du rap à Bobo. « A Bobo, on cherche des mots simples pour
faire des rimes simples. A l'image de Tiken Jah Fakoly, ses textes sont
énormes mais simples et donc compris par tout le monde, tandis qu'Alpha
Blondy  écrit des textes plus philosophiques et donc moins
accessibles ».







Réseau hiphop panafricain.



Le Burkina Faso, pays enclavé, l'est aussi du point de vue de ses
musiques. Sa position centrale dans la sous- région, à l'image du
réseau routier, lui donne accès à tous les pays alentours. Les rappers
burkinabés s'exportent de plus en plus, développant des connections
avec les activistes ouest- africains. Tous insistent sur la nécessité
absolue de sortir du pays pour exercer leur art, progresser et revenir
plus forts dans leur pays. Jérémie Ouatarra, dit DNJ, du label 8eme
Sens : « On veut faire tourner nos artistes dans les pays limitrophes,
exporter notre musique... un réseau dans la sous- région nous permettrait
de nous professionnaliser. On a besoin de connexions extérieures ». Le
pays de référence est le Sénégal, phare historique du hip hop
subrégional. « La manière de faire des Sénégalais nous a donné
énormément de motivation car ils puisaient leur inspiration de leur
propre culture » dit Bala de Mic K Panga. On regarde aussi vers le
Togo, le Gabon, le Mali, le Bénin ; la France et l'Europe étant perçues
comme une hypothèse et non un but en soi. Cette façon de voir donne
raison aux artistes. Faso Kombat fait salle comble au festival de
Cotonou, Smockey collabore avec Awadi, OBC avec des Nigériens et tisse
des liens au Ghana. Pour Ali Diallo, organisateur du festival Ouaga Hip
Hop, la richesse de la culture africaine (langues, ethnies, etc) est le
pilier du développement du rap africain, la plus sûre garantie de son
émancipation et de sa reconnaissance sur les autres continents. Affaire
à suivre donc...





(*) à l'adresse suivante : www.tnb.bf



Merci à Mathurin « Math Cool J » Soubeiga, Sadu S.B, Smockey, Cédric
AVIP, D.Vy, Ali Diallo, Konkret 53, Aïski de Bobo et les artistes pour
leur collaboration à cet article.


Publié par kwak à 16:30:49 dans REPORTAGES | Commentaires (27) |

SMOCKEY : HOMME-ORCHESTRE DU HIP HOP BURKINABE | 04 juillet 2006

Serge Bambara alias Smockey a été élu meilleur artiste burkinabé de
l'année 2005 devenant le premier rappeur à recevoir cette distinction
tant enviée qu'est le « Kunde d'Or ». 2 albums, des dizaines de
productions, un activisme et une présence de tous les instants font de
lui un personnage incontournable de la scène nationale. A quelques mois
des élections présidentielles, il sort un maxi pour le moins
provocateur intitulé « Votez pour moi », réagissant ainsi à chaud à
l'actualité de son pays. L'homme est souriant, disponible, engagé aussi
; on peut le qualifier de « bon client » pour un journaliste. Rencontre
avec l'artiste dans son fief : le studio Abazon.







Dj Kwak : Tu est élu meilleur artiste du pays pour l'année 2006 ayant reçu le « Kunde d'Or ». Que représente ce prix pour toi ?



Smockey : « C'est pas petit ! » comme on dit par ici. Sans rire, cela
représente beaucoup de choses car premièrement, c'est le premier kunde
du rap burkinabé, pour moi c'est symbolique.



K. : C'est l'effet « Votez pour moi » ?



S. : Je ne crois pas que ce soit l'effet « Votez pour moi », car après
tout, avec ce que je raconte dans la chanson, je ne crois pas que
beaucoup auraient envie de voter pour moi (rires). Mais apparemment, ça
a été le cas. J'en suis bien content parce que d'abord, ça fait quand
même pas mal d'années qu'on fournit des efforts de ce côté-là avec la
structure. On produit, on réalise, on distribue, on organise des
concerts, on a fait près d'une trentaine d'albums, on a fait plein de
choses quoi... on a quand même un petit parcours depuis 2001. Ensuite, ce
qui me fait très plaisir, c'est que ce n'est pas forcément une chanson
qui caresse dans le sens du poil qui m'a permis de remporter le kunde.
Et ça, ça me fait très plaisir.



K. : Ca va même carrément à rebrousse-poil (il rit ), tu est arrivé aux
« kunde » avec un maxi alors que théoriquement, il faut un album...



S. :  Je ne suis pas arrivé avec un maxi... en l'occurrence, je ne
suis pas arrivé du tout... C'est-à-dire que j'ai réagi à chaud à
l'actualité. L'actualité, c'était les élections présidentielles. Il me
fallait un format qui permette d'aller vite, et c'est le format maxi
qui s'y prêtait le mieux... et donc, je l'ai fait.Le commissariat des
kunde a fait un choix, une sélection, ils ne m'ont pas demandé mon
avis... J'ai même demandé de ne pas faire partie des présélections
arguant du fait que c'était un maxi et non un album, il se fait qu'ils
m'ont fait comprendre clairement, en français dans le texte, que le
kunde est une cérémonie qui récompense les œuvres et non les formats.
Ils m'ont même dit qu'il ne m'appartenait pas de décider si je voulais
être sélectionné ou non. Je ne devais pas y être, à cette cérémonie, je
devais me faire remplacer par mon manager, et puis, par un concours de
circonstances... un membre du commissariat a insisté pour que je vienne...
moi, je me sentais assez mal à l'aise là-bas... il n'y à rien de calculé
dans tout ça... je ne crois pas avoir assez de moyens pour corrompre le
jury (rires), qui plus est, il semble que la Première Dame n'était pas
contente (la Première Dame, ce n'est quand même pas la moindre de nos
citoyennes ! ), je suppose que, heureusement, le jury ne l'a pas suivi,
heureusement ! parce que ça donne envie de croire encore aux
institutions de ce pays... Je ne jouais pas la comédie. J'ai été
agréablement surpris d'être élu « kunde d'or » de l'année, j'avais été
sélectionné l'an passé pour l'album « Zamana » et je ne l'avais pas
remporté, le prix ; donc cette année, je ne m'y attendais pas vraiment...
d'autant que j'étais opposé à cette participation. Donc, je suis
content. Content pour ce qui a été fait par le passé, content pour
moi-même parce que ça m'encourage à en faire encore plus, ça
m'encourage à dire les choses comme elles sont... Mon grand-père avait
jugé important de me rappeler qu'ici, on est au Faso, et non chez les
blancs ( Smockey a vécu près de 10 ans en France), et que donc, il est
certaines vérités qui ne sont pas bonnes à dire et j'en ai fait une
chanson sur le premier album qui s'appelait « Yabaa »... je suis content
car, par exemple, hier soir , il y avait une cérémonie dans la demeure
familiale, les parents étaient contents... comme je n'ai pas fait dans la
dentelle et que j'ai gagné le kunde d'or, c'est une grande fierté pour
moi de pouvoir leur dire « vous voyez, vous n'aviez pas si raison que
ça de me dire de ne pas affirmer mes convictions »... Je crois que je
suis peut-être le rappeur le plus heureux du Burkina Faso...



K. : Manifestement, tu t'engages politiquement... Es-tu le porte-voix de la jeunesse d'ici ?



S. : (Il hésite, mal à l'aise) Je... Je ne sais pas... Il ne m'appartiens
pas de le dire...Je ne souhaite pas être un porte-voix car il me semble
que chacun a son mot à dire... Je suis pour le respect des différences et
même je crois qu'il faut pouvoir les affirmer... Je suis pour un
individualisme profond (rires)... dans le vrai sens du terme... je crois
que chacun doit pouvoir se forger une opinion, une façon de concevoir
la vie... porte-parole, ça fait berger, ça fait mouton. Depuis que j'ai
commencé la musique, je passe mon temps à me battre contre ça donc il
serait malaisé que je me considère comme un porte-parole, comme une
espèce de guide, d'ailleurs, je ne peux pas en avoir la prétention. Je
fais juste mon job, comme dit l'autre, à plein temps, je fais ma part
de travail et j'espère, en fait, je sais que les autres font la leur...
ils la font parce que la musique burkinabée ne cesse de grandir et
c'est tant mieux...



K. : Comment est-tu tombé dans le rap ?





S. : Ca a commencé vers 88-89 avec les petite concours de rap, avec les
t-shirts et les casquettes (rires)... à l'époque, il n'y avait personne
qui rappait en français, c'était vraiment mal vu de rapper en français...
ce n'était pas du tout à la mode, donc tout le monde, y compris moi,
rappait en anglais... on rappait en phonétique anglaise en « pompant »
les lyrics de LL Cool J, Public Enemy, etc... je pense que j'ai été le
premier à rapper en français dans le texte... bien obligé... pas parce que
je le voulais mais parce qu'il y avait un monsieur, un burkinabé qui
venait des USA qui a commencé à rafler les premières places de tous les
concours...parce qu'il rappait en anglais, qu'il était capable de
s'exprimer en anglais et capable d'expliquer son propos...





K . : Et dans les langues locales ? Le More par exemple ?



S. : En More ? Ce ne serait venu à l'idée de personne , à l'époque, de rapper en More ! Personne ne rappait en More !



K. : Et aujourd'hui ? On rappe en More, en Dioulla ?



S. : Aujourd'hui au Faso, on rappe en More, en Dioulla, en Bissa, en
Français, en Anglais, on rappe dans toutes les langues... Il n'y a plus
de tabous...



K. : Comment expliques-tu cela ?



S. : J'explique cela par le fait qu'il y a de plus en plus d'albums qui
sortent, par le fait que les artistes ont envie de se forger un style
propre... à l' époque , sortir un album était un véritable parcours du
combattant, maintenant, on sait que sortir un disque est chose
faisable. Maintenant il y a plein d'albums qui sortent et on a envie de
faire quelque chose de différent par rapport à ce que l'autre fait, ce
qui est une bonne chose...les artistes ont envie d'y mettre quelque chose
de leur culture, quelque chose qui fasse en sorte que leur style ne
ressemble pas forcément au rap français ou américain... d'ailleurs, c'est
encouragé... il y a eu plusieurs exemples qui ont prouvé que c'est ce
rap-là qui marche ici au Faso, en Afrique. Le rap qui puise ses
racines, ses ressources dans la culture burkinabée, africaine. C'est ce
rap-là qui a le plus de succès avec le grand public...



K. : Incorpores-tu régulièrement des éléments africains dans ta création musicale ?



S. : Bien sûr, tant dans le premier album avec « Yaaba », que le second
album avec « Zamana » ... c'est la culture côté paternel, la culture
bissa. Pour le troisième, ce sera pareil... la seule différence, c'est
que je ne m'applique pas à utiliser des outils que je ne maîtrises pas.
Par exemple, je suis né au Burkina Faso mais ma mère est française donc
on a toujours parlé français à la maison même si mon père parle bissa.
Je m'exprime beaucoup mieux en français que en bissa donc il n'y a pas
de raison que je fasse un album en langue bissa... j'ai envie de pouvoir
dire les choses telles que je les ressens... ce n'est pas forcément la
langue qui soit le mieux adaptée à mon expérience personnelle. Donc,
j'incorpore toujours quelque chose de ma culture, mais c'est subtil, ce
n'est pas l'armada Bissa (instruments traditionnels, langue,...),
j'essaie de faire un petit mélange, par exemple, en donnant des titres
en bissa à certaines de mes chansons, en incorporant des couleurs Bissa
aux instrumentaux... je fais des clins d'œil... des featurings avec des
membres de la communauté Bissa... mais je continue de rapper et
m'exprimer en français parce que c'est l'outil le plus proche de ma
réalité personnelle et artistique et que je le maîtrise mieux que la
langue bissa.



K. : A ton retour au pays en 2001 après quelques années en France, tu
as ouvert le studio Abazon, et, me dit-on, tu as lancé le mouvement ici
en produisant les premiers albums d'artistes à présent confirmés,
notamment Faso Kombat, Wed Hyack ou encore Yeleen, par exemple. Es-tu
le Don du rap burkinabé ?



S. : (rires) Non, je ne suis pas le Don... je ne tomberai pas dans cette
facilité-là... et puis, je n'aime pas le terme car il a une connotation
mafieuse... je suis quelqu'un qui a eu la chance de travailler à un
moment donné avec des gens qui, eux, avaient envie, avaient besoin de
bosser avec moi. On avait tous besoin les uns des autres. Il se trouve
que j'ai ramené un outillage... et que j'étais peut-être plus proche de
ce qu'ils concevaient à l'époque. Il y avait des studios mais ils
étaient plus spécialisés dans la musique traditionnelle que dans le
rap, donc, j'ai eu des facilités de contact... d'ailleurs, je continue à
travailler avec bon nombre d'entre eux... c'est un échange,  une
collaboration, ils m'apportent autant que je leur apporte, on grandit
ensemble, on s'influence les uns les autres... je ne pense pas avoir
apporté plus à la musique burkinabée qu' elle ne m'a apporté.



K. : Quelles sont tes influences ?



S. : Mes influences principales ne sont pas du tout hip hop... Il y a des
personnages de la musique française que j'adore, et qui ne sont pas
forcément les plus communs, en tous cas par rapport au style de musique
que je fais. Georges Brassens par exemple... je l'apprécie énormément.
Pour moi, c'est vraiment un artiste complet, il y a du texte, de la
mélodie, c'est ce qui m'impressionne le plus... j'ai du mal... ce n'est pas
que je n'apprécies pas le travail des autres rappeurs... j'ai déjà du mal
à m'apprécier moi-même car je ne suis jamais satisfait de ce que je
fais (il sourit) ...

 Je trouve que le rap a un handicap, c'est qu'il fort basé sur le
lyrics (le texte) et qu'il y a beaucoup de choses à dire. On peut
facilement tomber dans la facilité, on peut, au lieu de faire un
concentré de bonnes choses, greffer des trucs qui enlèvent du sens à ce
que l'on fait. C'est compliqué de créer, d'enregistrer une chanson rap
qui soit belle, poétique ; ce n'est pas aussi évident qu'avec la
chanson où on peut tirer sur les fins de phrases, jouer avec la
musique... Moi, ce qui m'impressionne dans le rap, c'est le texte. Je
mets d'abord le texte, ensuite le flow, ensuite la musique...  j'ai
toujours été influencé par les textes...je préfère écouter la musique que
la danser... je fais toujours attention à ce qui se dit tant en ce qui
concerne les mots que les instruments...j'attache beaucoup d'importance
au sens. J'ai des difficultés à faire des choix. Dans le rap, il y a la
dualité fond / forme...



K. : Donc,la culture blingbling (rap matérialiste) du genre 50 Cent et autres, ça te paraît creux... Tu t'en distancies ?



S. : Oui, franchement, cela me paraît creux... même si je rends à César
ce qui  lui appartient c'est-à-dire il y a énormément de travail
derrière... moi, je serais incapable de rapper comme certains français ou
américains qui ont un flow incroyable, des enchaînements de rimes
invraisemblables, c'est du boulot quoi, et puis il y a des grosses
productions , le marketing... c'est important... ça fait partie de la
culture...



K. : Quand on parle de marketing, on parle encore de culture ? Moi,
j'ai l'impression qu'ici, on est plus proche de la culture, on est plus
dans la création brute et moins dans l'effet d'annonce, dans le
marketing justement...



S. : Je pense que la musique a besoin de marketing, spécialement la
musique africaine, et plus spécifiquement ici au Faso parce qu'on n'est
pas connus à l'extérieur... la musique a besoin de gens qui font du
marketing. Il y a des gens qui font de la musique qui s'écoute
facilement, ils permettent à d'autres de faire leur truc, d' exister,
de continuer à faire ce qu'ils aiment. Donc, c'est complémentaire. Ce
serait idiot de dire : « c'est comme ça qu'il faut faire de la musique
» parce que, par exemple, autant j'apprécie le jazz, autant parfois, ça
m'ennuie prodigieusement... la musique poussée à son paroxysme est
parfois tellement intense que le citoyen lambda n'y comprend plus rien...
je ne me sens pas trop proche de cette musique ... à l'image de la
restauration : la grande gastronomie et la bouffe populaire... je crois
qu'il faut un peu des deux, il en faut pour tous les goûts... je ne suis
pas pour une façon de concevoir la musique qui exclurait toutes les
autres, je pense qu'il faut de tout :  de ma musique populaire,
commerciale, de la musique réfléchie et intimiste... de la musique, il y
en a pour tous les goûts. Chacun choisit son secteur, son créneau et
puis il essaie de faire avec... maintenant, je peux avoir des goûts
personnels mais cela ne m'empêche pas d'avoir du respect pour le
travail d'autrui.



K. : Tu parlais d'individualisme profond tout à l'heure. Que penses-tu
d'une initiative privée et bénévole comme le blog « Burkina Rap
Connexion » animé par Math Cool J et la passion qui l'inspire ?



S. : C'est une initiative intéressante bien entendu. Il faut commencer
par là. On commence toujours par une passion...On a un hobby. On le fait
« gratuitement », pour se faire plaisir à soi-même, par passion
d'abord, mais je pense qu'au fur et à mesure, les choses vous
échappent... à dispenser des services reconnus pour être efficaces, au
bout d'un moment, la situation vous échappe, vous n'êtes plus le
monsieur qui rend service, qui fait plaisir, vous vous rendez compte
que beaucoup de gens qui sont intéressés par ce que vous faites, 
qui en ont besoin ; alors , vous êtes obligé de vous organiser, ça
devient alors beaucoup moins « humanitaire » que votre objectif de
départ... qui dit organisation, dit structure, dans mon cas, label, etc...
on est obligé de passer par là... quand je suis arrivé et que j'ai monté
le studio Abazon, je voulais, au départ,  faire des trucs pour
moi, produire quelques sons sur une année, puis en fait, dès que j'ai
commencé à bosser, je ne me suis plus jamais arrêté... bosser pour les
uns, pour les autres... tu te rends compte au fur et à mesure de ton
expérience qu'il y a un besoin et tu est obligé de faire avec...donc, tu
bosses... ça devient une industrie. Une industrie qui, je pense, 
conçoit la culture différemment quand même... parce qu'on parle de rap,
une forme d'expression qui n'est pas forcément appréciée de tous, ce
qui fait peut-être sa force d'ailleurs, ce qui lui donne un petit côté
rebelle qui fait que les gens se battent et argumentent...



K. : Crois-tu que ton kunde d'or puisse faire accepter le rap par ceux qui s'en méfient a priori ?



S. : Je ne crois pas qu'il puisse le faire accepter. Je crois qu'il le
fait forcément accepter. Les gens attachent énormément d'importance aux
récompenses, aux honneurs. On ne le croirait pas , mais c'est vrai.
C'est incroyable le nombre de félicitations, d'attentions que je reçois
depuis que j'ai reçu le kunde ! Les gens y attachent beaucoup
d'importance. Je pense que ça va donner aux gens un regard plus positif
sur le rap... c'est un fait... le kunde, c'est la cérémonie la plus
prestigieuse du BF, une cérémonie pour les artistes- musiciens
burkinabés. Donner le kunde à un rappeur, c'est dire que le rap, c'est
de la musique... et c'est ce pourquoi, je pense, tous les rappeurs se
battent... combien de fois ai-je assisté à des débats dans les maquis
(bistrots),dans les cours, où les gens disent que le rap n'est pas de
la musique... Il y a encore des gens aujourd'hui qui pensent que le rap
n'est pas de la musique. C'est difficile pour ceux qui ont connu des
groupes de salseros, de roots reggae, de rock, de concevoir que le rap,
qui à la base est construit sur le sample (échantillonage), est une
autre façon de concevoir la musique. Un musicien vous dira que le rap,
c'est une boucle de 4 mesures copiée à l'infini. Je pense qu'il faut
aller au-delà de cette manière de voir. Je ne suis pas, moi-même, un
fervent partisan du sampling... Le rap est une musique hyper démocratique
car il n'y a pas besoin de jouer un instrument, de faire une école de
musique... mais dans le même temps, ne fait pas du rap qui veut... sinon,
tout le monde en ferait... Certains s'y sont essayés qui ont vu que 
c'est beaucoup plus complexe que cela en a l'air.



K. : Parlant de sampling, tu disais ne pas cautionner cette pratique. Pourquoi ?



S. : Parce qu'il me semble qu'on tombe un peu dans la facilité. Même
s'il y a de la créativité. Dans le sens où l'on récupère des mélodies,
qui existent déjà et qui, pour la plupart, ont cartonné ;  même si
on les retravaille, qu'on les dispose autrement, il y a toujours un
problème de droits d'auteur qui se pose... D'autre part, c'est comme si
on avait épuisé toute forme de créativité musicale, et que l'on ne peut
pas faire mieux que ce qui se faisait alors. A mon avis, ça a un côté
dégradant, artistiquement parlant. Ca fait un peu genre : « je n'ai pas
d'idée, je ne sais pas quoi faire... ça tombe bien, il y a un truc qui a
marché il y a 40 ans... »...



K. : Pourtant, la plupart des tubes rap sont basés sur le sample. La culture elle-même est basée sur le sample...



S. : Ce qui est intéressant là-dedans, c'est le côté « recyclage »... En
même temps, je dis que c'est frustrant pour l'artiste. Utiliser un
sample peut être intéressant par rapport à un travail, par rapport à
une façon de voir la chanson, par rapport à la thématique, par rapport
à ce que l'on ressent à l'égard de la musique que l'on enregistre, mais
ça pose la question de savoir si je peux faire quelque chose qui
ressemble à l'original mais qui n'est pas l'original... J'utilise du
sample, mais ce n'est pas une priorité pour moi. J'utilise le sample
que si je ne peux pas faire plus ou mieux...



K. : Que samples-tu par exemple ?



S. : Je suis fasciné par la musique des années 70. Funk, soul, disco,
rock, jazz... Mais particulièrement les années 70. Je pense que c'est la
période la plus riche, la plus créative en matière musicale.



K. : Parlons « structure ». Tu diffuses toi-même, tu te promotionnes toi-même, tu presses toi-même ?



S. : Oui. Je diffuse, je promotionne, je presse les cd. Au niveau des
cassettes, cela nécessite une infrastructure trop lourde en termes de
machines... il y a ici une unité de duplication, donc, on fait le
pressage de cassettes là-bas, on les paie, on les récupère, puis, on
travaille.



K. : Quels sont les chiffres de ventes en termes de cassettes pour un album comme « Zamana » ?





S. : Si je ne me trompe pas, « Zamana » s'est vendu à 14 ou 15000
exemplaires... Maintenant, il faut savoir que l'industrie musicale au
Faso n'est pas très développée... un album qui marche bien atteint près
des 10000 exemplaires, un album qui cartonne, un truc exceptionnel,
c'est 30000 maximum...



K. : Le rap t- a- t- il permis de créer des contacts à l'extérieur du Faso, dans la sous- région ?  En France ?



S. : En France, non. Je n'ai pas forcément envie d'y retourner
d'ailleurs... En tous cas, ce n'est pas une fin en soi . Si j'y retourne,
ce sera pour des projets spécifiques, que je souhaites vraiment, pas
pour n'importe quoi... J'y  ai vécu pendant près d' une dizaine
d'années, je connais quand même un peu le pays, je ne supportais plus,
je suis parti et je suis rentré chez moi... Je pense que j'ai plus
d'inspiration ici, que j'ai plus de temps pour faire les choses et les
voir venir... Ma priorité, c'est de tourner, d'être distribué d'abord
dans la sous- région, ensuite l'Afrique, le reste après... si des gens
sont intéressés, si les moyens sont là, pourquoi pas développer un truc
à l'étranger ?  



K. : Est-tu distribué dans la sous- région ?



S. : Je crois qu' on trouve certains de mes albums au Mali et au
Sénégal... mais ce n'est pas exactement une distribution en bonne et due
forme (rires).



K. : Comment s'est faite la connexion avec Didier Awadi ( de Positive
Black Soul. Père du rap sénégalais, oncle du rap africain) ?



S. : Tout naturellement. C'est un bonhomme extrêmement humble et
sympathique, un grand artiste au parcours impressionnant, c'est un ami...
un frère. Il est venu ici faire un spectacle, on s'est rencontré, et on
s'est rendu compte qu'on a les mêmes aspirations, la même manière de
voir les choses, les mêmes combats au niveau du rap... Tout de suite, le
courant est passé, depuis, dès qu'on peut travailler ensemble, on le
fait. Je l'appelle, il m'appelle...  



K. : Comment réagi ta famille par rapport à ton métier ? Etait-il admissible pour eux avant que tu ne reçoives le kunde ?



S. : Ils l'ont admis dès le départ, parce que, très vite, j'ai beaucoup
bossé, ils me voyaient m'investir à fond... mais il manquait la
reconnaissance en quelque sorte, je pense... Ici, en Afrique, on est
vachement à cheval sur les honneurs, les récompenses, etc... J'ai mis pas
mal de temps à le comprendre... Et puis, ils sont très fiers parce que je
suis Bissa et que c'est le premier kunde de la communauté Bissa... c'est
la fête... (rires)



K. : Arrives-tu à vivre de ta musique ?



S. : Tant bien que mal, j'en vis... je crois que je pourrais en vivre
bien mieux si je faisais les concessions nécessaires, mais je ne les
fais pas. J'ai ma logique, ma façon de voir les choses... Si je voulais
faire beaucoup d'argent, je choisirais un autre style musical. Je
continue à faire la musique que j'aime et heureusement, j'arrive à m'en
sortir... Au niveau des droits d'auteur, c'est le Bureau Burkinabé des
Droits d'Auteur (B.B.D.A), qui gère cela. Tant bien que mal parce que
c'est une jeune institution. Mais, c'est une institution qui compte
aujourd'hui en Afrique. Je crois que les diffuseurs ne paient pas assez
régulièrement de taxes, etc... Ce n ‘est pas encore une manne, les
artistes se rattrapent avec les spectacles.



K. : Montes-tu régulièrement sur scène ?



S. : Moins maintenant. Je fais 4 ou 5 concerts par an. Je refuse
certaines propositions car je crois que toutes ne sont pas bonnes à
prendre... notamment pendant la campagne électorale durant laquelle il y
en a  eu de toutes sortes ...



K. : Les rappeurs ont été sollicités pendant la campagne ?



S. : Bien sûr, tout le monde a été sollicité. Tel parti vous propose de
monter sur scène avec les banderoles en fond de scène, vous « proposant
«  de ne pas chanter telle ou telle chanson... ce n'est pas ma
manière de voir les choses...


Publié par kwak à 15:29:35 dans INTERVIEWS | Commentaires (13) |

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